Ayant habitué les Tunisiens à des discours, des interventions, voire des réactions, intégralement prononcés en arabe littéraire, le Président de la République s’est enfin exprimé en dialecte tunisien lors de son entretien avec le Chef du gouvernement, chargé de la gestion des affaires du ministère de l’Intérieur, et le ministre de la Défense nationale. Des propos apaisés, quelque part aussi rassurants, notamment par rapport au fonctionnement des institutions de l’Etat, à son unité et à sa conformité. « Un seul Etat, une seule diplomatie, une étroite coordination, indépendamment des divergences de vues », le message de Saïed est on ne peut plus clair : « L’Etat ne réserve pas ses institutions au règlement de comptes,  mais plutôt au respect de la loi qui reste la seule référence ».

En dépit des dérapages qui ont souvent marqué le paysage politique ces dix dernières années, il y a de ces modes d’emploi que l’on n’hésite pas à considérer comme étant des modèles de vertu… Autant dire que la politique  ne peut s’accommoder d’entorses à des principes fondamentaux comme le respect absolu de l’autre, l’intérêt national, la patrie avant le parti, l’égalité dans les droits et dans les devoirs. Forcément il y a une bonne matière à réflexion sur les propos et l’attitude du Président de la République. Un jugement assurément favorable sur ce qu’il a laissé entrevoir avant-hier en termes de dialogue, de confiance, de bonne volonté et de solidarité. Peut-être même une  aptitude à aller plus loin que ce qu’on pouvait imaginer. 

Tout cela reste cependant à confirmer. La réalité politique est en effet de plus en plus rebondissante, de plus en plus contraignante. D’ailleurs, l’on n’est pas censé ignorer que le retour à la raison ne dépend pas seulement de la volonté du Président de la République et du Chef du gouvernement d’ouvrir une nouvelle page, mais de tout ce qui se conçoit tout autour.

Le paysage politique manque de morale. L’on comprend que le système est complexe, que le contexte est difficile. Mais les excès y sont toujours courants. Les défaillances aussi graves qu’un manquement au devoir. Ceux qui sont censés montrer la voie ne donnent pas l’exemple. Ils ne servent plus de modèle. Il semble même qu’avec le développement d’un certain malaise, où tout, ou presque, est évalué en termes d’intérêts personnels et partisans, on se mélange les pinceaux : ce qui devrait être régi par l’éthique bascule dans l’immoralité. On n’est pas là évidemment dans une comparaison absurde des dérapages et des manquements, mais bien dans l’affirmation essentielle que l’activité politique n’a plus aucun sens si son éthique fondamentale n’est pas respectée.

C’est à différents niveaux qu’il faudrait aujourd’hui craindre les agissements abusifs de certains, ou encore les relents récurrents à l’absence de morale qui s’opposent aux bonnes volontés. Là est sans doute le danger qui guette le retour à la normale des relations entre le Président de la République et le Chef du gouvernement. En tout cas, Saïed a fait le premier pas, même s’il continue d’insister sur le fait que « l’Etat ne consacre pas ses institutions aux règlements de comptes mais plutôt au respect de la loi qui reste la seule référence », de rappeler que « Celui qui demande d’appliquer la loi doit commencer par lui-même », de revendiquer que  « la justice doit jouer son rôle », d’acclamer que « le parquet doit agir de son propre chef lorsqu’il s’agit d’une affaire portant atteinte à l’Etat et à ses institution », de s’obstiner à croire que « le Parlement n’a pas appliqué la loi contre certains députés impliqués dans des  affaires de malversation, de contrebande et de fraude ».

Dans ses différentes prises de position, le Président de la République laisse rarement  indifférent. Ses appréciations peuvent être conséquentes puisque, de façon générale, elles lui ont permis jusqu’ici de monter encore dans les sondages et de rester toujours sur la même lancée. Mais elles peuvent être aussi moins bonnes, surtout lorsqu’elles ne dépassent pas le stade des paroles.

La méthode Saïed peut choquer, mais une chose est sûre : elle ne véhicule pas des significations déjà utilisées, déjà acquises. Serait-ce une ouverture sur un mode d’emploi en devenir ? Les interrogations ne s’arrêteront pas de sitôt. Mais la politique  n’est plus aujourd’hui une référence d’actions et de pratiques seulement, mais aussi d’adaptation, d’assimilation et d’accoutumance. 

En tout cas, entre l’acte et la parole, le discours de Saïed retient l’attention autant qu’il met en garde.

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