Situé aux confins de la Tunisie, à une vingtaine de kilomètres au large de Sfax, l’archipel de Kerkennah compte deux  îles principales : Chergui et Gharbi. L’archipel, aux paysages époustouflants, recèle une faune et une flore riches qui constituent un précieux atout pour propulser un tourisme vert respectueux de l’environnement.

Emprunter le ferry est le seul moyen de gagner l’archipel de Kerkennah dans le sud du pays. Après une heure de traversée, le visiteur est saisi par un paysage époustouflant : l’eau se subdivise en lignes superposées qui miroitent au soleil. Cette île paradisiaque, aux couleurs somptueuses, aide le visiteur à se débarrasser du stress dans un climat riche en iode. L’archipel de Kerkennah est doté de plusieurs atouts naturels et culturels, uniques en leur genre en Tunisie, procurant à ce territoire les capacités de se positionner comme une destination première de tourisme durable dans le pays.

La faible profondeur du fond marin, la rareté des plages et le phénomène des marées créent un paysage maritime tout à fait particulier, que vient renforcer le caractère insulaire du territoire. Ces atouts pourraient constituer un produit touristique attractif pour une clientèle à la recherche de calme et d’espaces naturels sauvages.

Biodiversité faunistique

Le littoral est marqué par une alternance entre falaises maritimes, côtes rocheuses et sebkhas où pousse une végétation halophyte importante et où se refugient plusieurs espèces d’oiseaux migrateurs et hivernants. Cette biodiversité faunistique et floristique est bien visible non seulement sur les deux îles principales, mais également sur les 12 îlots concentrés dans la partie nord de l’archipel et atteignables uniquement par bateau. La diversité des activités agricoles (palmeraies, vignobles, figuiers et oliviers) vient compléter ce panorama et contribue à la construction des paysages idylliques de Kerkennah.

Le patrimoine associé à la pêche traditionnelle est très riche avec les pêcheries fixes (charfia) inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco, la pêche à la sautade (damassa) ou l’utilisation des pièges spécifiques au poulpe (gargoulettes « karour » et nasses « drina »). On n’oubliera pas de citer également la pêche aux éponges, même si cette pratique tend à disparaître avec l’épuisement de la ressource. Des événements festifs et socioculturels sont organisés chaque année, tels que le festival du poulpe et le festival de la sirène, pour promouvoir ces techniques de pêche, la richesse du folklore kerkennien et l’unicité du patrimoine vestimentaire  caractérisé par des broderies et des couleurs spécifiques.

Les techniques de la pêche traditionnelle ont permis de développer un savoir-faire local dans la transformation et la manipulation des matériaux naturels, comme les palmes et l’alfa. Avec le temps et le recours des pêcheurs au plastique à la place de ces produits naturels, ce savoir-faire est sur le point de disparaître. Seules quelques personnes maîtrisent encore ces techniques de manipulation des palmes pour fabriquer des produits artisanaux remarquables, ce qui permet de sauvegarder ce patrimoine culturel. Le patrimoine gastronomique est également un pilier du tourisme de l’archipel. Tourné vers la pêche, les spécialités culinaires à Kerkennah accordent une place particulière aux produits de la mer et essentiellement au poulpe (frais ou séché).

Nombreux marabouts

Les Kerkenniens disposent également d’un savoir-faire ancestral en matière de valorisation des produits agricoles du terroir, les variétés de raisin et de dattes sont spécifiques à ce territoire et produisent des aliments typiques, tels que le sirop des dattes (rob), la confiture de dattes, les dattes séchées (teflit), la figue séchée et le raisin, etc. Outre le musée du patrimoine insulaire méditerranéen d’El Abbasia, un patrimoine historique particulier existe avec de nombreux  marabouts  (wli, correspondant à des  tombeaux de saints ) et deux sites archéologiques (le fort de Lahsar et la tour de Mellita) qui devraient toutefois être mieux mis en valeur pour répondre aux exigences du tourisme culturel.

La population locale a clairement identifié le développement du tourisme durable comme une priorité de développement pour leur archipel dans le cadre du Plan local de développement réalisé par le projet Devlok. Les autochtones de l’archipel et les acteurs de la société civile, ainsi que toutes les parties concernées ont convenu que le développement d’un secteur touristique alternatif devrait se faire dans le cadre d’une stratégie cohérente et globale qui permettrait de sauvegarder l’identité de l’île, de valoriser les ressources locales, de créer de l’emploi local et d’améliorer le bien-être des insulaires.

Par ailleurs, Zied Ahmed, administrateur au Ciheam Montpellier et responsable du projet Devlok, a révélé que ce projet a pour objectif de répondre à cette demande de la population locale et d’engager cette dynamique de développement du tourisme alternatif à Kerkennah. Le projet Devlok est un projet de développement local aux îles Kerkennah financé par la Délégation de l’Union européenne en Tunisie, mis en œuvre, depuis octobre 2017, par le Ciheam Montpellier et un consortium de partenaires tunisiens et français dans le cadre du programme PAP-Enpard Tunisie porté par le ministère de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche.

Valoriser les ressources du territoire

L’objectif du projet Devlok est de dynamiser l’économie locale des îles Kerkennah par l’instauration d’une gouvernance participative et le financement, via des appels à propositions, d’initiatives économiques permettant de répondre aux besoins de la population locale et valorisant les ressources du territoire. De surcroît, le responsable du projet Devlok a mentionné que   le projet a mobilisé plus de 684.000 TND pour la mise en œuvre d’une stratégie de promotion du tourisme durable qui s’articule autour d’ un objectif commun, préoccupant  les différentes parties impliquées :la création de petites unités touristiques qui feront l’équilibre entre l’activité touristique, la protection de l’environnement et le respect de la société et du confort de la population, sans faire prédominer l’intérêt économique.

A travers le lancement d’appels à propositions (APs),le projet Devlok s’est engagé à concrétiser des initiatives économiques en matière de tourisme durable en apportant les appuis financier, technique et administratif nécessaires, en collaboration avec ses partenaires et les autorités concernées. 13 initiatives ont été sélectionnées, portées par de jeunes Kerkenniens dont la moyenne d’âge ne dépasse pas  les trente ans, en rapport direct ou indirect avec le tourisme alternatif dont certaines sont déjà installées et d’autres en cours d’installation ou en phase de consolidation, mobilisant plus de 664.000 TND de subventions non remboursables pour la création de ces projets.

Il s’agit de deux bateaux touristiques pour organiser des balades en mer, servir des plats kerkenniens typiques à bord et faire connaître la biodiversité marine et les techniques locales de pêche, deux parcs de loisirs avec des restaurants proposant des spécialités culinaires et des activités de loisirs pour les grands comme pour les petits, un projet de cyclotourisme qui permettra de découvrir les multiples paysages de l’archipel en pratiquant un sport doux et écologique, et trois bases nautiques sans moteurs proposant des activités aquatiques, comme le kayak et la randonnée marine pour contempler la beauté du littoral ou visiter les îlots.

Confection d’habits traditionnels

A noter que sept projets artisanaux, dont deux de fabrication de petits cadeaux de souvenirs à base de bois et des déchets de palmier ont été programmés, outre la confection de deux pâtisseries artisanales, un atelier de broderie et de couture confectionnant des habits traditionnels kerkenniens revisités et deux projets de fabrication de produits cosmétiques naturels.

L’objectif commun de ces projets est la mise en avant du savoir-faire ancestral, la valorisation des ressources locales et la promotion de l’image de l’archipel.  L’initiateur du projet   nous a expliqué également que la mise en œuvre de ces appels à propositions, la sélection des promoteurs et leur accompagnement ont fait l’objet de plusieurs ateliers de travail qui ont regroupé les acteurs concernés, comme la mairie et la délégation de Kerkennah, le gouvernorat de Sfax, le commissariat régional au tourisme, la Fédération tunisienne des agences de voyage et de tourisme, les groupes locaux de développement, les hôteliers et les associations locales. Ces derniers ont validé la pertinence de la proposition d’orienter les promoteurs potentiels vers des projets novateurs adaptés au contexte kerkennien et de discuter en amont de la faisabilité administrative des activités proposées pour en accélérer l’installation dans la suite du processus de sélection des propositions. Pour accompagner cette dynamique d’installation des projets de tourisme durable et contribuer à la structuration de ce secteur, le projet Devlok a initié une action de marketing avec le lancement d’un appel d’offres pour l’élaboration d’une carte touristique  mettant en valeur les sites naturels et patrimoniaux d’intérêts de l’archipel,  présentant l’offre d’activités touristiques, et en particulier celles des promoteurs soutenus par le projet, identifiant les espaces de vente de produits locaux agricoles, alimentaires et artisanaux. Cette carte sera bientôt disponible pour le grand public après les dernières réunions de validation avec la population locale et les autorités concernées.

Le projet appuiera également la création du site web de la municipalité dans lequel une rubrique sera réservée à la promotion touristique de l’archipel. Ce site, presque finalisé, répertorie l’ensemble des attractions touristiques de Kerkennah et constitue une première référence locale et régionale en la matière. De son côté, la mairie s’est engagée à créer un point d’information touristique, soit à Sidi Youssef, pour accueillir et informer les visiteurs dès qu’ils débarquent du bac, soit à Ramla qui est le centre administratif de l’archipel et un point de passage quasi obligé pour les visiteurs.

Réglementations publiques

Notre interlocuteur a ajouté que le secteur du tourisme alternatif est caractérisé par le chevauchement de plusieurs administrations (ministère du Tourisme, de l’Environnement, de l’Agriculture, de la  Jeunesse et du Sport…), ce qui complique parfois la compréhension et le respect du cadre réglementaire associé à ce secteur. Il a donc été décidé que des réunions périodiques réunissant les différents acteurs impliqués, sous l’égide du gouvernorat de Sfax, seraient organisées afin de faciliter l’installation de projets touristiques sélectionnés à la suite des appels à propositions. Parallèlement, un dialogue politique à l’échelle nationale sera conduit en vue d’avancer des mesures efficaces pour adapter les stratégies et les réglementations publiques liées à l’investissement dans ce secteur aux spécificités et aux potentialités des territoires concernés, de discuter des modalités d’instauration d’un dispositif fiable de coordination entre les instances impliquées, d’échanger sur les activités innovantes qui requièrent une approche ouverte de la part des autorités publiques pour que les promoteurs ne se trouvent pas dans l’impossibilité de pouvoir concrétiser leurs projets.

Un rapport d’activités sera établi pour diffuser et promouvoir les modalités d’application, les outils d’action et les enseignements tirés de l’expérience kerkenienne. Par ailleurs, l’ouverture de débats sur les difficultés réglementaires d’investissement dans ce secteur en essor facilitera la duplication de cette expérience dans d’autres territoires.

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