Avant de fonder CFW, elle a travaillé pour des organisations internationales et vécu en Tunisie, en France, en Egypte, au Mali, au Niger, en Afrique du Sud, au Laos et en Birmanie. Elle est aussi rédactrice et contributrice de plusieurs rapports mondiaux sur les Industries culturelles et créatives et politiques culturelles. Ouafa Belgacem est, également, membre du conseil d’administration de la Chambre de commerce panafricaine, vice-présidente de Tunisian Startups Association, membre du comité de pilotage intérimaire CS pour la convention Unesco 2005. A l’occasion de l’organisation du marathon numérique 2021 de mobilisation des ressources (RM Digithon 2021) qui aura lieu au mois de mai prochain, nous l’avons rencontrée pour aborder des questions de culture, de financement et de politiques culturelles. Entretien.

Pouvez-vous présenter à nos lecteurs l’organisme que vous représentez ?

Culture Funding Watch-CFW est une structure qui vise à aider les praticiens et les professionnels culturels et créatifs à atteindre la durabilité. Nous opérons dans le domaine de l’ingénierie financière pour les Industries culturelles et créatives en fournissant des informations, de la recherche, du renforcement de capacités et de l’accompagnement. Nous nous sommes fixé la mission de contribuer au renforcement de l’écosystème tunisien à travers l’accès à l’information, le renforcement des capacités et le plaidoyer.

Notre structure facilite l’accès à l’information grâce à la publication des opportunités et au développement de bases de données d’informations sur la mobilisation des ressources pour les acteurs du secteur Créatifs et Culturels des régions d’Afrique et de la région Mena et aider ses partenaires à atteindre la durabilité par le biais de programmes de soutien et d’apprentissage.

Les Industries culturelles et créatives sont un concept relativement récent, comment le définir et à quel point contribuent-elles à l’épanouissement et au développement du secteur ?

Les ICC est un concept qui date quand même. Des études et rapports mondiaux majeurs ont été produits il y a 10 ans, dont les deux rapports mondiaux du Unctad (2009-2011), le rapport spécial de l’Unesco sur les Industries culturelles et créatives (2013) dont je suis co-auteur et plus récemment les rapports de l’Unesco 2015 et 2019.

Il faut savoir qu’il n’y a pas une définition standardisée, il y a quand même quelques variantes, en particulier en ce qui concerne les secteurs et disciplines qui entrent sous la coupe de cette définition. Nous nous alignons sur celle de l’Unesco car elle est liée à la convention 2005 couvrant les domaines culturels suivants : Héritage culturel et naturel, Arts de la scène et festivités, Arts visuels et artisanat, Livre et presse, Audiovisuel et médias interactifs, Design et services créatifs.

La crise du Covid-19 a mis en veille le secteur culturel en termes de production mais surtout de financement et d’intérêt économique. Quel en est le constat aujourd’hui et quelles sont les alternatives actuelles ?

Ce fait n’est pas nouveau. Les ICC ont toujours (et pas uniquement en Tunisie) été considérées comme un luxe, alors en temps de crise quand il faut couper des budgets et se passer de dépenses, elles sont parmi le Top 3. Mais le plus important impact négatif durant la crise du Covid n’est pas autant les coupures budgétaires que le déséquilibre important et soudain entre les moyens et les besoins.

Le cas de la Tunisie est un très bon exemple pour expliquer : il n’y a pas eu de coupure de budget ; au contraire il y a eu (abstraction faite de son volume et ses méthodes de distribution) création de fonds exceptionnels, financés aussi bien par les institutions publiques que privées.

Le plus gros problème est l’arrêt des activités qui représentaient une source de revenus importante pour les opérateurs dans les ICC et qui, en face, n’avaient aucun système de sécurité qui aurait aidé à supporter ce choc. Cela a mis en évidence la fragilité dans laquelle opèrent des milliers de personnes. La réponse à ce challenge n’est pas une recette magique qu’on mettrait en application mais plutôt une stratégie qui visera à rendre le secteur résilient, c’est-à-dire capable de faire face et survivre aux chocs à venir. Car il y aura toujours des challenges et des crises, mais sous différentes formes.  Nous avons étudié cette question de financement des ICC en temps de crise via l’organisation de deux conférences internationales dont les rapports détaillés sont disponibles sur la page FB de CFW.

Il y a, toutefois, des pistes supplémentaires dans l’écosystème dont certaines sont certes antérieures (de quelques mois) à la Covid, elles ont quand même évolué et gagné en pertinence durant cette crise. De nouvelles solutions innovantes tunisiennes contribueront à construire la résilience des ICC car elles constituent pour les créatifs de nouvelles sources de génération de revenus en ligne. Personnellement, je pense qu’il faudrait les soutenir car elles sont en avance sur le marché dans une grande partie du continent africain et, par conséquent, ont un potentiel important vers l’internationalisation de leurs concepts.

Quel est le rôle que joue Culture Funding Watch (CFW), et comment cet organisme participe-t-il au développement d’une politique culturelle durable ?

CFW apporte sa pierre en travaillant sur un maillon de la chaîne sur lequel il y a peu d’expertise et aussi, pour le moment, pas assez de focus. L’investissement ou le financement, savoir mettre en place des mécanismes de financement adéquat, est aussi important que formuler des politiques et des stratégies. L’ingénierie financière dans les ICC est une compétence encore rare dans notre région.

La diversification de financeurs (entreprises, fonds d’investissement, Etats, Business Angels, etc.) et la variété de formes (prêt, investissement, subvention, assistance technique, etc.) et le recrutement de nouveaux financeurs sont fondamentaux pour la durabilité financière des ICC.

Cela ne peut être une activité secondaire, c’est un travail de fond et il se fait à plein temps.

Nous contribuons en générant du savoir, en développant des compétences et en facilitant la connexion entre les opérateurs dans les ICC et ceux qui les soutiennent.

Comment voyez-vous le rôle du secteur public et son éventuel partenariat avec le secteur privé et la société civile ?

Les trois sont indissociables et aucune stratégie durable pour les ICC ne serait efficace si elle ne réussit pas à créer l’environnement où ces trois secteurs ne sont pas partie prenante. Toutefois, dans cette trilogie très en vogue en ce moment, on oublie l’essentiel, que le cœur de l’équation doit être l’artiste, le créateur et le créatif. A mon avis, dans les ICC, la fameuse formule PPP n’est pas la bonne et je propose la CPPP (Creatif public private partnership). La PPP ne servira à rien si le créatif/l’artiste est dans la précarité.

Le marathon numérique 2021 de mobilisation des ressources (RM Digithon 2021) est votre dernière action en date. Pouvez-vous nous en parler et quelles en sont les perspectives ?

RM Digithon est un événement mondial de speed meeting virtuel qui aura lieu le 26/05/2021.

Il vise à créer un espace de mise en contact entre les créateurs et ceux qui les soutiennent.

Pendant 24 heures, nous offrirons aux supporters des ICC l’occasion de se rencontrer et de fournir au public des informations sur les financements existants et les outils de soutien pour les acteurs et les initiatives dans les ICC.

Cette rencontre virtuelle espère réunir plus de 100 organisations de soutien et 5.000 participants (artistes, créatifs, professionnels, gestionnaires, entrepreneurs et ONG) opérant dans les ICC.

L’idée est née du constat que 90% de l’échec de l’effort de mobilisation de ressources sont dus au syndrome du «frapper à la mauvaise porte» et de la conviction que la durabilité ne consiste pas à collecter des fonds, mais à construire des partenariats collaboratifs avec ces supporters.

Le concept vise donc à promouvoir la culture de l’écoute et à changer la perception des souteneurs des ICC de simples bailleurs en des partenaires en dialogue constant avec les acteurs dans les ICC.

RM Digithon est le fruit de trois éditions annuelles de la Journée de mobilisation des ressources (2017-2018-2019). Ces trois éditions ont donné à la communauté des ICC en Tunisie la possibilité d’apprendre en détail les possibilités de financement existantes des donateurs et des investisseurs internationaux et nationaux et ont ouvert un espace de discussion sur les mécanismes de financement existants.

Au cours des trois éditions, plusieurs donateurs et investisseurs locaux et internationaux étaient présents pour présenter leurs offres à plus de 300 participants.

Le concept a révélé une grande capacité à mettre en avant les besoins des ICC et à améliorer la compréhension par tous les acteurs de l’écosystème et de la dynamique en son sein.

Charger plus d'articles
Charger plus par Asma DRISSI
Charger plus dans Culture

Laisser un commentaire