Tout va mal et personne, personne ne voit de quelle manière s’en tirer.

La barre, à l’heure où nous rédigeons cet article, s’approche des huit mille décès, victimes du Covid-19. Ces citoyens hommes et femmes seront partis avec une image bien déformée de leur Tunisie. Un pays qu’ils ont sans doute contribué à  protéger, parfois au prix de leur vie, défendu et mis à l’abri, en le dotant d’assises très convenables, mais qui,  au rythme de cette…  sacrée révolution, l’a précipité parmi ceux qui sont en éternelle révolte,  contre tout et rien, et qui ne connaissent plus d’évolution depuis au moins onze ans.

Cela ressemble à ce qui s’est passé depuis des siècles et des siècles à Pompéi. Tout s’est figé, pétrifié,  dans un dernier geste d’effroi et de désespoir.

Aujourd’hui, nous possédons plus de leaders et «d’experts», que la population de  douze millions que compte le pays, avec ces milliers de faux dévots qui contribuent à enfoncer le clou pour en faire un vulgaire punching-ball, sur lequel s’acharnent tous ceux, qui il fût un temps,  enviaient notre marche vers le progrès.

Comment s’en tirer ?

Tout va mal et personne, personne ne voit de quelle manière s’en tirer. Sauf les politiciens qui le savent, et particulièrement ceux qui détiennent le rênes du pouvoir que nous leur avons donné, par conviction, par suivisme ou par… bêtise,  et qui continuent à s’adonner à leur sport favori  : tirer la couverture à soi, quitte à exposer le pays à la rigueur des soubresauts nationaux et  internationaux où le chacun-pour-soi est imposé par la situation catastrophique qui secoue les fondements des grandes démocraties et qui réduit la marge de manœuvre des économies les plus solides.

En voyant ce qui se passe, on a l’impression que cet acharnement à s’autodétruire est un mot d’ordre qui a été donné pour vider complètement le pays de la quintessence de ses cadres et à saper les entités mises en place pour assurer  la licence dans tous les domaines. Le retour au régionalisme, l’occupation des sites de production, les grèves sauvages, les menaces que l’on profère au nom de la libre expression et bien des choses encore, semblent avoir raison de la patience des plus optimistes.

Même s’il n’en restera qu’un !

Bien entendu, en restera-t-il un ?  Il saura comment redresser la barre et redonner confiance et courage pour se relever et prouver qu’un pays trois fois millénaire ne peut en aucun cas baisser les bras et s’offrir en victime expiatoire à tous ceux qui sont aux aguets.

Les quelques commentaires à propos de cette situation le prouvent : bien des citoyens sont désenchantés, dégoûtés, désespérés, mais gardent quand même cet espoir qui naît au sein de ceux qui savent que dans tout ce magma, il y aura enfin cette étincelle qui ouvrira ce nouvel horizon que l’on attend fébrilement.

Comment cela se passera-t-il ? Quand ? A quel prix ? Chacun y va de ses propres réflexions qui, parfois, sont beaucoup plus constructives que les voix, la cacophonie qui montent du côté des centres du pouvoir, où les menaces sont beaucoup plus audibles que la voix de la raison. Pour le moment du moins.

Simple et pas du tout simpliste

Un raisonnement simple et pas du tout simpliste, de ce marchand de légumes qui a pignon sur rue et qui peine à boucler ses fins de mois : «Bien sûr, je regarde tous les soirs la TV. Je zappe d’une chaîne à une autre, mais j’ai fini par comprendre que nous avons  des spécialistes en politique, en économie ou en phénomènes de société  qui exposent tous les soirs, leurs opinions, de façon différente au gré des plateaux auxquels ils sont invités. J’ai échoué au bac, et au lieu de chercher un travail, j’ai pris la suite de mon père qui a occupé ces lieux durant plus de trente ans. Je m’en tirais fort bien il y a quelques années, mais avec  le désordre qui règne, nous peinons à cause des vendeurs ambulants qui envahissent tout, des prix qui augmentent, de la vente conditionnée, du dérèglement du marché. Je comprends leur situation, mais le désordre qui sévit, les saletés qui en découlent une fois qu’ils plient bagage, sont désolants.

Cela mettra du temps pour se décanter, mais avec ceux qui sont en place, l’horizon semble bouché. Je n’irai voter pour personne. Ils se valent tous et malgré leurs promesses, une fois qu’ils seront en place, ce sera difficile de relancer le pays. Mon fils ne sait plus quand il a classe».

L’enseignement victime de ce relâchement

Et de poursuivre : «Ceux qui sont soi-disant responsables ont contribué, sinon ont été à la base de la destruction de l’enseignement étatique. Je n’aurai pas assez d’argent pour le mettre au privé. Je l’aide actuellement, mais je ne saurai quoi faire le jour où il faudra le pousser. Tout semble à l’arrêt, il nous semble que nous fonçons  droit vers le mur.

Nous avons mal pour notre pays, mais je suis sûr que nous connaîtrons d’une manière ou d’une autre le bout du tunnel ».

Un restaurateur de la proche banlieue est aussi pessimiste, mais, curieusement, il  y a toujours ce brin d’espoir qui anime même les plus pessimistes : « Ouvrir, fermer, fermer, ouvrir, nous ne savons plus sur quel pied danser. J’ai renvoyé la moitié de mes serveurs et tous les aides cuisiniers. Il y a des promesses de dédommagements qui ne sont pas tenues.

Bon,  je suis au bout du rouleau. La reprise sera très difficile une fois que cette affaire du Covid-19 sera terminée, mais d’ici là, beaucoup mettront la clé sous la porte. Je sais que tout est à cause de ces problèmes politiques entre différentes forces qui sont prêtes à tout faire pour s’emparer ou garder le pouvoir. Parfois, je pense qu’entre ceux qui ont dirigé le pays après l’Indépendance et ceux de nos jours, il y a ce nationalisme, ce patriotisme qui actuellement fait défaut. On ne peut se permettre de figer l’économie d’un pays pour exprimer son mécontentement. La Tunisie qui importe du phosphate et de l’ammonitrate, alors que les sites de production sont occupés ? Mes enfants ne le croiront jamais un de ces jours !

Mais cela finira un jour. Il faut de la poigne et un minimum de rigueur pour imposer les lois en vigueur. Qu’ on s’exprime, qu’on rouspète, mais sans toucher à l’organe de production. Il y a de quoi avoir peur que mes cuisiniers, par contagion, occupent les cuisines pour demander une hausse de salaire. La Tunisie redeviendra ce qu’elle a toujours été».

Pas de politique !

Il est professeur retraité. Il a son idée sur tout ce qui se passe. Il a refusé de «parler politique» et n’a voulu se confier qu’à propos de ce qui se passe au niveau de l’enseignement : «Il fut un temps où nos  écoles formaient de grands hommes. Il y avait derrière des enseignants de valeur qui avaient conscience de ce qu’était leur métier. Il n’y avait pas de  syndicat pour les «défendre» et ils n’étaient redevables que de leur conscience envers Dieu et les hommes. Aujourd’hui, nos écoles forment de futurs chômeurs, des milliers se perdent en route et iront grossir les rangs de ceux qui, pour un sou, marcheront sur le ventre de leur mère pour migrer clandestinement ou alors des jeunes qui ne maîtrisent presque rien et qui sont sortis du système éducatif. Nous nous en rendons compte à partir du langage qu’ils tiennent lorsqu’ils sont invités sur des plateaux de télévision. Les chiffres que l’on donne sont épouvantables,  notamment en ce qui concerne les élèves qui quittent l’école. On finit par avoir la conviction qu’il y aura plus d’une génération sacrifiée. La Tunisie perd du terrain dans tous les domaines. Les organismes internationaux perdent confiance en nous. Nous sommes devenus de mauvais exemples. Nous mettrons du temps pour remonter la pente. Beaucoup de ceux que je rencontre sont désabusés, découragés, mais la Tunisie en a vu d’autres et elle s’en tirera ! ».

Voilà, c’est sans autres commentaires. Sauf que ce souhait de voir les délais de ce  redressement espéré,  plus ou moins courts est un souhait que tout un chacun émet. En dépit des signes peu encourageants que l’on vit au fil de cet interminable cauchemar.

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