Sana Belaïd, qui vient d’entrer sur la pointe des pieds et avec une élégance toute féminine dans le royaume enchanté de la création littéraire tunisienne, nous donne à lire d’emblée une belle grappe de poèmes d’une fraîcheur délicieuse et qu’elle dédie, dès l’intitulé de son livre, à l’espoir. L’espoir par-dessus la désespérance généralisée et les horizons, fermés à triple tour, de ces pays des «révolutions» détournées, avortées ou simulées. L’espoir qui semble correspondre dans son imaginaire poétique à un fin alliage d’amour, de désir de liberté, inapaisable, et d’aspiration au bonheur.

Les trois points de suspension qui succèdent tout de suite au titre de son recueil «Wa yagzouni el amel…» (Et l’espoir me conquiert…) et qui font partie de sa signification connotative, accueillent, dans le non-dit qu’ils matérialisent, le rêve  fusionnant avec cet alliage en vue de la conquête du monde. Car, pour cette poète prometteuse, si elle se laisse conquérir par l’espoir (le titre), c’est pour en faire ensuite des ailes qui lui permettront de conquérir la vie, la «vraie vie», comme dirait Rimbaud, de «voler haut» (p.36) d’«écrire des poèmes sur les nuages» (Ibid.), de «chanter à tue-tête et raconter aux étoiles l’histoire d’un père ayant présenté à sa fille l’univers comme une oasis» (Ibid.).

Et c’est bien cette oasis mystérieuse,  cette secrète source d’eau enfouie dans les sables brûlants, cette halte paisible, loin du tintamarre, cette lumière cachée promettant salut et épanouissement de l’être profond, que Sana Belaïd semble quêter dans les méandres des signes de la langue qu’elle sait délicatement accorder avec sa fine sensibilité, ainsi que dans l’envol de ces images délicates et aériennes issues de ses propres songes et œuvrant à nous donner ce qu’il y a de plus substantiel dans cette poésie, comme d’ailleurs dans toute autre bonne poésie, et qui est naturellement l’émotion. Laquelle fuse des interstices de ces mots et images et «s’allège de son poids de terre et de chair, s’épure et se libère de telle sorte qu’elle devient de souffrance pesante du cœur, jouissance ineffable d’esprit» (Reverdy).

Et cela, on le sait !  N’est pas facile du tout, car émouvoir comme parvient à le faire si bien Sana Belaïd, avec des mots simples qui coulent sans heurts, dans une harmonieuse fluidité, sans aucune opacité sémantique, sans aucune étrangeté, sans emphase ni dramatisation, «n’est rien de moins que faire jaillir la source du rocher» (Ibid.). Et c’est là qu’on reconnaît déjà le talent prometteur de cette jeune poète tunisienne pénétrée tant par l’espérance conquérante et qui est l’antidote même de la mort, que par l’énergie vivante d’un Orphée lyrique et rêveur qui charme les êtres, exorcise les monstres de l’âme inquiète interrogeant la face voilée du monde et donne toute leur grâce à ses poèmes. Poèmes de bonheur aux libres vers à volumétrie variable, mais souvent courts, à la distribution strophique inégale, sans soucis de symétrie ou d’équilibre, au rythme fréquemment pris entre tension et détente, mouvant, qui laisse entendre la respiration, tantôt aisée, tantôt haletante, de cette poète emportée par une double passion : patriotique et amoureuse. Emportée aussi par un concert de sonorités savoureuses qu’elle sait agencer sous sa plume et qui musicalise l’émission pudique de ses sentiments à peine murmurés. Aucun système d’homophonie finale ne vient souligner la fin des vers, mais une courbe mélodique fondée sur une matière sonore ruisselante et porteuse d’affect qui fonctionne sur des procédés récurrents de va- et-vient, de répétitions et de variations qui augmentent sûrement l’envie de réception. Ecoutons :

«J’ai de la nostalgie pour toi et pour moi-même /J’ai de la nostalgie pour une gorgée d’eau fraîche/ Dont suintent du miel et du souvenir// J’ai de la nostalgie pour moi-même en toi/ Pour une étoile et un fusible/ Qui se consume…et séduit la nuit/ Et traverse ton rêve vers moi/ J’ai de la nostalgie pour toi en moi-même/ Pour des mains à la chaleur plus fine/ Pour une poignée de roses et d’épines/ Qui raccourcit ma route…vers toi//Nous lui manquons/ Nous manquons à la vie/ Pourquoi donc, oh mon cher/ A chaque fois que nous nous décidons à vivre/ Les loups nous prennent en assaut/ Et s’éloigne la clôture de la maison… ?/ C’est de la nostalgie au temps de la guerre/ Oh, mon ami/ Il met le feu en nous/ Il ne nous atteint pas / Ne s’éteint pas» (pp 62-63)

Développant sa poésie autour des thèmes de la vie, de l’amour et de la patrie, Sana Belaïd met en œuvre surtout La modalité assertive marquant l’architecture syntaxique de ses poèmes et se mettant au service de l’action. Car, à ses yeux, la poésie ne serait pas uniquement un rêve éphémère d’espoir et de délivrance, mais aussi une action sur le monde, comme beaucoup d’autres poètes l’ont voulue. Elle anime le songe, donne de l’énergie à l’espérance, dompte les douleurs qui jonchent secrètement le cœur, congédie la désespérance et permet de «tâter l’espoir dans l’obscurité/ Le sentir qui chancelle/ S’empresser de lui poser un baiser sur les yeux» (p. 107). Elle est action, parce qu’elle tire le jour de la nuit et la joie de la détresse, parce qu’elle est exorcisme. La prédominance, dans ce recueil, des phrases verbales dont sont faits les vers, consolide, avec la fréquente modalité assertive, cette action qu’est la «poéïsis» (le Faire) de Sana Belaïd et où l’émotion, à la fonction perturbatrice, fait partie de cette action certaine agissant sur l’affect qu’elle pénètre, charme et trouble.

Disons, pour terminer, que cette primeur de Sana Belaïd, pleine de vertus, annonce déjà une poète de très bon niveau qui fera sûrement du chemin.

Sana Belaïd, «Wa yagzouni el amel…» (Et l’espoir me conquiert…), Tunis, éditions Nirvana, 2020 (www.editionnirvana.tn), illustration de la couverture : toile de Nja Mehdaoui. ISBN : 978-9938-53-055-1 .
-Sana Belaïd est membre de la Cour Internationale d’Arbitrage, à la Chambre de Commerce Internationale et Senior Legal Counsel, à Cisco Systems.
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