Que de vies détruites, de rêves brisés, d’avenir compromis pour des jeunes condamnés à de lourdes peines de prison en raison d’une loi rétrograde. Au lieu de se trouver sur les bancs des lycées et des facultés, des personnes au printemps de la vie sont derrière les barreaux pour un joint fumé. Absurde et inconcevable.

Grand soulagement suite à l’allégement de la peine des jeunes condamnés le 21 janvier dernier à 30 ans de prison pour avoir consommé un joint dans un lieu public au Kef. Une affaire inouïe ponctuée par un jugement sévère qui n’a fait qu’accentuer la controverse et susciter l’émoi autour d’une loi liberticide, démesurée et inepte abrogée en 1992 par l’ancien régime au lendemain de l’éclatement d’une affaire internationale de trafic de cocaïne et d’héroïne entre les Pays-Bas, la France et la Tunisie, impliquant l’un des proches du président déchu.

La répression au bout d’un joint

A défaut de réinsertion, d’une stratégie nationale de prévention de la toxicomanie, la récidive est garantie et ce sont des jeunes, par milliers, qui voient leurs rêves partir en fumée. Tout s’écroule, s’assombrit et les portes des prisons s’ouvrent pour montrer à nos jeunes le visage hideux de la vie carcérale. L’assouplissement en avril 2017 de la loi 92-52 du 18 mai 1992 relative aux stupéfiants qui a autorisé les magistrats de prendre en compte certaines circonstances atténuantes n’a pas eu l’effet escompté. Aujourd’hui, les composantes de la société civile appellent à une révision globale de cette loi.

Suite à l’affaire des trois jeunes qui a défrayé la chronique, le Chef du gouvernement, Hichem Mechichi, a lui-même assuré que de pareils textes de loi ne sont pas susceptibles de résoudre le problème de la consommation des stupéfiants, concluant que la loi 52 doit être révisée, tout en promettant de travailler sur sa révision avec le concours des composantes de la société civile. Point n’est besoin de dire qu’on observe toujours la même réaction avec la montée de la grogne à l’égard de cette loi portant atteinte à la liberté des personnes à l’occasion  de pareilles affaires conduisant à des peines lourdes. Toutefois, les appels à sa révision ne suffisent plus, car il urge de passer à l’action pour éviter les peines d’emprisonnement à des milliers de jeunes. Des peines  contreproductives qui ont démontré leurs limites en termes de prévention et de lutte.

Échec cuisant de la politique de lutte

«Dans un pays en pleine ébullition depuis 2011, qui fait face à des défis à multiples facettes, une application stricte de la loi en question mettrait une grande partie de la population tunisienne en prison», soulève la Société tunisienne d’addictologie (Stadd) dans son étude publiée en février de l’année en cours, ce qui impose «un changement de paradigme vers une approche sanitaire de l’usage de drogue». Combien de vies détruites par de lourdes peines de prison faudra-t-il encore perdre pour conclure à l’échec de notre politique de lutte et pour avancer vers une réforme totale de la loi 92-52?», se demande la Stadd, avant d’ajouter qu’il est de nos jours admis, partout dans le monde, que les politiques de lutte contre la drogue, basées sur la répression, sont totalement inefficaces.  

A ce titre, la Stadd, qui regroupe des professionnels concernés par la thématique de l’addiction, préconise une série de recommandations basées sur des études scientifiques et sur des référentiels internationaux, dont principalement l’abolition de toutes les peines privatives de liberté à l’égard des consommateurs des stupéfiants, la garantie des soins aux usagers de la drogue et la mise en place à cet effet  de pôles d’addictologie et de programmes de prévention. Ceci sans compter la nécessité d’assurer la coopération avec les composantes de la société civile et ONG œuvrant dans le domaine de la prévention, de la réduction des risques tout en instaurant un partenariat avec les organismes de l’État. 

Projet d’amendement à l’ARP

Le groupe parlementaire du bloc de la réforme (16 députés) a promis de présenter un projet de loi portant amendement de la loi sur les stupéfiants. Ce projet propose, en effet, de renoncer aux peines privatives de liberté. Elles seront remplacées par des pénalités financières en cas de consommation pour la première ou la seconde fois. Le même projet suggère des sanctions plus lourdes aux dealers et aux distributeurs de drogue. Mais l’amendement d’une loi n’est pas du tout chose aisée en raison notamment de l’importante dissonance parlementaire qui persiste.

Pour rappel, trois jeunes personnes ont été condamnées par le tribunal de première instance du Kef à 30 ans de réclusion pour avoir fumé du cannabis dans un lieu public (un stade). L’allégement de la peine ayant abouti à la libération de deux d’entre eux  et la réduction à 2 ans de prison pour le troisième ne doivent nullement pousser les autorités à retarder l’amendement de cette loi en vue d’éviter la prison et la stigmatisation sociale à des milliers de jeunes, notamment aux adolescents scolarisés. Les condamner à des peines liberticides et les priver ainsi de terminer leurs études ne fera qu’accentuer la fracture sociale qui mène inéluctablement à la violence, à la délinquance et aux crimes.  

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