Bien que la question relative à l’économie de rente ait fait son entrée dans le débat public, il reste un long
chemin à parcourir pour conscientiser  l’opinion publique sur les  enjeux socioéconomiques de la lutte contre le système rentier.

En effet, “la cohésion sociale est menacée”, estime l’économiste Hédi Sraïeb. “L’enfant terrible de l’économie de rente, c’est l’économie informelle. La  cohésion sociale est menacée par cette économie à deux vitesses, par un accès à la santé à deux vitesses et une éducation à deux vitesses. On n’est pas loin de l’insurrection, de la révolte”, a asséné le docteur d’État en économie de développement Hédi Sraïeb, dans son intervention lors du webinaire “Comment se manifeste l’économie de rente en Tunisie?”, qui a été  organisé, jeudi 18 février, par l’association Atuge.

Le débat en ligne, qui a traité des enjeux du système rentier en Tunisie,  a également réuni des acteurs de la société civile, notamment la co-fondatrice de l’Association de lutte contre l’économie de rente en Tunisie (Alert), Nour Jihene Ghattas, et le membre du bureau exécutif du CJD, Farouk Zouhir.

Interventionnisme et clientélisme, deux faces d’une même réalité

Donnant une définition large et  précise de l’économie de rente, M. Sraïeb a expliqué que  cette dernière  est une économie de connivence qui établit des liens quasi organiques  entre des acteurs économiques influents et les pouvoirs publics. Il s’agit de notabilités qui cherchent à contrôler des activités du marché afin de s’assurer de leurs revenus, présents et futurs, en tentant de réduire la menace des nouveaux venus. Il a précisé, dans ce sens, que les liens, qui existent entre ces acteurs influents et les pouvoirs publics, ne s’établissent pas uniquement au plan juridique, mais ils prennent, aussi, la forme d’arrangement et de réciprocité.

“L’Etat manipule l’économie et ses acteurs à ses fins propres et les acteurs influents manipulent l’Etat à des fins qui leur sont propres. Interventionnisme et clientélisme sont les deux faces d’une même réalité”, a-t-il fait savoir. Et d’ajouter “: Dans cette économie, il y a des notabilités, des groupes familiaux, des corporations, des groupements interprofessionnels qu’on peut qualifier par ce que j’ai appelé  le concept de la nesba.  Cette dernière se décline de différentes manières: la parenté élargie, les alliances, les réseaux d’amitiés… Ce qui est à projeter, c’est les signes distinctifs de Bourdieux, c’est-à-dire  cette capacité qu’ont  des gens à connaître les codes sociaux, les us et coutumes, le savoir-faire, les manières de faire”. Abondant dans le même sens, M. Sraïeb a fait savoir que cette discrimination n’est pas absolue, étant donné qu’il y a des secteurs où il y a un semblant de concurrence, toutefois, avec des acteurs challengers et des acteurs dominants. Ces derniers tablent sur leur pouvoir d’influence et activent leur réseaux de proximité  afin d’obtenir des avantages et des privilèges auprès de l’Etat, en infléchissant le corpus législatif et réglementaire à leur avantage et en construisant des accès privilégiés, notamment   aux crédits bancaires, aux marchés publics et aux systèmes fiscal et judiciaire.

Les pratiques utilisées par les groupes dominants 

S’exprimant sur les pratiques auxquelles recourent les acteurs dominants pour verrouiller le marché, l’économiste a cité l’exemple du  système bancaire qui est, “en façade”, un système conforme aux règles du métier, mais qui, en réalité, souffre de la recrudescence de ses crises en raison du très grand nombre de prêts qui sont fournis selon la notoriété des groupes qui les demandent et non  sur les garanties réelles.

Ce qui a engendré une situation où régulièrement  des créances douteuses deviennent des créances irrécouvrables (25% de l’encours bancaire). M. Sraïeb a, également, évoqué l’exemple des  marchés publics qui, selon ses dires,  favorisent les groupes structurés, ayant une surface financière importante; puisqu’il s’agit de  la logique du moins-disant et bloquent ainsi l’entrée des produits innovants, dont l’offre est moins compétitive, à cause des importantes charges financières supportées.  Pour la fiscalité, l’économiste a expliqué que le système fiscal  fait  bénéficier, à certains groupes, des avantages de type  rescrits (un accord confidentiel de rescrit qui porte sur la fiscalité d’une entreprise et qui  se fait en direct). Quant au système judiciaire, il a précisé qu’il a  tendance à protéger les débiteurs et non pas les créanciers.

Réduire la pléthore des  autorisations administratives  

“Tout cela montre qu’il y a une certaine continuité entre la légalité et la corruption, quand vous avez accès prioritairement à d’autres. Ce qui s’apparente à un délit d’initié, et ce n’est pas punissable. La frontière est un peu poreuse d’autant plus qu’il y a une totale insécurité générale pour l’acteur parce qu’il ne peut pas être en règle  tout le temps et à tous les moments”, a souligné M. Sraïeb. Il a ajouté, dans le même contexte, que l’économie de rente est, aujourd’hui,  contestée par de nouveaux acteurs, de nouveaux hommes d’affaires qui poussent vers l’inversion de la relation de réciprocité à leur profit et qui sont venus perturber le jeu ancien et très codifié des corporations. “Il est possible de financer des partis, de rendre de menus services à un certain nombre de personnes, dans les dispositifs étatiques, etc. L’économie de rente risque de se consolider, à terme, par l’acceptation de nouveaux venus”, a-t-il souligné. Il a estimé que le contexte actuel n’est pas favorable  à une  prise de conscience,  pour engager des outils, et des  procédures qui permettent de réduire l’importance de l’économie informelle.

“En fait, nous ne sommes pas tout à fait dans un Etat de droit. C’est un certain nombre de personnes qui, à l’extérieur ou à l’intérieur, organisent le fonctionnement et les régulations  de la société. Il faut aller vers une réduction rapide du nombre de lois et de réglementations, qui nécessitent des autorisations administratives”, a-t-il ajouté.

Il a, par ailleurs, souligné que lutter contre l’économie de rente ne veut pas dire laisser la porte ouverte à toutes les initiatives, précisant dans ce sens qu’il convient de mettre en œuvre un protectionnisme minimal, légitime et qualitatif.

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Un commentaire

  1. Siwam Habal

    01/03/2021 à 02:56

    INTOX.
    Il n’y a ni gain facile, ni gain évident.
    Par extension : il n’y a pas de hasard, mais des causes – effets.

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