Tout au long de 37 morceaux différents qui sont autant de joyaux, l’inspiration poétique de Rawaa Kassem est puissamment mue par le désir d’un pays natal  dont elle semble avoir été  sevrée et dont l’appel reste vif au fond d’elle-même comme un obsédant rêve de retour.

Dès son expressive et belle première de couverture, le livre de poèmes en langue arabe «Ifteh abwabaka al zarkâa» (Ouvre tes portes bleues) de Rawaa Kassem nous accueille chaleureusement avec des rameaux de bougainvillier rouge et une porte bleue. Bleue de ce bleu délicieux et apaisant dont son âme à elle semble avoir soif et à la vue duquel son génie de poète semble s’ouvrir, enivré qu’il est par la saveur de l’air de ces villes légendaires donnant à rêver et qu’elle évoque et invoque dans cette poésie parfumée des fragrances boisées des forêts de cèdre, et entre lesquelles elle étend des routes et des ponts.

Car Rawaa Kassem est de là-bas, de Tripoli, et elle est venue, rêveuse, amoureuse, arrimer sa barque au quai de Sidi Bou Saïd qui trouva soudain grâce à ses yeux et où, habitée de nostalgie, elle se mit à envoyer à sa terre natale des baisers, transparents et légers, qui s’en allèrent voler fiévreusement au-dessus de la mer, portés par ses vers heureux auxquels elle a donné la soie du songe :

« Ma patrie…/ Tu es avec moi…/Dans tous les poèmes que j’ai écrits/ Dans tous les visages que j’ai peints/ Tu es avec moi…/ Dans mon sang…/ Dans ma tristesse et ma joie…/Dans ma défaite et ma blessure…/ Tu es avec moi…/Dans mon silence et ma colère…/ Ouvre-moi tes villes !…/ Tripoli et Beyrouth/ Et mes rêves endormis là-bas/au pied de Sannine…/dans mon éloignement de toi…/Ma rencontre avec toi (…)/ Je te ressemble…/(…)/ Je suis ta fille…», (pp. 67-68).

Tout au long de 37 morceaux différents qui sont autant de joyaux, l’inspiration poétique de Rawaa Kassem est puissamment mue par le désir  d’un pays natal  dont elle semble avoir été  sevrée et dont l’appel reste vif au fond d’elle-même comme un obsédant rêve de retour. Constamment, ce pays tant célébré dans ce recueil vient à sa rencontre, alors qu’elle l’avait quitté. La mémoire débordant d’un passé chevillé à son corps, embaumé de jasmin, de citron, de gardénia (p. 91) et de l’odeur du café de la grand-mère (p.93) et s’évertuant à mettre en interaction la beauté de sa terre lointaine avec son nouvel espace affectif et vital, elle se découvre l’héritière de l’âme voyageuse, exploratrice, de son aïeule lointaine Elissa, la princesse phénicienne qui vint du Liban pour fonder Carthage et y trouver la sécurité et l’amour. Prise dans les mailles d’une double passion, celle du passé et celle du présent, elle n’a pas l’air de seulement composer des vers, mais plutôt de se vêtir de vers pour se protéger contre l’insoutenable tentation insistante, dévoreuse, toujours renouvelée, du retour. Se protéger, rêver et avancer vers les accueillantes portes bleues de la patrie adoptive :

«Ouvre tes portes bleues/ Ramasse mes tornades, ô Sidi Bou Saïd/ O toi qui es dans les hauteurs/ A toi je suis venu du pays du riz/ Pour graver mon nom dans tes dômes/ A toi je suis venue portant les fleurs d’Elissa/ L’or de Carthage/ Et le bonjour de Sidi Abdelouhed…/ Ouvre tes portes bleues/ A cette phénicienne égarée/ A mes lignes orientales/ Et excuse mon bégaiement devant tes labyrinthes// prête-moi ta voie/ Vers cette âme difficile/ (…)Donne-moi la brise de ta passion pour que je m’effondre/ Dans le lac de mon silence…/ Laisse-moi pleuvoir sur tes balcons» (pp. 123-124).

Plus on avance dans la célébration de Sidi Bou Saïd, plus le chant de Rawaa Kassem ouvre les oraculaires portes bleues de ce Saint et de ce village sur un au-delà du réel, vaporeux et insaisissable, d’un bleu lumineux affluant du derrière le « royaume du brouillard» (p. 119)  et qui conduit l’âme passionnée, emportée par son extase mystique, vers «l’autre côté brûlé du très pur» (Stétié). Le là-bas est magiquement sublimé en un absolu onirique et enchanteur qui permet de transcender les souvenirs douloureux en des rêves de plénitude et de bonheur.

Rawaa Kassem parvient, en nous donnant de vives émotions, à créer dans ses poèmes un univers singulier et saisissant fondé sur l’illusion poétique et sur la rencontre « hasardeuse » des mots générant cette cascade d’images neuves qui échappent à l’ordre logico-sémantique et qui irriguent régulièrement de leur sève la poéticité lyrique de ces vers souvent courts et dont certains, pour avoir une action plus forte sur l’esprit du lecteur, se ramassent quelquefois en un seul mot ou en une seule lettre (p. 36). Les sonorités répétitives et insistantes, quasi cycliques, ponctuent, à de perceptibles intervalles réguliers, les vers,  et engendrent de beaux effets harmoniques et rythmiques de nature à augmenter l’expressivité de ces poèmes et leur grâce verbale. La modalité impérative et les fonctions conative et magique souvent mises en œuvre dans ce recueil favorisent l’enchantement que rien ne vient gâcher ou rompre et sous l’emprise duquel Rawaa Kassem sait maintenir le lecteur jusqu’à la nouvelle apparition de l’image du Liban qu’on retrouve à la clôture de ce recueil pour dire encore l’inextinguible soif du pays natal :

«Je suis pour le Liban/ De mes veines sort l’odeur du riz/ Et à mes banquets viennent les vieux marins/ De toutes parts/ Pour ouvrir mon désir/ D’une patrie lointaine/ Que  sur ses ailes porte un papillon/ Que portent les pétales des fleurs / (…) Je suis pour le Liban et le Liban est pour moi/ Dès le commencement…/J’écris ton nom avec ton feu paisible/ Je me suis parfumé de ton chêne/ Tes aires de battage m’ont conduite aux perles des musées/ Alors je suis partie en trombe/ Telle un ruisseau retournant vite à sa rivière/ et tenant sa promesse écrite/ Sur les feuilles de l’automne» (pp. 153-154).

Poèmes de bonne qualité à goûter tel un bonheur inexprimable !

Rawwa Kassem, «Ifteh abwabaka al zarkâa», poèmes, Tunis, Editions «Arabesques», 2017, 158 pages.

-Rawaa Kassem est libano-tunisienne. Titulaire d’un Master en Sciences politiques, elle est journaliste dans le quotidien tunisien «El Maghreb» et correspondante de différents journaux arabes dont «El Kods el arabi». Elle était aussi productrice d’émissions à la Radio Culturelle tunisienne.

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