«Tunisie sucrée salée» et «Il fallait bien une racine ailleurs», deux opus aux approches différentes, mais qui se rencontrent dans cette volonté d’agir par les mots.

Une belle rencontre virtuelle a eu lieu, le 20 mars, pour célébrer la fête de l’Indépendance tunisienne, le Printemps des Poètes et la Journée internationale de la francophonie. Organisée par le Centre des études françaises et francophones de Duke University, cette rencontre, qui mettait à l’honneur les deux poétesses tunisiennes Imèn Moussa et Samar Miled, était modérée par l’écrivain, économiste, universitaire et musicien sénégalais Felwine Sarr,  avec l’intervention de Ndiaye Sarr, enseignant, chercheur associé à l’Institut de recherche intersite en études culturelles à l’Université Paul-valery Montpellier, ses recherches portent sur les littératures francophones subsaharienne et maghrébine; et Azza Youssef,  agrégée de langue et de littérature françaises, enseignante et doctorante en littérature francophone à l’University of North Carolina.

Il était question dans cette rencontre, de poésie tunisienne, féminine et féministe, d’appartenance, de mouvements, de circulation, de frontières, d’ancrage et d’exil. Ce fut, surtout, l’occasion de faire la délicieuse découverte des univers des deux poétesses à travers «Tunisie sucrée salée», qui est le premier receuil de Samar Miled et «Il fallait bien une racine ailleurs» d’Imèn Moussa. Deux opus aux approches différentes, mais qui se rencontrent dans cette volonté d’agir par les mots.

Agrégée de langue et de littérature françaises, Samar Miled est actuellement doctorante à Duke University aux États-Unis. Elle s’intéresse aux études postcoloniales et décoloniales. Inscrit dans une littérature frontalière, son receuil, comme l’a si bien présenté Azza Youssef, parle d’ancrage géographique, identitaire et gastronomique, de ses différentes saveurs du pays qui sont nos madeleines de Proust. En témoigne «Testour», le premier poème de ce recueil que la poétesse a lu à l’occasion :

Testour, les petits pains ronds tout chauds sortis du ventre de la terre, ça fume, ça cuit, ça croustille, ça donne envie de croquer sans retenue. Dangereux est le fromage blanc, tout frais, tout léger; délectable pas trop salé juste ce qu’il faut pour aiguiser les convoitises. Et le piment à côté, rouge sang, rouge colère, rouge Tunisie; ça pique, ça remonte à la tête comme nos chansons, ça te donne une larme parfois comme un chagrin. Mais viennent tout juste après nos rires, ils éclatent et brisent le silence vert gazon ;  rire aux larmes, rire souvent souvenirs, rire tunisiens.

«Mon approche est différente de celle de Imèn,  elle, elle parle de «mots dans les valises», chez moi, c’est plutôt le contraire, car c’est moi qu’on trimbale, mais mes mots restent en Tunisie», souligne la poétesse, qui poursuit que l’écriture de son recueil s’est faite rapidement durant l’été 2018 à son  retour de Chicago où elle y a passé une année.   «On rentre avec une soif, une faim de ce qui nous a manqué, celle, entre autres, des petits plaisirs qu’on prend pour acquis. En rentrant j’ai été frappée par une explosion de couleurs, de saveurs et de chaleurs, que je n’ai pu exprimer qu’avec l’écriture».

«Tunisie sucrée salée» regroupe des hommages et des témoignages de personnes rencontrées, mais aussi de personnes sacrifiées, comme elle l’explique en soulignant que durant cet été, elle a vécu différents bouleversements, ceux des retrouvailles, mais aussi ceux liés à des événements tragiques qui ont touché le pays en rapport, entre autres, avec la traversée clandestine de la Méditerranée. Elle explique que le sucré du titre est en rapport avec la joie des retrouvailles, le salé est lié à ce qui est moins agréable.

Ndiaye Sarr, décrit l’œuvre de Samar comme un cahier du retour, soulignant son côté nostalgique et son goût du terroir. À cela, la poétesse ajoute qu’il s’agit aussi d’un besoin d’ancrage dans l’Ici: «En quittant le pays, je suis partie à la découverte du monde académique américain, d’ailleurs il a fallu que je parte pour découvrir à quel point j’étais colonisée dans mon propre pays. J’étudiais le français de la France, mais pas du tout celui de la francophonie dont on parle aujourd’hui. Aux USA, j’ai découvert cette colonialité et cela a créé le besoin de fixer le retour par écrit, et c’est grâce au mouvement que cela a pu se faire ».

«Tunisie sucrée salée», poursuit-elle, est à la fois un cri d’amour et un coup de gueule. C’est aussi sa manière de contribuer à la révolution du pays. «J’avais besoin de participer à cette révolution, j’écrivais dans la culpabilité, après différents engagements politiques et associatifs, j’ai décidé d’agir de et par l’écriture», affirme-t-elle.

Docteur en littératures française et francophone, Imèn Moussa consacre ses recherches sur la situation des femmes dans le Maghreb actuel. Son engagement dans le travail associatif, mais aussi sa passion pour les voyages font naître dans son écriture le thème de «l’identité nomade», dont elle a fait un véritable mode de vie. Dans «Il fallait bien une racine ailleurs», elle parle de l’ici et de l’ailleurs où les chemins qui mènent à Soi puisent naturellement dans les racines de l’Autre.

Cela est d’emblée annoncé par le titre, souligne Azza Youssef :  «Avec le titre on sait qu’on est ailleurs, qu’on a fait le voyage, qu’on porte les déchirures du départ. ‘‘Partir c’est mourir’’ mais partir c’est aussi naître ailleurs.» Contrairement à Samar Miled , l’écriture de ce recueil s’est étalée dans le temps et dans l’espace d’ailleurs. «Son écriture s’est faite au gré de mes différents voyages depuis 2016.», note-t-elle. Les textes, comme elle l’explique, émanent de ses pérégrinations dans le monde avec une racine première qui l’accompagnait dans ses balades. Pour elle, le voyage est une nécessité, un moyen d’implanter ses mots partout dans le monde.

Ndiaye Sarr, parle d’une approche rhizomique, a-frontières et souligne l’importance de la question de la mobilité dans les propos de la poétesse. «Je suis à la fois héritière d’une culture de l’enracinement, mais aussi celle du nomadisme. Je suis née dans une famille qui n’aime pas beaucoup l’ailleurs, moi, par contre, je voulais aller voir ce qui se passe dans cet ailleurs. Je me suis installée en France, mais cela ne m’a pas suffi, j’étais dérangée par cette tendance au sectarisme, au cloisonnement communautaire qui engendre la haine et le racisme. Bénévole dans les secours catholiques en tant qu’accompagnatrice de réfugiés, cela a fait naître en moi beaucoup de questions et il fallait aller voir ailleurs pour y répondre», explique Imèn et d’ajouter : « Au fil du chemin, je me construisais plusieurs autres identités :  écrire ailleurs, se laisser se découvrir, faire des rencontres pour se rencontrer soi-même.»

«Pour un dernier aveu», un des poèmes du recueil illustre bien ces idées du départ, de l’exil, de l’être féminin, et de la reconquête de soi :

Je ne t’ai pas quitté par manque d’amour mon amour, je t’ai quitté parce que ton soleil en voulait trop à ma peau, parce que tes règles me tissaient un cruel échafaud.

Mon automne avait trop de couleurs pour toi, mes fleurs avaient trop de parfum pour tes lois.

Je ne t’ai pas quitté par manque d’amour mon amour, mais lorsque tes coups commençaient à pleuvoir sur moi j’ai compris que ta foi n’était plus ma foi.

Je t’ai quitté mon amour, j’ai pris un aller avec de rares retours, je voulais oublier cette colère entre nous; je voulais oublier le désamour et les regards des fous; je voulais oublier la terre, la mer, les oliviers, les frères et le père

Je ne t’ai pas quitté par manque d’amour mon amour, mais être femme en toi est devenu une guerre; alors j’ai quitté tes frontières; j’ai ouvert la fermeture de ma robe; je suis allée me dessiner de l’autre côté de la Méditerranée

Mais lorsqu’il neige sur la chaleur de mes accents, je chante cette chanson en rouge et blanc

Je ne t’ai pas quitté par manque d’amour mon amour, je reviendrai lorsque je sculpterai le reste de mes contours promis, rêves, tracés.

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