Le portrait social de la Tunisie post-révolution donne le frisson. Chômage endémique, paupérisation et déclassement… La construction d’un nouveau pacte social ne devrait plus tarder. Le blocage institutionnel auquel fait face le pays étouffe tout élan de relance. Et il n’y a pas, semble-t-il, d’issue que celle de la voie salutaire du dialogue social. C’est dans ce contexte que Solidar Tunisie vient de lancer une plateforme pour les nouvelles orientations des politiques de développement, qui est une sorte d’ébauche des réformes à mettre en œuvre.  

La pauvreté qui gagne du terrain, des inégalités sociales et régionales qui se creusent, un blocage politique et  institutionnel sans précédent, une récession économique  historique : voilà le paysage politique et le bilan de la situation socioéconomique, dix ans après la révolution. Si tout le monde s’accorde sur l’impératif de réformer, d’amorcer la transition économique, de repenser le modèle de développement, toutes les promesses de changement sont restées lettre morte. A quoi est dû ce blocage à la fois institutionnel et économique ? Comment s’en sortir? Comment et sur quelle base doit-on construire les nouvelles politiques de développement ? En vue de proposer des éléments de réponse à toutes ces problématiques, le think tank Solidar Tunisie a mandaté une étude intitulée «les nouvelles orientations des politiques de développement, vers un nouveau pacte social» qui a été réalisée par l’expert Zouhair El Kadhi. 

Une conférence de presse s’est tenue, mardi 6 avril à Tunis, en présence des représentants des partenaires sociaux (Utica et Ugtt) et du bâtonnier des avocats Brahim Bouderbala  pour présenter les principales recommandations issues de l’étude.  

Capitaliser sur les réussites et analyser les raisons des essoufflements

Dressant le portrait social de la Tunisie, dix ans après la révolution, Lobna Jeribi, ancienne ministre chargée des Grands projets et présidente de Solidar Tunisie, a expliqué que l’absence d’une vision globale et homogène des politiques publiques ainsi que les difficultés de mise en œuvre des réformes et des projets de développement sont à l’origine de ce blocage qui a empêché le développement et le progrès social et qui a accentué la crise de confiance des citoyens en l’État. «Un tel déficit de confiance est devenu aujourd’hui endémique, ce qui n’est pas sans risque en termes de stabilité politique et sociale», a-t-elle noté. Et d’ajouter: «Nous considérons qu’un riche travail rétrospectif aura le mérite de mieux nous éclairer sur le chemin de l’avenir. Il est essentiel de répondre à l’urgence aussi par un plan de relance ou par des mesures court-termistes mais qui doivent s’inscrire dans le cadre de cette nouvelle vision». Selon l’ancienne ministre, il est impérieux de revenir sur les fondamentaux de la république basés notamment  sur les acquis du dialogue social. Il est également nécessaire, précise-t-elle, de capitaliser sur les réussites et d’analyser les raisons des essoufflements. «Les acquis de l’expérience du socialisme des années 60, de la phase de l’ouverture économique, du libéralisme sous contrôle des années 70 et 80 et de la phase de l’ajustement structurel des années 90, ont aussi bâti l’Etat tunisien. Il est également nécessaire d’opérer une rupture économique, sociale et environnementale, de déterminer le nouveau rôle de l’Etat et de la société civile et d’identifier les nouveaux secteurs stratégiques à promouvoir, les transitions et les transformations nécessaires à effectuer ainsi que les politiques à mettre en place», a t-elle souligné. 

L’Ugtt n’est pas contre la réforme mais contre une privatisation débridée et douteuse

Dans son intervention, Nizar Ben Salah, représentant de l’Ugtt, a affirmé que la centrale syndicale possède sa propre vision des priorités stratégiques pour les prochaines années. Il s’agit de la réforme de l’organisation des pouvoirs publics, des entreprises publiques, du système fiscal et de la compensation

Evoquant le blocage institutionnel auquel fait face le pays, Ben Salah a fait savoir que  la centrale syndicale a exprimé, par la voix de son secrétaire général, des critiques concernant l’organisation des pouvoirs politiques (système politique) dans la constitution. «Après un retour d’expérience de sept ans et vu les blocages institutionnels répétitifs qui deviennent chroniques, nous pensons qu’il est judicieux, adéquat, voire nécessaire, de lancer un débat sur de la constitution et particulièrement la question de l’organisation des pouvoirs publics. Nous avons choisi un système politique en décomposition. Les blocages autour de la Cour constitutionnelle et du remaniement ministériel sont des exemples de la paralysie que ce système peut provoquer», a-t-il affirmé. 

Notant que  la tradition des négociations est enracinée dans la culture de l’Ugtt, le syndicaliste a rappelé que l’Union des travailleurs a appelé au mois de décembre 2020 à un dialogue national afin d’unir les protagonistes politiques avec l’ambition d’introduire les réformes politiques, économiques et sociales nécessaires pour sortir le pays de la crise et du marasme «qui n’a que trop duré et qui s’est aggravé durant les dernières années». 

Revenant sur l’accord-cadre pour la réforme des entreprises publiques qui a été signée récemment conjointement par le Chef du gouvernement et le secrétaire général de l’Ugtt, Ben Salah a affirmé que cet accord ouvre les négociations sur la réforme des entreprises publiques en commençant dans un premier jet avec sept établissements. L’objectif étant de redresser les entreprises publiques pour qu’elles puissent jouer leur rôle de locomotive économique. Il a souligné, à cet égard, qu’un plan d’accompagnement social pourrait être nécessaire pour certaines d’entre elles. «Conserver le caractère public, assainir les finances et sauvegarder les emplois sont notre point de mire», a-t-il indiqué, ajoutant qu’un forum est organisé au sein de l’Ugtt afin de peaufiner les dernières  positions exactes de la centrale syndicale concernant les sept entreprises. «L’Ugtt n’est pas contre la réforme mais contre une privatisation débridée et douteuse», a-t-il lancé. Par ailleurs, Ben Salah a rappelé que la réforme du  système fiscal et de la compensation fait également partie de l’accord signé. L’objectif est d’aboutir à une fiscalité équitable et transparente et à un mécanisme de compensation qui protège le pouvoir d’achat des classes sociales les plus vulnérables, moyennes et fragiles. En outre, il a mis l’accent sur la nécessité d’impliquer le Conseil national du dialogue social, — mis en place à l’issue d’un long processus de négociations — dans tous les dossiers à caractère social. Il a, par ailleurs, noté que les priorités déclarées de l’Ugtt et les axes autour desquels s’articulent la plateforme se croisent et présentent des points d’intersection.

Privilégier l’intérêt général de la nation 

Dans son intervention, Brahim Bouderbala, bâtonnier des avocats tunisiens, a expliqué que la réussite du processus d’élaboration d’un nouveau pacte social est tributaire d’une harmonisation des trois processus de transition politique, économique et sociale. Il a souligné, dans ce contexte, que le régime politique instauré par la nouvelle Constitution a généré une situation où tous les partis veulent gouverner sans pour autant en assumer les responsabilités. «C’est un système qui ne peut pas susciter la confiance entre citoyens et politiques», a-t-il affirmé, mettant l’accent sur la gravité d’une telle situation. Il a, en outre, précisé que sur le plan économique, il est indispensable d’améliorer la compétitivité du secteur privé et d’identifier les secteurs stratégiques où l’Etat doit intervenir. Il a ajouté que la classe politique doit regagner la confiance des citoyens en privilégiant l’intérêt général de la nation et en faisant prévaloir la raison. «J’ai confiance en les partenaires sociaux, l’Ugtt, l’Utica et l’Utap pour faire réussir ce processus. Il faut que la classe politique prenne conscience de la gravité de la situation», a-t-il souligné. 

Khalil Ghariani, représentant de l’Utica, a mis l’accent, dans son intervention, sur les difficultés économiques que connaît la Tunisie et qui revêtent, de plus en plus, un caractère d’instabilité structurelle. Il a précisé que l’identification du rôle économique et social de l’Etat doit devancer  la construction du  nouveau modèle de développement. Ghariani a, par ailleurs, énuméré les réformes urgentes à mettre en œuvre, notamment la question des finances publiques, la fiscalité et la réforme administrative. 

De son côté, la représentante du ministère de l’Economie, des Finances et de l’Appui à l’investissement, Raja Boulabiar, a mis l’accent sur la nécessité d’avoir une vision claire et d’identifier les prérequis pour la mise en place des réformes étant donné les difficultés d’implémentation des projets  dont attestait l’administration durant la période post-révolution.  

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