Enfin célèbre et adulé après le classique passage du désert que ne manquent pas de connaître ceux qui se sont voués au métier de l’écriture, l’improbable héros de ce roman qui sort des sentiers battus des biographies réelles ou fictives étonne tout le monde en se retirant sans claquer la porte. Tranquillement, de manière quasi privée, il se choisit un ermitage dans une île placée sous la protection de riches mécènes tenant à la garder hors de la portée des spéculateurs, la transformant en une sorte de réserve qui la garde intacte, sereine. Seulement, des événements dramatiques inattendus vont remettre en question cette double sérénité ; celle des lieux et celle de l’écrivain reclus.

Une identité tourmentée
«J’écris sérieusement depuis dix ans. Dix ans que je suis tous les matins le cul sur une chaise, le regard rivé sur mon clavier. Je ne veux plus de cette vie», confesse le célèbre Nathan Fawles. Et nous voici donc devant une identité tourmentée qui semble avoir un peu cédé devant l’incommensurable pression de tous les jours, aussi longtemps que l’acte d’écrire est actif. Pas moins de dix heures, d’affilée ou non, devant le clavier, les retours successifs aux sacro-saints principes du Creative Writing (ne me le dites pas, montrez-moi), les temps indéterminés et éprouvants passés à faire des recherches pour donner de l’épaisseur à tout cela, les appareillements, les fusions, les réécritures… Tout cela, accumulé encore et encore, finit par se transformer en état d’esprit. Fawles le dit lors d’une interview : «Ce qui est compliqué et source d’angoisse, c’est le rôle irrationnel de l’écriture : ce n’est pas parce que vous avez écrit trois romans que vous saurez écrire le quatrième. Il n’y a pas de méthodes, de règles, de parcours fléché. Chaque fois que vous débutez un nouveau roman, c’est le même saut dans l’inconnu».
Heureusement que les personnages sont là. Dans leur dualité déconcertante, aussi bien dans l’ouvrage de Musso que dans ceux de Fawles, ils sont autant de points d’attache sur lesquels l’auteur accroche ses tourments. Les vrais tourments que nous venons de décrire s’ajoutent ainsi aux tourments du forgeage de l’œuvre qui se cristallise.

Une retraite inexplicable… en apparence !
Des personnages dont le premier est sans doute Branco, le chien de Fawles. Ce chien, qu’il a pour seul compagnon, est, dans son essence la plus stricte, un leurre, ou presque. Sa présence atteste que l’auteur n’est pas un sauvage comme il veut bien le faire croire, car si sa retraite est inexplicable, c’est seulement en apparence ! Ne perdez jamais de vue que nous sommes en présence d’un écrivain et que tout l’argumentaire que nous venons de développer vaut à tous les coups. Une logique qui nous conduit à considérer le chien comme un compagnon et cela veut clairement dire que Fawles a besoin d’un compagnon, que le romancier a besoin d’une romance, pour tout dire. Poursuivant sur le même chemin, l’entrée en scène, assez tôt, d’une femme, Mathilde, prend tout de suite une signification capitale. Certes, elle est journaliste et Fawles est convaincu qu’elle ourdit le projet de lui tirer les vers du nez au moment où il n’accepte plus de se prêter au jeu incertain des interviews depuis des années. Mais la chose, le scoop probable, est sans réelle importance. Un autre leurre que Guillaume Musso nous jette en pâture pour masquer l’essentiel : nous faire entrevoir que son héros est avant tout un simple homme, si l’on ose dire, pas l’écrivain adulé et peut-être un peu nimbé du surnaturel sujet des ventes qui ne cessent de croître. Trois romans, trois succès de librairie que tout le monde s’arrache.

Ce n’est qu’un homme après tout
Evidemment, ce roman singulier de Musso a beau nous introduire dans les méandres du psychisme de l’écrivain générique, il n’en délaisse pas moins les autres jalons qui font de ce roman un plaisir assez prononcé à lire. Le meurtre, qui sert d’agitateur dans toutes ces existences somme toute rangées dans l’espace à part de l’île où Fawles a trouvé refuge, ne se révèle qu’un parallèle dans le roman ; un côté légèrement thriller destiné aux amateurs du genre ; c’est-à-dire tout le monde. Nous ne nous y attarderons pas, même s’il a été traité avec beaucoup d’art.
Cela et une foule d’autres détails restent à la surface, incapables de nous éloigner du sujet principal, le but du roman : dévoiler la vie secrète de l’écrivain. Un secret qui n’en est pas du tout un dans une certaine mesure car le secret de Fawles, le romancier à succès, est aussi trivial que choquant : l’écrivain n’est qu’un homme après tout. Le secret est trivial parce qu’il ne s’agit pas d’un drame incommensurable et intemporel. Le secret est choquant parce qu’il contrecarre la quasi sacralité inventée par le public à propos des «grands» écrivains.

L’ouvrage
«La vie secrète des écrivains», 349p., mouture française
Par Guillaume Musso
Editions Calmann Levy, 2019
Disponible à la Librairie al Kitab, Tunis.

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