Yasmine Bouabid a crevé le petit écran tunisien dans deux rôles aux antipodes l’un de l’autre. Elle interprète Mariem, jeune fille naïve, éperdument amoureuse et issue d’un milieu rural dans «Ouled el Ghoul» qui fait face aux difficultés de la vie estudiantine et sociale dans un Tunis impitoyable, tandis que «Waad» reste intrépide et engagée jusqu’au bout de son épopée dans cette odyssée télévisée nommée «Harga». L’artiste montante est à l’image de cette génération prometteuse d’acteurs en devenir et nous le fait bien savoir.

Vous êtes sans doute la révélation de 2021 pour les Tunisiens : vous campez simultanément deux rôles remarquables dans deux productions ramadanesques. Pouvez-vous nous donner un aperçu de votre parcours bien avant «Harga» et «Ouled el Ghoul» ? Comment avez-vous attrapé ce virus de l’acting ? 

J’ai commencé ma carrière en 2014, mais je rêvais de devenir actrice depuis mon plus jeune âge. Quand j’avais 13 ans, j’ai intégré pour la première fois un cours de théâtre, et, à l’âge de 15 ans, j’ai commencé à faire mes premiers castings. Mais j’ai vraiment décidé d’en faire un métier après un moment triste dans ma vie. Un tournant qui m’a permis de comprendre que je n’avais pas envie de vivre de regrets et qu’il fallait que je me lance dans ce que j’aimais sans trop me soucier de l’avis des autres, y compris celui de mes proches. Au début, j’ai travaillé dans le cinéma tunisien, ensuite j’ai décidé de faire une formation, en auditionnant pour une école de théâtre en Italie où j’ai fait de l’acting et de la dramaturgie. J’ai eu des expériences au théâtre, à la télé italienne et dans une série canadienne. Actuellement, je suis à Londres où je compte faire un master en acting. Pour en arriver à «Harga» et à «Ouled el Ghoul», il a fallu travailler pendant 6 ans, me préparer artistiquement mais aussi sur le plan humain, mental et physique. Le travail d’acteur n’est pas facile, ce n’est pas que le côté glamour qu’on voit et qui nous fait rêver : c’est un travail riche, exceptionnel, qui nous fait découvrir l’aspect émotif de l’être humain et qui nous permet de raconter des histoires à travers le corps et les émotions, mais c’est aussi un travail fait de rejet, de larmes et de longues attentes entre un projet et un autre. C’est pour cette raison qu’il faut travailler sur soi et trouver tous les jours un bon équilibre mental pour tenir la cadence.

Vous vous distinguez notamment grâce à un atout fort : vous êtes polyglotte à la perfection. D’où vous vient cette passion pour les langues ? Est-ce selon vous crucial pour percer ? 

Ce n’est pas vraiment une passion, ce sont plutôt les circonstances de la vie qui ont fait qu’aujourd’hui je parle presque parfaitement quatre langues. La plupart des Tunisiens maîtrisent le français et l’arabe, en ce qui concerne l’italien et l’anglais je remercie ma mère. L’italien car elle est d’origine italienne, l’anglais, car, quand j’étais jeune, elle a beaucoup insisté pour que je suive des cours, et même si, à l’époque, je ne pouvais pas en voir les côtés positifs, aujourd’hui je me rends compte de l’importance d’être polyglotte en 2021. Donc oui, de mon point de vue c’est crucial pour percer car c’est ce qui fait que je peux bouger et travailler entre différents pays, mais c’est aussi crucial pour l’esprit parce que ça nous permet de nous ouvrir à n’importe quelle culture et rencontre. Dans la plupart des pays que je visite, j’arrive à communiquer avec ceux qui m’entourent, à apprendre d’eux et à ne pas rester coincée dans ma propre vision des choses. 

«Waad» dans «Harga» est un rôle profondément humain, engagé et qui a sans doute nécessité une endurance physique. Quel a été le plus dur à interpréter dans ce rôle ? Avez-vous des points communs avec votre personnage ? Qu’est-ce qui vous a attiré en «Waad» ? 

La première fois que j’ai rencontré Lassaâd Oueslati, ce n’était pas pour le rôle de « Waad ». J’allais interpréter la fille d’Ahmed el Hafiene, qui devait être avec nous dans la série mais qui, malheureusement à cause de la Covid, n’a pu travailler sur le projet. C’était un rôle secondaire et j’en avais déjà fait d’autres avant, donc même si j’étais très heureuse de pouvoir participer à un tel projet, j’étais assez confiante pour pouvoir m’en sortir. Sauf qu’après m’avoir connue et découvert mon expérience, Lassaad a décidé de me donner le rôle de «Waad». Et la confiance en moi que j’avais s’est transformée en peur, car je sentais une pression et je me sentais responsable de devoir bien interpréter un rôle aussi important dans une série télé. Lassaâd Oueslati a vu en moi quelque chose que moi-même je ne voyais pas à ce moment-là. Il m’a fait confiance, m’a aidée à sortir de ma zone de confort, m’a permis de faire mes preuves et de révéler à moi-même mes capacités. Je pense, donc, que le plus dur était de dépasser cette peur, et plus les jours de tournage passaient, plus je suivais mon instinct, plus je faisais confiance au réalisateur, plus de belles choses se créaient. En ce qui concerne les points communs avec ce personnage, je pense que la « Waad » que vous avez vue c’est moi : c’est une facette de ma personnalité, comme tout autre personnage que j’ai interprété jusqu’à maintenant. Je pense que si une autre actrice avait interprété « Waad », vous n’aurez pas vu le même personnage. Chaque acteur ou actrice insuffle sa propre émotion et son instinct dans la création d’un personnage, et à travers le texte et les circonstances du scénario, il / elle fait vivre une partie de lui/elle-même pour humaniser le scénario qu’il/ elle a entre les mains. C’est ce qui m’a toujours fascinée dans le métier d’acteur : pouvoir vivre plusieurs vies à la fois.

Peut-on considérer «Harga» comme un tournant dans votre carrière ?

Je pense que oui. «Harga» m’a permis d’avoir confiance en mes capacités et m’a fait comprendre que je peux transmettre des émotions à ceux/celles qui me regardent. Je ne sais pas si ça va être un tournant dans mon parcours professionnel, mais d’un point de vue personnel, c’était une aventure qui a complètement changé le rapport que j’ai avec ce métier. 

Votre rôle dans «Ouled el Ghoul» est aux antipodes de celui dans «Harga». Encore une fois, c’est votre pratique d’un accent rural tunisien qui fait écho. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre rencontre avec ce personnage ? Quel a été le plus dur pour vous à jouer dans «Ouled el Ghoul» ? 

Mariem m’a aidé à fermer un cercle : pour arriver à jouer ce rôle, j’ai dû rouvrir des tiroirs de ma mémoire où j’avais caché des souvenirs de quand j’étais plus jeune. Au début, sa façon de réagir à certaines situations m’énervait, mais en même temps, je savais qu’un acteur devait toujours trouver le moyen d’être en phase avec son personnage, et c’est pour ça que j’ai commencé à voir Mariem comme une version plus jeune de moi qui n’a pas l’expérience et l’âge que j’ai et donc, elle ne va pas avoir forcément la même manière que moi d’affronter les difficultés de la vie. On voit quand même une évolution du personnage du début à la fin: l’évolution d’une jeune femme qui, face aux difficultés, apprend à réagir au lieu de rester en retrait comme elle a toujours fait. Le personnage de Mariem dans « Ouled el Ghoul » a eu un effet cathartique sur moi : je lui dois beaucoup. 

Envisagez-vous de vous consacrer au théâtre, au cinéma ou autres ?

Tant que je peux m’exprimer et faire ce que j’aime, je ne veux pas me limiter à un seul moyen d’expression. Je veux suivre le mouvement, et accepter ce que la vie va m’offrir comme expériences. Mais j’aimerais beaucoup écrire un film prochainement. 

Avez-vous hésité à percer à travers le petit écran en Tunisie plus tôt qu’à travers une autre discipline/art ? 

Je crois beaucoup au destin et je pense que les choses se sont passées de la bonne manière jusqu’ici. On m’a posé plusieurs fois la question de pourquoi je n’ai pas eu avant l’occasion de me montrer à la télé tunisienne, et je répondais qu’il y a toujours un timing parfait pour toute chose. Qui sait ? Peut-être que je n’aurais pas pu me faire connaître dans d’autres rôles, peut-être que je n’aurais pas été prête. Je pense aussi que le «mindset» (état d’esprit) joue un rôle très important. La personne que j’étais il y a deux ans n’aurait pas pu endurer une telle exposition à l’opinion des autres et donc aux commentaires positifs comme à la critique. Les deux sont dangereux: la critique peut créer une image faussée de nous-mêmes qui ne correspond pas à la réalité mais plutôt à une perception subjective. Les commentaires positifs peuvent booster ton ego un peu trop et ne pas te permettre de te remettre en question et d’évoluer. Il faut donc être stable mentalement pour ne pas se faire influencer par ce qui se passe autour. En conclusion, je suis très contente d’avoir eu mes premiers rôles à la télé tunisienne après 6 ans. En Italie on dit «chi va piano, va sano e va lontano». (Rire)

Parallèlement, vous gérez une marque de bijouterie «Monraï Shop». D’où vous vient cette passion ?

Monraï est un autre canal que j’utilise pour exprimer ma créativité. Ceux qui me connaissent depuis toujours savent que je ne sors jamais de chez moi sans avoir mis mes accessoires. Ça me permet aussi d’avoir une stabilité financière que je n’ai pas en tant qu’actrice entamant son parcours.  J’ai fait plusieurs petits boulots avant de créer ce projet, mon petit bébé. J’ai été serveuse, baby-sitter, j’ai travaillé dans l’événementiel. Sauf que j’avais vraiment envie de faire quelque chose qui me donne la possibilité d’être mon propre boss, d’être libre de travailler à n’importe quel moment de la journée et de faire des castings à côté. Monraï a aujourd’hui un peu plus d’un an, avec des hauts et des bas car quand je suis en tournage c’est difficile de s’en occuper, mais elle m’apporte beaucoup de satisfaction. Dans le futur, je prévois de lancer la marque en Europe et je veux créer une petite structure pour pouvoir déléguer une partie du boulot et me concentrer sur l’évolution du projet. 

Quels sont vos prochains projets ?

Je n’aime pas en parler en général, je suis assez superstitieuse. (Rire) Ce qui est sûr c’est que je vais continuer à créer, en espérant pouvoir le faire à l’échelle internationale un jour. On se donne rendez-vous dans 5 ans pour voir où j’en serai. (Rire)

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