La Tunisie doit amorcer une nouvelle page dans la gestion des flux migratoires et revoir sa politique d’intégration des jeunes au pays afin d’enclencher une désescalade des migrants irréguliers vers l’Italie notamment, car elle s’aggrave au fil des ans… 

Améliorer sa condition au pays ou songer à une migration régulière sont les deux mots d’ordre pour stopper l’hémorragie en matière de migration irrégulière. Entretemps, plus rien n’arrête l’exode de nos jeunes vers des cieux plus clairs en bravant la mer, le froid et l’inconnu. En sus, une montée en flèche de la migration irrégulière aggravée par la pandémie de la Covid-19 et ses conséquences désastreuses sur l’économie nationale en panne de relance.  Les compteurs s’affolent ces dernières années en matière de migration irrégulière au départ de la Tunisie : 14 800 migrants en 2020 dont la très grande majorité sont des Tunisiens. « En 2020, le nombre de migrants irréguliers arrivés en Italie depuis la Tunisie a été multiplié environ par 5. Parmi ces arrivées, les ressortissants tunisiens représentent 87 % du total des arrivées sur les côtes italiennes depuis la Tunisie. Les chiffres révèlent aussi une autre tendance préoccupante, à savoir l’augmentation alarmante des arrivées des enfants tunisiens en Italie par mer durant l’année 2020 : ils représentent environ 30 % du total des enfants arrivés en 2020 en Italie, parmi lesquels 78 % étaient non-accompagnés ».  L’année 2021 repart sur les mêmes bases que la précédente d’après les observateurs et les différents protagonistes en matière de lutte contre la migration irrégulière en Méditerranée. Alors ils se sont donnés rendez-vous jeudi 8 avril 2021, à l’hôtel Dar El Marsa, à l’occasion du lancement officiel de la campagne de sensibilisation et d’information «Esshih». Cette campagne vise l’autonomisation des jeunes dans le contexte de la migration dont la jeunesse tunisienne et les ressortissants des pays de l’Afrique subsaharienne en Tunisie.  L’Organisation internationale pour la migration et l’Observatoire national pour la migration se sont associés à l’évènement pour faire un état des lieux en matière de migration irrégulière au départ de la Tunisie qui augmente de façon considérable.

Œuvrer pour aider les jeunes migrants

« Il ne s’agit pas d’arrêter ceux qui souhaitent partir », a martelé Mme Alice, directrice de la campagne de sensibilisation et d’information qui conseille aux jeunes migrants d’explorer des voies régulières pour aller étudier à l’étranger ou bénéficier d’un emploi temporaire. « Il y a des alternatives que ce soit en Tunisie ou à travers des migrations régulières », a affirmé Salem Mizouri, président de l’ONM.  Mme Alice développe son argumentaire : « Le contexte fait que la migration est une réalité qui touche toutes les couches de la société avec des personnes qui s’embarquent pour des traversées dangereuses vers l’Italie. Depuis les années 1980, l’Union européenne (UE) a durci les conditions d’octroi du visa, la migration par la voie régulière est devenue beaucoup plus difficile. Il y a moins d’opportunités qu’auparavant. Depuis l’année 2020, il y a une augmentation en flèche des migrants au départ de la Tunisie mais il s’agit d’un nombre assez limité, à vrai dire, en ce qui concerne les capacités d’absorption de l’UE avec moins de quinze mille migrants. Ce n’est pas dramatique ».

L’impact économique de la Covid-19 est ressenti. « Les jeunes n’ont plus confiance en leur pays, ils n’ont plus d’espoir. Ce sont des jeunes de 20-25 ans avec un niveau d’instruction élevé qui partent parce qu’ils ne trouvent pas des conditions satisfaisantes en Tunisie. On risque, une fois arrivés, de déchanter et de tomber dans l’exploitation économique », a ajouté la directrice de la campagne de sensibilisation. Les organisateurs essayent pourtant, à travers cette campagne, d’ouvrir un débat avec eux: quels sont leurs questionnements et pour quelles raisons décident-ils de partir ?

La courbe en 2021 suit la même trajectoire que la précédente, avec trois premiers mois et de nouvelles vagues de migrations irrégulières. L’objectif de la campagne est de mettre en réseautage des communicateurs experts sur cette question sensible afin d’accompagner les jeunes qui cherchent des informations fiables. La grande majorité des migrants de 18-25 ans n’ont pas un emploi mais une autre partie en possède tout de même et prouve que l’on peut rester dans son territoire.

 L’Observatoire national de la migration (ONM), en partenariat avec l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) mais également l’Association de la diaspora tunisienne en Italie Pontes Ricerche et Interventi ont continué en mode webinaire. L’association Pontes qui fait le relais entre l’Italie et la Tunisie, a une filiale en Tunisie. Mme Mejri, présidente de l’association, qui a participé au débat depuis son local, fait un retour sur le plan juridique en estimant que, depuis 1998, l’opinion publique ne parlait pas de la migration irrégulière. Elle invoque des prétextes classiques aux migrants qui disent « qu’il n’y a pas de travail et que les conditions d’exercice sont difficiles en Tunisie ». Elle parle du droit de la Tunisie d’avoir une information libre et complète au moins depuis 2011 avec l’avènement de la révolution du 14 janvier 2011. Pour autant, le point noir réside dans la diffusion de l’information car « il ne s’agit pas uniquement de relayer des données statistiques », rétorque une journaliste dans la salle.

D’ailleurs, Mejri pense que cette campagne  qui inclut une étude qualitative va apporter beaucoup de changements sur la manière d’opérer avec plus d’indicateurs juridiques et sociaux.

Objectifs de la campagne « Esshih »

Un communiqué de presse a permis de rendre compte des détails de la campagne Esshih. Il s’agit d’ une campagne inédite sur le thème de la migration par sa portée. Elle vise à fournir des informations fiables et à sensibiliser les jeunes candidats potentiels à la migration irrégulière et leurs familles, ainsi que la société dans son intégralité, sur les réalités de la migration irrégulière, sur les alternatives possibles en Tunisie ou pour migrer à l’étranger par des voies régulières.

Afin de développer une stratégie solide pour la Campagne, l’ONM et l’OIM ont mené en 2019 une étude quantitative et qualitative visant à déterminer les profils sociodémographiques des potentiels candidats au départ irrégulier. Cette étude a permis de déterminer que les candidats principaux au départ irrégulier sont les jeunes hommes tunisiens, âgés entre 18 ans et 25 ans, avec des profils socioéconomiques très variés, allant de jeunes avec un niveau d’éducation secondaire ou un diplôme universitaire et avec un emploi à des jeunes au chômage ayant perdu leur emploi ou qui ne recherchent pas activement d’activité rémunérée. D’autre part, un nombre important de ressortissants des pays d’Afrique subsaharienne est parti de Tunisie de manière irrégulière en 2020. Ces jeunes ressortissants d’Afrique subsaharienne ont des caractéristiques démographiques semblables aux Tunisiens potentiels candidats à la migration irrégulière. Néanmoins, le nombre de  femmes qui partent de manière irrégulière est plus important parmi ce deuxième groupe. Ces deux groupes constitueront la cible principale de la Campagne Esshih. La Campagne s’adressera également aux familles de ces jeunes car elles ont un rôle important dans la prise de décision concernant la « Harga », notamment les mères. L’étude sur les profils des candidats potentiels au départ a été complétée par une évaluation rapide des raisons de l’augmentation importante des départs irréguliers au cours de l’année 2020. Cette évaluation a permis de mettre en exergue que des causes structurelles de la migration irrégulière persistent au fil des années. Néanmoins, en 2020, une série de causes conjoncturelles liées, entre autres, à la dégradation progressive de la situation économique et à l’incertitude croissante dans l’avenir, y compris à cause de la prolongation de la pandémie, ainsi qu’à la perception d’une baisse du niveau de contrôle aux frontières, est aussi à l’origine de cette augmentation des départs sans précédent depuis 2011.

La migration irrégulière est favorisée par des passeurs promouvant le départ irrégulier comme unique moyen de réussite pour les jeunes, notamment sur les réseaux sociaux. Or, les discours des passeurs occultent les conditions réelles dans lesquelles les migrants irréguliers se retrouvent à vivre, une fois arrivés dans les pays de destination, et tendent à décrire le voyage irrégulier comme un voyage de plaisir au succès certain.

Migration illégale en dehors des circuits organisés

Par ailleurs, les analyses de la situation témoignent de pratiques de traversées en marge des réseaux de passeurs, en particulier chez les Tunisiens qui sont en capacité d’organiser eux-mêmes leur voyage (par plus petits groupes) et qui disposent d’un réseau personnel d’information sur les conditions de passage et d’arrivée. Enfin, on constate que les caractéristiques de la migration irrégulière doivent être envisagées dans leurs spécificités régionales et locales. Compte tenu du rôle très important que les différents intervenants, dont les partenaires gouvernementaux et la société civile, revêtent dans le contexte de cette campagne, cette conférence de presse a eu pour objectif d’informer les médias du lancement de la Campagne et les a invités à s’impliquer davantage dans la sensibilisation et la dissémination d’informations fiables sur la migration irrégulière et ses alternatives et à participer activement aux initiatives de la Campagne.  La Campagne Esshih autour de la migration irrégulière et ses alternatives devrait déboucher sur les résultats suivants : apporter des informations factuelles sur la réalité souvent difficile de la migration irrégulière et les conditions dans lesquelles les migrants irréguliers se retrouvent à vivre en Europe (exploitation et discrimination, conditions de vie dégradantes et isolement social),  fournir des informations sur les opportunités pour avoir accès à la formation professionnelle en ligne avec les besoins du marché du travail et favoriser l’employabilité des jeunes ou pour recevoir un appui pour le développement de projets d’entrepreneuriat viables, assurer l’accessibilité aux informations concernant les opportunités de migration par des voies régulières, adaptées aux besoins et compétences des jeunes, à travers des programmes de mobilité et un meilleur accès aux opportunités offertes par les accords bilatéraux sur la migration.

Afin, en premier lieu, d’atteindre la jeunesse en Tunisie à travers des canaux de communication variés et adaptés à la cible et afin, en deuxième lieu, de favoriser un débat sociétal inclusif sur la question de la migration irrégulière, la Campagne «Esshih» développera les activités de sensibilisation et d’information suivantes: En partenariat avec l’Association Pontes, la campagne servira de cadre pour l’organisation de sessions de formation au profit de communicateurs pairs, sélectionnés dans toutes les régions du pays, afin de leur fournir les compétences et outils pour organiser des actions de sensibilisation auprès des jeunes ciblés et de leur famille. L’approche « peer-to-peer » de ces actions prévoit la prise de contact avec les jeunes en Tunisie, afin de les écouter au sujet de leurs projets d’avenir et de débattre avec eux, en leur fournissant des informations et des messages ciblés capables de répondre à leurs questionnements et de les accompagner dans l’identification des alternatives possibles à la migration irrégulière. 

Médiatisation de la campagne

La communication des communicateurs pairs prendra, entre autres, la forme d’événements de sensibilisation organisés dans les différentes régions du pays, à travers des laboratoires artistiques, cinématographiques, des évènements sportifs, des débats ou des festivals, conçus et réalisés par les jeunes eux-mêmes avec l’appui des communicateurs pairs. La Campagne sera médiatisée. Les chaînes de télévision et les radios donneront de la visibilité aux témoignages de jeunes migrants irréguliers sur les réalités auxquelles ils sont confrontés ainsi qu’aux histoires de réussite de la jeunesse en Tunisie ou à l’étranger grâce à la migration par voie régulière. La Campagne prévoit également un partenariat avec la télévision nationale, Wataniya-1, pour l’organisation d’une série d’initiatives autour du feuilleton de ramadan «El harga», une production 100 % tunisienne qui aborde pour la première fois, à la télévision tunisienne, la question de la migration irrégulière. Pour finir, et compte tenu de l’utilisation très importante des réseaux sociaux par les jeunes, la Campagne intégrera une composante de sensibilisation et d’information à travers les réseaux sociaux. La Tunisie doit savoir ce qui se passe à son niveau en se posant les bonnes questions, d’après les organisateurs sur le pourquoi de tous ces migrants qui quittent désespérément le pays. Afin d’infléchir la courbe qui prend des proportions alarmantes. On ne compte plus les vies fauchées au départ ou à l’arrivée de la migration irrégulière si bien que le point de départ de la migration irrégulière n’est plus considéré être en Tunisie mais à Lampedusa, petite île italienne à l’extrême large des côtes tunisiennes. Ce qui veut tout dire !

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