Quand quelqu’un mangeait sur la place publique, au mois de ramadan, il se faisait entourer par les enfants qui, tout en faisant la ronde autour de lui, se mettaient à applaudir et à scander : «Il ne fait pas le ramadan, il devrait être privé de subsistance». Les adultes, par contre, commençaient parfois par le sermonner et s’il persiste, le conduisaient au cadi. On raconte qu’un homme, indigné par le comportement ostentatoire d’un non-jeûneur, lui fit subir une correction en règle, avant de le traîner vers le cadi, Cheikh Laâdhar.
A la question pourquoi il n’observait pas le ramadan, le non-jeûneur répondit qu’il n’était pas musulman. Il reçut aussitôt les excuses du cadi et fut relâché séance tenante. Alors, le cadi se tourna vers ses agents et leur demanda de flageller le redresseur de torts. Aux protestations indignées de ce dernier qui s’attendait certainement à de chaleureuses félicitations au lieu de se faire chauffer la plante des pieds, Cheikh Laâdhar, rétorqua : «Tu as stupidement fait renier l’Islam à un musulman qui n’était que désobéissant, parce que celui que tu viens de tabasser est musulman. Mais il a préféré prétendre qu’il est mécréant pour échapper au châtiment. Eh toi ! Sache qu’en Islam, le châtiment expiatoire d’un tort a ses propres conditions et qu’il obéit à des règles que tu ignores ! Alors, occupe-toi de tes affaires !»

Leçons de prédication et d’orientation
Certains cheikhs avaient acquis leur notoriété en donnant des leçons de prédication et d’orientation dans les mosquées pendant les soirées ramadanesques. Parmi eux figurent Cheikh Mohamed M’hiri, qui expliquait le Coran à la mosquée Sidi Tabbaâ, Cheikh Mahmoud Charfi et Cheikh Mohamed Ben Youcef, qui avait fini ses jours à Damas où il fut inhumé…
Ces grands cheikhs ont eu des disciples dont Hcen Hentati, Hédi Mahfoudh et Ali Marrakchi. Les cheikhs étaient souvent interrogés par les fidèles sur des questions relatives à la vie contemporaine, questions auxquelles ils apportaient des réponses. Parmi les questions posées au Cheikh zitounien Ali Marrakchi, fut la suivante : « Aller au cinéma est-ce permis (halal) ou interdit (haram)?». Réponse du Cheikh : «C’est illicite (haram)». Le non moins zitounien, Cheikh Mahfoudh, fut par contre, d’un avis opposé estimant que le cinéma est instructif et divertissant. C’est ainsi que la question fut sujette à polémique… Quelques années plus tard, le défunt Cheikh et éducateur Ali Marrakchi est devenu un habitué des salles de cinéma où il commença par aller discrètement avant de le faire ouvertement et en compagnie de ses connaissances. Je l’ai accompagné personnellement une fois à Tunis où nous avons regardé le film « Ifrita Hanem », avec Farid El Atrach et Samia Gamel, dans les principaux rôles, et c’était lui qui paya le prix des billets.

La nuit du 15e jour : beignets à la sfaxienne « ijja »
Il était de coutume pour les Sfaxiens de célébrer la nuit du 15e jour de Ramadan comme s’il s’agissait d’une fête religieuse ayant ses propres spécificités. En vérité, c’est une croyance populaire et non pas religieuse. La tradition voulait que les familles faisaient œuvre de charité pour la paix de l’âme de leurs morts en servant aux pauvres un dîner. Il était de coutume que les maîtresses de maisons préparent cette nuit-là un mets appelé « ijja », une sorte de beignet typiquement sfaxien.
Ce plat était servi au shour( repas de l’aube), comme il servait d’offrande des familles au tambour qui faisait, à dessein, la tournée des Abrajs (pl. de borj, demeure ancestrale bâtie dans le verger), à dos d’âne pour recueillir les (ijjas) dans des paniers de bâts(zenbil ou chouari). Comme les quantités reçues dépassaient ses besoins, une part de l’excédent était vendue dans une rue communément appelée «Varech des chiens», alors que le reste était distribué aux pauvres en guise d’aumône.

Le 17 Ramadan, éphémérides
La date du 17 Ramadan est associée à une multitude d’événements ayant marqué l’histoire de l’islam. Je me contenterais d’en mentionner trois : le commencement de la révélation du Coran, comme le pensent certains historiens. Le deuxième se rapporte à la conquête de Badr, la première à être imposée aux musulmans par les polythéistes mais qui fut couronnée par la victoire de l’armée conduite par le Prophète, que la prière et la paix soient sur lui, en dépit du déséquilibre des forces en présence. Le troisième est l’assassinat du Commandeur des croyants, Ali Ibnou Abi Taleb. Cet anniversaire est commémoré chaque année par les chîites…
Comme il est de coutume, des associations tiennent des conférences pour célébrer le début de la révélation du Coran et la conquête de Badr. Il me souvient que l’association « Attarqqi Assfaxi » avait invité le défunt Cheikh Mohamed Ben Ismaïl pour donner une conférence au Club de musique moderne à Bab Jébli, au mois de Ramadan de l’année 1951 (1370 de l’Hégire)…

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