Tantôt critiqués, tantôt exploités comme arme de persuasion politique, les sondages d’opinion sont aujourd’hui au cœur du débat. Dans un contexte de construction démocratique, ces enquêtes peuvent jouer un double rôle d’information des citoyens et d’exploration de leurs intentions de vote, mais aussi d’orientation et même de conditionnement des choix électoraux de l’opinion publique.

Chaque mois, plusieurs instituts, sociétés et bureaux de sondage élaborent des baromètres politiques pour explorer les intentions de vote des électeurs tunisiens. Sauf que progressivement, ces résultats de sondages et de baromètres politiques ont été à l’origine de tiraillements politiques et sont continuellement remis en cause et critiqués pour des raisons de fiabilité et d’orientation de l’opinion publique.

Dernièrement, les différents sondages réalisés par Sigma conseil ou par Emrohd Consulting font observer que la Tunisie se dirige vers une bipolarisation politique. Si le Parti destourien libre (PDL) est, depuis plusieurs mois, en pole position des intentions de vote des personnes sondées, le parti Ennahdha conserve toujours son réservoir électoral, étant un parti bâti autour d’une idéologie, ce qui mène, effectivement, la Tunisie vers une forme de bipolarisation de la vie politique. Le résultat: deux pôles antagoniques se présentent, l’un «islamiste» et l’autre dit «progressiste», ce qui accentue davantage les formes de divergences politiques, qui nourrissent les tensions sociales et trouvent leurs origines dans les résultats des sondages d’opinion.

Manque de fiabilité ?

Sauf que la question de l’accentuation de ce clivage politique et idéologique en Tunisie n’est pas le seul reproche qu’on pourrait faire aux sondages d’opinion. Outre ces questions, c’est le manque de fiabilité qui pose aussi problème. Désormais omniprésents, les sondages et enquêtes d’opinion encadrent et influencent la vie politique en Tunisie, un pays en construction démocratique. Même s’ils fournissent un crédit de nature scientifique aux instruments qu’ils utilisent, les résultats des instituts de sondage ne sont pas exempts de critiques et de remises en cause. Au fait, ce sont surtout les techniques d’échantillonnage qui posent problème et qui sont continuellement contestées pour manquements de scientificité.

D’habitude, pour garantir la représentativité de l’échantillon, les sondeurs recourent à des méthodes des quotas tout en respectant la proportion des catégories socioprofessionnelles afin qu’elle colle avec les chiffres de la population mère, c’est-à-dire les Tunisiens âgés de 18 ans ou plus. En effet, le choix de l’échantillon sondé est déterminant dans les sondages d’opinion et dans la manipulation des intentions de vote. Pour cela, on peut choisir, au hasard, les personnes interrogées, c’est la méthode aléatoire. Elle est très rarement appliquée en Tunisie, on lui préfère une autre méthode, celle des quotas, supposée être plus représentative, pour constituer un échantillon. Or pour certains spécialistes en la matière, les panels représentatifs de la population tunisienne ne sont pas toujours respectés et sont parfois manipulateurs et antiscientifiques. 

Ainsi, ces instruments, dont les financements et les modèles économiques sont fréquemment entachés de manque de transparence, dépassent leurs limites comme étant de simples outils de mesure et sondage d’opinion pour entrer sur la scène de la manipulation et la désinformation, en créant même des « symboles » politiques et des partis fictifs pour lesquels il faut voter. S’agit-il de stratégies neutres ou d’intention de manipuler vraiment l’opinion publique et de créer des symboles politiques transformés en machine électorale ?

L’avis des spécialistes compte. Pour Sadok Hammami, maître de conférences à l’Institut de presse et des sciences de l’information, «même si les sondages d’opinion pouvaient exprimer un renouveau de libertés dans le contexte tunisien longtemps marqué par des verrous politiques autour de l’activité de tels instituts, les résultats de ces sondages pourraient influencer les choix et décisions électoraux des Tunisiens, notamment les électeurs indécis ». Il explique cette idée à La Presse  par l’effet bandwagon qui renvoie à des modifications de comportement politique liées aux sondages. Le fait que les sondages placent un candidat en tête pourrait ainsi avoir pour effet de mobiliser une partie de l’opinion indécise en faveur du candidat à la traîne.

«A vrai dire, il n’existe pas de preuves scientifiques explicites de l’influence des sondages d’opinion sur la volonté de l’électorat, mais il y a, d’autre part, de nombreux arguments présentés par les critiques des sondages d’opinion, comme la fiabilité de certaines méthodes de construction de l’échantillon, la méthode de poser les questions, le contexte sémantique dans lequel elles sont posées et même la nature des questions en elles-mêmes. D’ailleurs, le sociologue Pierre Bourdieu était critique à l’égard des sondages d’opinion, affirmant même que l’opinion publique n’existe pas», affirme-t-il.

Durant ces derniers mois, et notamment avant les élections de 2019, une «frénésie sondagière» avait marqué les paysages audiovisuel et politique, soutenue par des intentions de recomposer l’échiquier politique, d’où l’apparition surprise de nouveaux partis et de nouveaux candidats, notamment au Palais de Carthage, dans les intentions de vote, supposées représenter celles des Tunisiens. Le tout dans un contexte national marqué carrément par un vide juridique quant à l’organisation des activités de ces bureaux et instituts de sondage d’opinion. D’ailleurs, un projet de loi relatif aux sondages d’opinion est toujours à l’examen à l’Assemblée des représentants du peuple. La proposition de cette loi organique n°12-2020 relative aux sondages d’opinion a été présentée par une vingtaine de députés, en 2020, du bloc démocratique.

Le sondage d’opinion ne se limite pas aux domaines de la politique, ses résultats peuvent aussi influencer le comportement du consommateur ainsi que la scène médiatique.

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