C’est en présence de Hichem Mechichi, chef du gouvernement, et de Habib Ammar, ministre des Affaires culturelles par intérim, que la cérémonie de clôture de la 20e édition du Festival de la chanson tunisienne a eu lieu samedi dernier au Théâtre de l’Opéra. Sept candidats ont été primés dans les quatre compétitions officielles. Il s’agit de Ahmed Rebai, Seif Eddine Tebbini, Amine Bourguiba, Rassem Dammak, Kais Zeyri, Nour Chiba et Abir Derbel.

En queue de poisson…

Dans son allocution, Habib Ammar a annoncé trois nouvelles mesures ministérielles : doublement du budget du festival, renforcement du rayonnement de cette manifestation dans tout le territoire tunisien de manière à ce qu’elle soit organisée dans les vingt-quatre gouvernorats dans la prochaine édition et, enfin, organisation du Congrès national de la réforme du système culturel, en concertation avec tous les acteurs du domaine pour une restructuration de base dans les années à venir…

Quant à la cérémonie de clôture en elle-même, en tant que supposé « spectacle » qui viendrait couronner en beauté une manifestation censée être d’envergure, nous n’allons pas faire dans la dentelle, ce fut un ratage ! D’abord, pour accéder au Théâtre de l’Opéra, les invités ont été obligés de faire le tour du monde et de parcourir un long chemin, passant parfois par des passages non éclairés. Ensuite, le programme annoncé dans la journée sur la page Facebook n’a pas été respecté à la lettre. Des extraits des chansons primées n’ont pas été diffusés, pour ne citer que cet exemple. Sinon, comment concevoir la clôture d’un festival de la chanson sans la présence d’un orchestre et en optant pour le playback ? Cela frôle le sacrilège. Il est à se demander également sur quels critères les organisateurs ont-ils programmé R2M, Mohamed Jebali et Naouel Ghachem ? Si R2M est considéré comme un représentant de la « nouvelle vague » de la chanson tunisienne, cela reste largement discutable. Quant à Mohamed Jebali et Naouel Ghachem, artistes aux carrières respectives fort respectables certes, leurs prestations ont été pour le moins assez choquantes au niveau de la qualité. Collage de 50 titres de chansons tunisiennes pour le premier et collage de plusieurs noms de femmes connues pour la seconde. Cela nous rappelle « le plus grand couscous », « le plus grand drapeau », etc. Un air avec des paroles tuniso-turques et un titre intitulé « Howwa howwa », aussi. Aucun brin de créativité, aucun sens esthétique, aucune recherche. Un vrai nivellement par le bas nonobstant la notoriété des artistes. Inconcevable dans ce type de manifestations. Inacceptable ! Complaisance ?

Par ailleurs, plusieurs hommages ont été rendus à des artistes et autres acteurs de la scène musicale. Des personnalités dont la majorité était absente pour des raisons inconnues, ce qui a perturbé, de toute évidence, le cours de la cérémonie. N’aurait-il pas fallu vérifier la confirmation/infirmation de leur venue à l’avance pour éviter cet embarras, surtout que la cérémonie est transmise en direct ? La remise des prix, les montées/descentes des lauréats, la prise des photos, l’emplacement des membres du jury ont par ailleurs été marqués par des tergiversations. Tout porte à croire qu’aucun travail de scénarisation, de protocole n’a été fait. Or, dans ce type d’événements, tout doit être minuté, synchronisé. Aucun droit à l’erreur, aucun droit aux approximations n’est tolérable…L’image de notre pays en dépend !

Enfin, un fait assez étrange : aucune allocution de clôture du directeur technique du festival, Chokri Bouzayène ! Point d’interrogation… Bref, une cérémonie « bâclée » — c’est le moins que nous puissions dire — qui plus est  s’est terminée en queue de poisson…

De la question du « genre » …

Commençons d’abord par la question du genre en tant que concept socio-anthropologique. Disons-le d’emblée, le féminisme à deux sous, ce n’est pas notre dada. Seule la compétence compte à nos yeux. Cela dit, il est inconcevable que la femme soit sous-représentée dans un festival censé véhiculer l’image du pays, surtout dans un domaine où elle excelle et où elle est fortement présente. Comme nous l’avons dit dans notre article consacré à la cérémonie d’ouverture, il n’y a que deux musiciennes dans l’orchestre. A notre grande surprise, nous découvrons qu’il n’y a également que deux artistes parmi les membres du jury, à savoir Amina Srarfi et Zohra Lajnef. Deux femmes dont l’existence est presque imperceptible parmi le nombre important de la gent masculine sur scène. Nous ne crierons pas à la parité, mais au moins que les femmes artistes soient représentées à leur juste valeur. C’est le minimum requis, un droit et point une faveur. Il est important de le rappeler. Allons-nous à reculons dans le domaine de l’égalité hommes/femmes ? Cette 20e édition du Festival de la chanson tunisienne semble en montrer, malheureusement, la preuve. Dommage !

Parlons maintenant des genres musicaux présentés. Théoriquement, cette édition du festival, qui vient après douze années de rupture, devrait être le miroir de la réalité de la scène musicale tunisienne, de la chanson tunisienne contemporaine. Elle devrait refléter un état des lieux, révéler le meilleur de ce qui existe ici et maintenant. Ce n’était pas le cas. La relative effervescence que connaît la scène artistique depuis quelques années — même s’il y a à boire et à manger —, la diversification des genres, le nombre de talents n’ont pas trouvé leur écho. Les propositions des candidats semblent sortir d’un même moule. Elles se sont contentées des carcans d’une musique tunisienne qu’on pensait révolue et ce, que ce soit au niveau de la composition qu’au niveau des paroles. La rupture n’a pas fait l’effet escompté : on revient désormais à la case départ. Force est de constater que la crise de création et de créativité au niveau de la chanson tunisienne est encore persistante si nous nous tenons à ce qui a été présenté lors de ce festival. On reste prisonniers de modèles archétypaux désuets et non moins prosaïques qui n’ont plus droit d’être, qui ne doivent plus avoir droit de cité. Une absence flagrante d’originalité et d’authenticité (même si le concept d’authenticité est fallacieux) ; une absence d’« identité » musicale aussi. Il faut remonter aux racines de cette crise qui sont la résultante d’une imbrication de l’artistique, du politique, du social et de l’économique pour comprendre ce statu quo, cette impasse… Mais il s’agit tout de même d’une question de choix. Les choix des différents comités de sélection. En absence de « matière » respectable, de produits qui sortent du lot, ces derniers auraient peut-être dû prendre des décisions courageuses, celles d’annuler carrément cette édition du festival –même si cela paraît extrémiste — ou de changer son concept, sa vocation. Mais faut-il encore avoir ce courage ! Il est regrettable que les brillants maestros qui ont participé à cette édition n’aient pas été impliqués dans la sélection, n’aient pas eu leur mot à dire et soient obligés de se contenter de la simple exécution. D’ailleurs, ce qui a fait l’unanimité dans cette édition, c’est la maestria dans la direction de l’orchestre et la justesse du jeu des musiciens. Une véritable fierté. Bravo !

Par ailleurs, les organisateurs ont surfé sur la vague post-révolutionnaire en organisant la compétition de la chanson engagée. Or, ladite « révolution » n’a pas été portée par une révolution culturelle comme cela a été le cas sous d’autres cieux.  L’appropriation ne s’est faite qu’a posteriori. Depuis 2011, rares sont les chansons engagées dignes de ce nom, des chansons qui donnent la chair de poule, qui ont été produites. Par contre, nous avons assisté à l’éclosion et au développement de plusieurs genres musicaux. Les organisateurs auraient donc pu jouer le jeu jusqu’au bout et mettre à l’honneur toutes les tendances musicales actuelles.

A revoir…

La reprise du Festival de la chanson tunisienne, rendez-vous incontournable, véritable tremplin qui a vu l’éclosion de plusieurs artistes tunisiens qui ont fait les beaux jours de la chanson tunisienne à une certaine époque, depuis une soixantaine d’années, peut être considérée par certains comme un acquis. Il ne fait aucun doute que plusieurs efforts ont été fournis pour que cette édition voie le jour, surtout dans le contexte sanitaire actuel. Des efforts qui doivent être respectés et loués. Toutefois, les objectifs fixés et déclarés n’ont pas été atteints. Le blason de la chanson tunisienne n’a pas été redoré, loin s’en faut, et son rayonnement n’a pas eu lieu. A quoi bon reprendre un festival à huis clos (absence de billetterie) avec des candidats au niveau moyen de surcroît ?

Nous sommes donc encore dans un état d’urgence, celui de venir à la rescousse de notre chanson. Pour ce faire, il est impératif de revoir de fond en comble le concept, la vocation, les critères de sélection des responsables, des comités et des œuvres, ainsi que l’organisation de ce festival historique. Pour ce faire, il faut également de l’audace, de la compétence, du professionnalisme, de la volonté et des moyens ; du génie certainement aussi. Mais il faut le dire sans ambages, si nous sommes encore à ce niveau, c’est à cause de l’absence d’une véritable politique culturelle nationale, d’une vision homogène des arts et de la culture dans notre pays. Du chemin reste à faire…

Charger plus d'articles
Charger plus par Asma ABASSI
Charger plus dans Culture

Laisser un commentaire