Concilier philosophie et rue, Sonia Hedhili, artiste, y croit. A travers sa web-série « Couleurs philosophiques », accessible en ligne, des internautes s’y sont vus, dans les thématiques traitées. Soutenue par Le Heinrich Böll Stiftung Tunisie et produite par Radioocean, l’initiative est socio-philosophique : sa conceptrice, accompagnée d’une équipe soudée, sillonne les rues, part à la rencontre des Tunisiens lambdas, jeunes et moins jeunes, universitaires, activistes, et artistes, et discute de thèmes souvent tabous, engagés, et dans l’air du temps, autour des libertés individuelles et autres combats universels. Deux épisodes sont désormais en ligne, cinq sont programmés. Sonia Hedhili, sa fondatrice, nous en dit plus.

Quelle est la genèse de ce projet inédit et d’où vient cet intérêt pour la philosophie ?

Le projet « couleurs philosophiques » a vu le jour en février 2021 avec les moyens du bord et de l’argent personnel. Pour trouver un bailleur de fonds et le convaincre systématiquement, c’était difficile : il s’agit en effet, d’un projet socio-philosophique filmé, en noir et blanc, qui va aborder des concepts philosophiques, des thématiques liées à la société civile, et qui concernent de plus près les libertés individuelles, les droits humains et qui soutient ouvertement la cause LGBTQIA++. Ce n’était pas évident à trouver un soutien dès le début. Un dossier de présentation n’était pas suffisant pour illustrer le concept aux bailleurs de fond, d’où la réalisation d’un épisode pilote. Comme je crois à la culture et à l’investissement, l’argent que je touche à travers les projets artistiques que je fais, je le réinjecte dans des projets qui me sont propres, autres. C’est de l’autofinancement. Avec le lancement de l’épisode pilote, tout s’est bien passé. Le Heinrich böll me contacte après la parution du 1er épisode et me propose de financer l’épisode suivant. En se basant sur les évènements qui ont secoué la rue en Tunisie, on a choisi de traiter des « violences policières » et des arrestations en masse qui ont eu lieu entre décembre 2020 et mars 2021 : de manifestants jeunes pour la plupart.

On est parti à la rencontre de quelques-un/es des manifestant/es arrêtées et brutalisées. Beaucoup n’ont malheureusement pas voulu s’exprimer. J’ai beaucoup de respect pour Saif Ayedi, activiste pour les droits humains, membre et coordinateur au sein de Damj et Assala Mdawkhy, activiste féministe Queer qui ont accepté de se livrer à nous à visage découvert. Beaucoup de témoins étaient réticents à l’idée de parler, par crainte de la société, de la famille… d’autres attendent encore la décision du tribunal. Je veille à protéger les intervenants pourtant. Dans le 2e épisode, je voulais traiter de « la loi 52 » : beaucoup n’ont pas voulu. Le Heinrich Böll Stiftung Tunisie reste ouvert aux sujets et s’est lancé dans l’aventure. Les 3e et 4e épisodes sont confirmés. Je suis reconnaissante de travailler avec un organisme qui croit aux artistes stratège et qui soutient des artistes, se basant sur un travail structurel.

Quels sont les thèmes que vous avez choisis ?

Les sujets liés aux libertés individuelles : prochainement, nous évoquerons les libertés vestimentaires et la culture urbaine. Le 3e épisode portera sur la liberté vestimentaire : je voudrais montrer que cette liberté est une forme d’expression de genre, d’idéologie, d’héritage, de patrimoine. On traitera des limites liées aux codes vestimentaires, de l’égalité entre les genres, de l’expression du genre à travers l’habit. Sans oublier ces personnes qui veulent défendre un patrimoine culturel à travers leur habit : les gens âgés dans les médinas de Tunisie, les berbères et leur patrimoine, prôné certes, mais qui suscite encore des différences au sein même de leur communauté. Le sujet reste vaste et délicat et j’ai un travail énorme à accomplir avant d’entrer dans le vif du sujet : le travail de documentation est, en effet, une responsabilité. Je cite feu Zeyneb Farhat qui disait souvent : « qu’on a le devoir de mémoire », à faire d’emblée pour être à la hauteur des gens qu’on va approcher. Pour la culture urbaine, on traitera des arts, en général : le Heinrich Böll travaille avec des artistes issus de quartiers marginalisés qui ont à dire et à exprimer également. Ils sont livrés à eux-mêmes, et avec le délabrement des maisons de jeunes et des centres, presque un peu partout sur le territoire tunisien, leur situation n’est pas près de s’arranger. Ces artistes parviennent tout de même à se distinguer à travers d’autres canaux, comme le digital et c’est des jeunes émergeants, qui ont du potentiel. Ils font des clips, des graffitis dans la rue et l’ampleur de leurs projets ne laisse pas indifférents de par leur qualité, et leur impact sur l’audimat et les spectateurs. Illustrateurs, rappeurs, artistes de rue, nous partirons à leur rencontre et nous soulignerons le rapport souvent ambigü qu’ils entretiennent avec les autorités.

La manière et les canaux utilisés afin de faire diffuser le plus possible « Couleurs philosophiques » sont dans l’air du temps : digitalisés, visibles via les réseaux sociaux et forcément attractifs. Le public est-il attiré spontanément par les thématiques sociophilosophiques traitées?

Je trouve que la matière que nous traitons dans « couleurs philosophiques », et les sujets véhiculés tracassent déjà le citoyen tunisien. On traite des sujets qui nous touchent directement dans la vie de tous les jours en essayant de rendre la philosophie palpable et tangible. C’està-dire qu’on essaie de vulgariser des termes philosophiques, qui touchent au Droits Humains, aux libertés individuelles, à un pied d’égalité. Notre but est de simplifier. Le Tunisien parle de tout et de rien dans les cafés, dans le quartier, entre voisins, amis, collègues, et chaque fois qu’il vaque à des sujets plus développés ou racontés d’une manière philosophique, on l’arrête. Il y en a qui jouissent d’une profondeur dans la manière de parler du quotidien et sont souvent malmenés ou ignorés par les autres. Cette personne, au fond, tente de rapprocher les concepts philosophiques de son vécu. On pousse à la réflexion le spectateur, et on sensibilise les jeunes sur l’importance de la philosophie, comme une pratique de développement de la pensée. J’ajouterais pour finir que pour « couleurs philosophiques », on adopte une approche, celle de « l’Informel pour informer ». On peut simplifier la philosophie parce que les interviews se passent dans un cadre très décontracté : quand je m’adresse à nos invités, tout se déroule spontanément, d’une manière conviviale. Il n’y a pas de règles journalistiques auxquelles on doit se plier, en allant, bien sûr, au bout de ce devoir de recherche et de documentation.

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