La pandémie, la crise ou encore la géopolitique Covid-19 a ébranlé le monde entier, sidéré les grandes puissances et affaibli les pays pauvres. Au mois de mars 2020, lorsque le tiers de la population mondiale était confiné, apeuré, dépourvu des outils de protection les plus élémentaires, comme les masques et les visières, beaucoup ont pensé que la Covid a sonné le glas de la mondialisation.

La rupture des stocks stratégiques de masques et de médicaments a poussé les pays du Nord à repenser leurs politiques de voisinage de manière à privilégier la relocalisation des industries stratégiques. Quelles sont les opportunités qui s’offrent à la Tunisie, dans ce contexte où les cartes industrielles sont sur le point d’être rebattues ? La Tunisie a-t-elle préparé de nouvelles politiques industrielles adaptées à la nouvelle donne économique imposée par la Covid ? C’est dans l’optique de répondre à ces interrogations que le débat sur le nearshoring a eu lieu lors de la 23e édition du Forum international de réalités qui s’est tenu récemment sur le thème “La crise du Covid et ses impacts géostratégiques dans l’espace euro-méditerrannéen”. Des questions relatives à la fragmentation des chaînes de valeur, mais aussi aux moyens de sortie de la pandémie, ont été débattues par les panélistes, Tarek Cherif, président de la Conect, Mouhoub el Mouhoud, économiste et spécialiste de la mondialisation, Hakim Ben Hammouda, ancien ministre des Finances, et Radhi Meddeb, expert en économie et fondateur du Comete Engineering.

Les limites de l’hyper-mondialisation

Ouvrant le débat, Radhi Meddeb s’est attardé sur l’état d’avancement de la campagne de vaccination en Tunisie. Il a indiqué que selon le magazine Financial Times, la Tunisie est classée, loin derrière des pays voisins et des économies similaires, occupant la  107e place mondiale en matière de vaccination avec un ratio de 0,4 dose/100 habitants. “Au rythme avec lequel nous vaccinons, nous risquons d’atteindre l’immunité de troupeau en 2025. Le monde ne sera plus, alors,  le monde d’aujourd’hui”, a-t-il commenté. Il a précisé, dans ce contexte, que selon les estimations de l’économiste Afif Chelbi, chaque mois de retard dans la vaccination coûte 1 milliard de dinars. 

Par ailleurs, Meddeb a souligné que la crise Covid a interpellé l’humanité sur la mondialisation et sur la gouvernance mondiale. Il a expliqué comment la Covid a mis à nu les limites de  la “libéralisation à tous crins”, lorsque les pays du monde, notamment les pays européens se sont trouvés dans une situation sans précédent de rupture de stocks stratégiques de médicaments, de masques et de respirateurs, suite à la fermeture des frontières de l’atelier du monde, “la Chine”. Selon Meddeb, la crise a également montré les insuffisances de la gouvernance mondiale, organisée autour du système des Nations unies et a montré que le monde n’était pas préparé pour affronter une crise sanitaire de cette ampleur. Evoquant un article publié  au mois de mars 2020,  dans lequel le Haut Représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borell, dévoile, tout en s’exprimant à titre personnel, des velléités européennes  de relocalisation de certaines industries stratégiques, Meddeb s’est interrogé sur les opportunités qui s’offrent à la Tunisie compte tenu de  ces nouvelles orientations.

Entre  délocalisation et relocalisation

De son côté, l’économiste Mouhoub El Mouhoud a expliqué comment les relocalisations ont démarré bien avant la crise Covid et que cette dernière n’a fait qu’accélérer le processus. “La crise Covid-19 a mis en exergue les problèmes de dépendance des pays développés aux pays asiatiques, notamment la Chine en matière d’approvisionnement de produits pharmaceutiques et d’autres types de produits manufacturiers. A partir de 2010, on a enregistré une diminution structurelle du commerce des biens intermédiaires issus de la fragmentation des chaînes de valeur. Une diminution qui s’est accélérée  avec la crise Covid. Elle est due à la baisse d’ouverture de la Chine qui a commencé à changer son modèle productif”, a-t-il indiqué. Selon l’économiste, ces relocalisations sont expliquées par la robotisation  et la recomposition des chaînes de valeur. L’augmentation du coût des salaires (le rapport salaire/productivité) dans les pays émergents ainsi que par  la hausse des coûts de transport, de transaction et  des coûts environnementaux. «Le Maghreb n’a pas encore profité de ce changement. La fin de l’hyper-mondialisation est bien une réalité, pour les produits intermédiaires, mais pas pour les services”, a-t-il noté. Mouhoub a souligné que ces opérations de relocalisation concernent principalement les secteurs automatisables, robotisables ainsi que  les secteurs pondéreux et volumineux. “Ce qui se passe dans l’industrie est contrecarré par ce qui se passe dans les services. La délocalisation des tâches de services qui se trouvent dans l’industrie manufacturière est passée de 8 à 20 % en 15 ans.  Il y a une tendance des firmes à compenser le surcoût de la relocalisation dans les industries par une délocalisation accrue des tâches de services”, a-t-il noté.

Évoquant les conséquences de ces nouvelles orientations sur la région du Maghreb, l’économiste a précisé que les pays de la région  peuvent récupérer des activités industrielles en accueillant  des services à forte valeur ajoutée. “Comme il y a une main-d’œuvre qualifiée, les pays maghrébins peuvent jouer la carte de l’industrie des services pour entrer dans les chaînes de valeur mondiales,  à condition d’avoir des stratégies industrielles. Il y a des efforts à faire pour combiner politiques commerciales et  politiques industrielles de services dans les domaines des services de haute valeur ajoutée”, a-t-il ajouté.

Instabilité et échec

De son côté, Tarek Cherif a énuméré les freins à l’investissement qui, exacerbés par la crise Covid, persistent depuis 2011. Il s’agit, sans grande surprise, du blocage de la réforme du port de Radès, de l’instabilité fiscale, de la lenteur de la justice, du code de travail qui est devenu  caduc ne protégeant ni les droits  des travailleurs informels ni ceux des entreprises qui cherchent, selon ses dires, plus de sérénité. En outre, Cherif a expliqué que dans ce contexte de forte instabilité, il est difficile, pour la Tunisie, de penser aux opportunités offertes par le processus de relocalisation, précisant, dans ce sens, que le retard dans la  vaccination va impacter la relance dans certains secteurs, à l’instar du tourisme.

Intervenant sur le sujet de la gestion de la crise Covid, l’ancien ministre, Hakim Ben Hammouda, a évoqué les raisons qui ont conduit à l’échec de la gestion de la crise Covid. L’absence d’une direction politique et de prospective,  l’incapacité de planifier l’avenir, la gestion bureaucratique de la vaccination et le non-respect des institutions de l’Etat des mesures décidées (la tenue de meetings politiques) ont tous contribué à une gestion non réussie de la crise Covid, estime l’ancien ministre. Il a, par ailleurs, tiré à boulets rouges sur la communication de l’Union européenne sur l’avenir du partenariat de voisinage Sud qui a été publiée au mois de février précédent, estimant qu’elle  ne traduit pas réellement le changement de paradigme des relations de partenariat de l’Europe avec son voisinage Sud tel qu’il était annoncé  dans les discours officiels, à l’aube de la crise Covid.

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