La crise politique sévit toujours en Tunisie. Le bout du tunnel reste encore loin en dépit de quelques initiatives politiques. La situation politique est extrêmement compliquée. Alors que le président du Parlement, Rached Ghannouchi, est visé par une nouvelle motion de censure à l’ARP, le bras de fer entre les deux têtes de l’exécutif se poursuit, les différents protagonistes déploient les efforts pour sortir d’une crise inédite dans l’histoire du pays. En tout cas, pour Mohamed Ammar, président du bloc démocratique à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), le retrait de confiance à Rached Ghannouchi pourrait entraîner un effet de choc pour rétablir la situation. Entretien.

Commençons par l’actuelle crise politique. Quel regard portent le Courant démocratique et le Bloc démocratique sur cette impasse politique ?

Pour comprendre l’actuelle situation, il faut se pencher sur tout le paysage politique. Pour la première fois depuis 2014, il n’existe plus que deux pôles, ceux d’Ennahdha et de Nidaa Tounès. Il y avait des compromis et des accords signés à Carthage sous des initiatives étrangères. Aujourd’hui, le paysage est tout autre, Ennahdha ne cesse de s’affaiblir, Nidaa a été secoué par les divergences et les fractions. Cela a fait qu’Ennahdha se trouve dans une situation très critique. Actuellement, il existe trois pôles politiques, le Parti destourien libre (PDL), Ennahdha avec ses alliés Qalb Tounès et la Coalition Al-Karama et finalement le Bloc démocratique, le président de la République et l’Ugtt. Je dirais même qu’il existe une véritable guerre pour rectifier le processus politique en Tunisie. Mais restons optimistes, je pense que lorsque la crise atteint son apogée, c’est un début du dénouement. Aujourd’hui nous avons atteint le summum de la crise car l’enjeu est économique et social. Le volume des dettes est estimé à dix milliards de dinars, la notation de l’Etat et des finances publiques ne cesse de se dégrader, un déficit budgétaire de plusieurs milliards de dinars, la production de phosphate et de pétrole est en déclin. Bref, tous les indicateurs sont au rouge. Parmi les solutions envisagées, reste la hausse des prix de consommation d’électricité, sauf qu’une telle décision déclenchera une nouvelle crise sociale. A ceci s’ajoute la crise des agriculteurs et de l’ammonitrate. Je rappelle également la loi-piège qui avait été adoptée portant sur le recrutement de ceux en chômage depuis plus de dix ans, ce qui n’est pas possible. La situation est très difficile et nécessite des mesures courageuses, sauf que l’actuel gouvernement n’est pas en mesure de les prendre.

Nous pouvons comprendre que la crise est socioéconomique avant d’être politique ?

A vrai dire, il existe une crise de valeurs et une crise morale. A ceci s’ajoutent la situation sociale extrêmement tendue, la hausse des prix… Les Tunisiens doivent savoir qui est à l’origine de cette situation. Qui a décidé de procéder à une amnistie générale et aux recrutements massifs dans la fonction publique. Savez-vous qu’il existe 200 mille personnes dans l’administration tunisienne à ne rien faire ? Ce sont des emplois fictifs qui intervenaient dans le cadre de compromis politiques, notamment au profit d’Ennahdha. Depuis dix ans, ce parti n’a présenté aucun projet politique ni économique pour ce pays. Il veut simplement s’emparer du butin. Pour Ennhadha, le pouvoir est devenu un butin de guerre et une récompense à ceux qui font preuve de loyauté. Et c’est pour cette cause que le gouvernement Fakhfakh est tombé, parce que pour la première fois, un gouvernement a dit non au parti Ennahdha, notamment en ce qui concerne la nomination de responsables. Bref, la situation est compliquée, nous avons besoin de prendre des mesures courageuses.

Qui doit prendre de telles décisions ?

Nous sommes face à un gouvernement par intérim. Pour résoudre cette crise du pouvoir, toutes les forces nationales doivent serrer les rangs et imposer leur mot avec le soutien du Président de la République et l’Ugtt.

Est-ce que vous évoquez la pression de la rue ?

La rue soutiendra ces efforts. Les citoyens sont clairs, ils veulent de l’emploi, de la dignité et refusent l’oppression et les abus policiers. Tous ces facteurs mettront tout le monde sur le bon chemin, car nous n’aurons plus le choix. Nous devons tous faire des concessions.

Ce que le bloc démocratique a toujours suggéré c’est le changement de la monnaie nationale, nous avons besoin d’injecter des fonds dans cette économie, car d’énormes fonds existent dans les circuits parallèles. Ce sont ces fonds qui sont à l’origine des soupçons de corruption et d’interférence dans les cercles politiques. Ces parties ne sont pas en train d’œuvrer au profit de l’Etat, ils sont en train de se protéger par le biais des partis politiques. Cela doit prendre fin, nous appelons à des solutions radicales.

Le Président de la République campe sur sa position en refusant le remaniement. Un nouveau gouvernement sera-t-il la solution selon vous ?

L’actuel gouvernement est un gouvernement par intérim. On ne peut pas faire confiance au parti Ennahdha, car il veut toujours protéger ses propres intérêts. Actuellement, ce parti pense qu’il est en train de faire pression sur Kaïs Saïed en utilisant Hichem Mechichi. Tout le monde sait que le véritable conflit oppose Ennahdha à Kaïs Saïed, ce parti exploite Mechichi à ses propres fins et pour améliorer les conditions des négociations autour du prochain gouvernement. Il faut dire aussi qu’au vu de la nouvelle carte géopolitique, l’islam politique est fini. Ennahdha veut acquérir une nouvelle identité politique. En tout cas, tous les scénarios sont possibles.

Peut-on considérer le Bloc démocratique, Attayar et Echaâb comme la ceinture politique et notamment parlementaire du Président de la République ?

Nous considérons que Kaïs Saïed est en train d’appliquer la constitution. Il crée une sorte d’équilibre dans le paysage politique et s’oppose à des parties liées à la corruption dont notamment Ennahdha et Qalb Tounès, soutenus par des lobbies étrangers et intérieurs. Nous sommes dans un véritable combat, il faut trancher et choisir nos adversaires. Nous sommes aux côtés du peuple, de Kaïs Saïed et de l’Ugtt. C’est une ceinture des forces nationales qui peut s’opposer aux courants islamiste, libéral et extrémiste.

Que reprochez-vous à Hichem Mechichi ?

Dès le départ, nous avons montré notre opposition à ce gouvernement, car il n’a pas un projet politique. Il a dit que son gouvernement était indépendant, mais c’est le contraire qui s’est avéré. Le jour du vote de confiance à son gouvernement, il a entrepris un compromis avec sa ceinture politique pour opérer ce remaniement, il a choisi de mettre la main dans la main avec Ennahdha et Qalb Tounès.

Nous avons par la suite vu que des membres de Qalb Tounès, dont notamment Ghazi Karoui, ont des bureaux à La Kasbah. C’est pour cela que le chef du gouvernement ne jouit plus d’une confiance auprès de l’opinion publique. Il a fait son choix, mais nous sommes dans une véritable guerre politique, et il faut qu’il y ait un vainqueur.

Pensez-vous que le gouvernement Mechichi est fini ?

Hichem Mechichi a achevé lui-même son gouvernement. Quand tu procèdes à un remaniement ministériel pour changer 40% de ton équipe gouvernementale, et quand tu as un gouvernement par intérim, tu peux dire que Mechichi a mis fin à son gouvernement.

Venons-en à la motion de censure qui cible le président de l’ARP, Rached Ghannouchi. Avez-vous garanti les conditions de succès de cette deuxième tentative de faire tomber Ghannouchi ?

Tout le monde sait que le Bloc démocratique a dès le début œuvré pour retirer la confiance à Rached Ghannouchi. Nous pensons toujours que Ghannouchi n’est pas le président de tous les parlementaires, il est le président d’une seule fraction de l’ARP, il n’est pas neutre et il s’ingère dans les affaires étrangères de la Tunisie, d’où le conflit avec le Président de la République. Tous ces problèmes ont fait que Rached Ghannouchi est devenu une entrave à l’action parlementaire. Cela nuit énormément à l’image du Parlement et c’est pour cela que les Tunisiens méprisent l’institution législative.

Nous avons besoin d’un choc pour rétablir la confiance entre le Parlement et l’opinion publique. Cela passera forcément par la chute de Rached Ghannouchi. Nous œuvrons actuellement à garantir les 109 voix nécessaires pour lui retirer la confiance.

Existe-t-il des concertations avec Qalb Tounès à cet effet ?

Qalb Tounès est en train de faire pression sur Ennahdha pour libérer Nabil Karoui. C’est comme si c’était la tête de Nabil Karoui contre celle de Rached Ghannouchi. Mais il faut dire que cette question ne fait pas l’unanimité même au sein de Qalb Tounès, car il y a certains députés de ce parti qui pourraient voter pour le retrait de confiance à Rached Ghannouchi.

Avez-vous pensé à l’après-Rached Ghannouchi ?

Au sein du Parlement, la question fait l’unanimité, il n’y aura pas un président pire que Rached Ghannouchi. Le nouveau président ne sera, en aucun cas, pire que lui. Son rendement est catastrophique, lorsque tout le monde tombe d’accord autour d’une personnalité, nous allons la soutenir.

Le Courant démocratique puise sa légitimité dans son discours politique portant sur la lutte contre la corruption. Etes-vous ouverts à un nouveau positionnement politique pour appuyer votre présence sur la scène ?

Le Courant démocratique tient toujours à son identité politique. Après avoir participé, pendant six mois, au pouvoir, nous pensons que nous avons acquis une certaine expérience et une maturité politique. Nous sommes en train de faire une autocritique pour revenir sur les faux pas que nous avons faits. Nous sommes aussi en train de préparer un nouveau programme économique et social. Au sein du parti, il existe une tendance réformiste visant à se pencher sur les grands dossiers de la Tunisie. Nous voulons présenter des solutions pratiques à l’Etat et au citoyen, notamment en ce qui concerne la lutte contre l’économie de rente. S’agissant de notre positionnement politique, il est clair. Le Bloc démocratique est aux côtés du Président de la République et de l’Ugtt, les rapports de force sont devenus clairs en Tunisie.

Comment le Courant démocratique vit-il le départ de Mohamed Abbou ?

Le Courant démocratique, un parti âgé de sept ans, a organisé trois congrès. Dans ce parti, nous ne manquons pas de leaders qui peuvent assumer les différentes responsabilités. Nous ne sommes pas un parti qui est construit autour des personnes, mais plutôt autour des structures et des idées.

Dernièrement, les Tunisiens ont été surpris par une forme de rapprochement entre Samia Abbou et Abir Moussi. Peut-on s’attendre à une éventuelle alliance stratégique avec le PDL pour contrer Ennahdha ?

A l’intérieur des bureaux et des commissions de l’ARP, il existe des conflits que l’opinion publique ne peut pas voir de près. Au Courant démocratique, nous refusons toute atteinte aux libertés. Abir Moussi a subi des atteintes et nous l’avons soutenue, car c’est une question de principes. Notre différend avec Abir Moussi réside dans le fait qu’elle ne reconnaît pas la révolution tunisienne et qu’elle n’a pas présenté ses excuses. Elle est appelée à faire certaines révisions de ses positions et à reconnaître la révolution.

Si elle opère ces révisions, êtes-vous ouverts à un certain rapprochement avec le PDL ?

Si elle présente ses excuses aux martyrs de la révolution, nous n’aurons aucun problème avec qui que ce soit.

Dix ans après la révolution, la grogne sociale est à son apogée. Peut-on s’attendre à une explosion sociale ?

Tout au long de ces dix années, la Tunisie parlait de soi-disant transition démocratique. On se concentrait sur les affaires politiques et la Tunisie s’est construit une image d’un pays démocratique. Aujourd’hui, nous devons apporter des réponses d’ordre économique et social. Les Tunisiens ne peuvent plus attendre. Pour anticiper cette explosion sociale, il nous faut une révolution économique.

Comment le Bloc démocratique interprète-t-il les appels à descendre dans la rue lancés par certains partis politiques dont notamment Ennahdha et le PDL ?

C’est une surenchère politique, ils veulent un passage en force pour défendre ce qu’ils appellent la légitimité. Mais de quelle légitimité parle-t-on ? Mechichi a tout fait, mais tout le monde lui a dit que la question est politique. C’est un appel à la peur dans le cadre de ce conflit politique. Je ne pense pas qu’Ennahdha puisse mener le pays vers une guerre civile, car si on mobilise la rue, d’autres parties le feront.

Certains appellent également à la dissolution du Parlement. Qu’en pensez-vous ?

A quel prix ? Si on dissout le Parlement, la même image politique se reproduira après les élections. Avant de penser à la dissolution du Parlement, nous devons réformer le système politique et le système électoral. Il y a de grandes failles dans l’actuel système politique. Mais si on veut du bien à ce pays, il faut penser à mettre en place un gouvernement restreint de salut national, et en parallèle nous devons réformer le système des élections et pourquoi pas tenir de nouvelles élections.

Aujourd’hui le conflit avec Ennahdha est-il idéologique ou politique ?

C’est un conflit autour des programmes. Depuis dix ans, Ennahdha n’a présenté aucun programme pour ce pays. Ils veulent assurer leurs propres intérêts politiques et économiques. Nous sommes en train de défendre les hommes d’affaires qui subissent du chantage de la part du parti de Rached Ghannouchi.

Qu’en est-il de votre initiative législative portant sur la criminalisation de la normalisation avec l’entité sioniste ?

C’est une initiative que nous avons présentée et nous allons déposer une demande auprès de la commission de la législation générale pour l’examiner en urgence. Elle sera présentée lors d’une plénière et elle fera la sélection des courants patriotiques et nationalistes.

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