Pr Mohamed Lotfi CHAIBI(*)

Parmi les sources de l’historien contemporanéiste, le document iconographique fait figure de parent pauvre en le comparant aux autres sources archivistiques, imprimées, mémoires et presse, fort bien sollicitées. Et pourtant, c’est grâce à la présentation contextuelle de deux documents photographiques que nous avons pu entreprendre la restitution des facettes cachées ou tues en rapport avec un fait important de l’histoire du mouvement national au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en l’occurrence le retour du leader Habib Bourguiba d’exil le 8 septembre 1949 et la mise en marche du long et sinueux processus des négociations franco-tunisiennes (1950-1956) dont une partie et pas la moindre (1949-1954) fut secrète. Dans la présentation des hommesclés de l’histoire de l’indépendance tunisienne, ainsi rappelée par l’historien français Charles André Julien, à savoir les deux leaders du Néo-Destour, son président Habib Bourguiba et son secrétaire général Salah Ben Youssef et le leader de la principale Centrale syndicale, Farhat Hached, secrétaire général de l’Ugtt, il manquait « le chef spirituel » du Néo Destour, M. Hédi Nouira qui assuma un rôle discret, ingrat du fait de la rivalité des leaderships Bourguiba – Ben Youssef : il fut le maître d’œuvre de la visite du Chef du gouvernement français, Pierre Mendès France, le 31 juillet 1954 à Carthage…

Prémices radioscopiques d’un document photographique

La photo ci-contre, prise par le service de presse de la Résidence générale de France en Tunisie (septembre 1949), exposée et parue dans l’ouvrage de l’historien socialiste et anticolonialiste, Charles André Julien (1) et réunissant les trois leaders Habib Bourguiba, Salah Ben Youssef et Farhat Hached lors du retour du « Combattant Suprême » d’exil le 8 septembre 1949, paraît à première vue très singulière. En la visionnant de près et en la plaçant dans le contexte du positionnement des leaderships nationalistes rivaux en vue de conquérir la qualité de négociateur qualifié, de l’interlocuteur élu du pouvoir français s’avère d’un apport inestimable tant pour la genèse, la nature que les péripéties des négociations franco-tunisiennes entamées lors du gouvernement M’Hamed Chenik (août 1950 – mars 1952). Lesquelles négociations traitées par « Al Ustadh Al Kabîr » ( ), Salah Ben Youssef de « négoconversations » (2) et mises en échec par la note du Quai d’Orsay (15 décembre 1951) ne reprendront leur cours officieusement et parfois secrètement et de façon intermittente que durant la période de la résistance nationaliste (1952-1954), et ce, à travers les enquêtes et l’envoi des délégués des partis socialiste (SFIO), du Mouvement Républicain Populaire (MRP) et du parti radical, accourus pour rendre visite et dialoguer une fois avec l’exilé de La Galite et une autre avec le secrétaire général adjoint du Néo-Destour, « chef spirituel du Néo Destour », tantôt libre, tantôt prisonnier, M. Hédi Nouira (1952-1953)(3). Les négociations franco-tunisiennes proprement dites reprendront leur cours officiel, une fois le gouvernement Tahar Ben Ammar constitué (août 1954) après le discours du président du Conseil français, le radical Pierre Mendès France le 31 juillet 1954 à Carthage « reconnaissant et proclamant sans arrièrepensée l’autonomie interne de l’Etat tunisien par le gouvernement français », devant un bey médusé. Et suivi le soir même d’une allocution radiodiffusée à l’adresse de ses compatriotes les appelant « à établir les bases d’une collaboration féconde dans l’estime et l’affection mutuelles » et à « sauvegarder l’union de la France et de la Tunisie, union dont elles ont un besoin vital l’une comme l’autre » (4). Ces négociations franco-tunisiennes se poursuivront difficilement après la chute du gouvernement Mendès, le 5 février 1955. Son proche et successeur, le radical Edgar Faure, maintiendra le dialogue avec le duo Tahar Ben Ammar – Habib Bourguiba fort bien aidé par Charles Saumagne, secrétaire général honoraire du gouvernement tunisien, naviguant entre la pression de la guerre colonialiste marquée par la résistance farouche du FLN d’un côté, et l’opposition indépendantiste « maghrébine » de Salah Ben Youssef, portée aux nues par la conférence de Bandoeng (18 – 24 avril 1955) neutraliste et anticolonialiste de l’autre.
Elles aboutiront suite au forcing de Bourguiba à la signature du protocole de l’Indépendance dans l’interdépendance signé le 20 mars 1956 par le chef du gouvernement tunisien, Tahar Ben Ammar au nom du possesseur du Royaume de Tunisie, Mohamed Lamine Bey et le ministre socialiste des Affaires étrangères, Christian Pineau, au nom du président du Conseil des ministres, le socialiste Guy Mollet.

Sa double facette livrée et cachée

Néanmoins, ce long déroulement historique incite à examiner de près la photo en question, enregistrant pour la postérité, selon l’historien Charles André Julien, l’instantané réunissant « ces trois hommes-clés de l’histoire de l’Indépendance tunisienne ». Il révèle au milieu le leader Habib Bourguiba, alerte et souriant et fixant l’objectif du photographe et à sa droite Salah Ben Youssef, secrétaire général du NéoDestour, décontracté et attirant l’attention de Farhat Hached, secrétaire général de l’Ugtt, avec sa main gauche pour se tenir prêt pour l’objectif, lui qui s’étonnait de la petite taille de Bourguiba et le voyait pour la première fois (5).
C’est que la photo en question présente une double facette : en premier lieu, celle que nous venons de zoomer et dont on expliquera, chemin faisant, les tenants et les aboutissants ; en second lieu, ce qu’elle a voulu à la fois rappeler distinctement et mettre sous le boisseau. Indéniablement, il y a anguille sous roche.
Tout d’abord, le leader Habib Bourguiba « revint d’exil grâce à l’autorisation du Quai d’Orsay et contre l’avis du résident, lequel résident devait un peu plus tard être déplacé par le Quai d’Orsay qui le taxa de coupable faiblesse…»(6).En fait, le « Combattant Suprême » bénéficiait du soutien de son ami, Charles André Julien aidé par Armand Guillon, ex résident général de France en Tunisie (1936-1938) auprès du Quai d’Orsay, comme le corrobore ce paragraphe en marge, extrait de la lettre envoyée par Salah Ben Youssef au « grand militant », Jellouli Farès, délégué du Néo Destour à Paris (1946 – 1949) datée du 29 décembre 1948.
Dans le paragraphe encadré de la lettre, Salah Ben Youssef demandait expressément à Jellouli Farès de s’enquérir auprès de Bibi (Habib Bourguiba Junior) de la question de l’autorisation (visa) que son père s’employait à obtenir du Quai d’Orsay en vue d’un retour sans conditions, ni obligations au pays. Lequel retour, s’il s’effectuait dans les conditions requises, constituerait, selon les dires de Ben Youssef, « une grande calamité pour la cause nationale et pour le pays ».
Force est de constater que ce retour accompli le 8 septembre 1949 n’avait ni l’approbation de Salah Ben Youssef, secrétaire général du Néo-Destour, ni l’accord du résident général, socialiste franc-maçon, Jean Mons (1947-1950), mais l’autorisation du Quai d’Orsay acquise grâce à l’intervention conjointe de ses deux amis Charles André Julien et Armand Guillon auprès de Robert Schumann, ministre des Affaires étrangères (juillet 1948-décembre 1952).
En somme, le leader Bourguiba retourne d’exil non pour affronter son rival Ben Youssef, homme fort de l’appareil du Parti, passé sous sa férule au congrès de Dar Slim (17 octobre 1948) — comme le laissait entrevoir la campagne de dénigrement systématique de la Résidence contre le NéoDestour (8) — mais pour présenter son projet modéré de réformes (les sept points) qu’il révélera à la presse à Paris le 12 avril 1950 et dont son ami Charles André Julien sera le premier et fervent défenseur (9).

Les entretiens secrets Nouira-Chatenet…

Chose impensable, la deuxième facette de la photo éclipsait le 4e « homme-clé de l’histoire de l’indépendance tunisienne », elle omettait la présence du leader, M. Hédi Nouira, étoile montante du Néo-Destour, dont l’aura politique commençait à se manifester surtout en tant que directeur politique et éditorialiste de « Mission », l’hebdomadaire néo-destourien de langue française (avril 1948- février 1952) et suscitait rapidement l’intérêt du Quai d’Orsay en la personne du ministre Robert Schumann (10), qui chargea Pierre Chatenet, directeur de cabinet du résident général, Jean Mons « d’organiser des rencontres périodiques dans le secret le plus absolu avec (Hédi Nouira) et d’étudier (avec lui) comment en revenir au Traité de Protectorat en mettant fin à toute évolution — en réalité une déviation — qui avait eu pour conséquence une série de pratiques globalement désignées sous le terme ‘‘d’administration directe’’ » (11), lesquelles rencontres commençaient, coïncidaient avec le retour du Zaïm en septembre et se poursuivaient jusqu’à décembre 1949. Bourguiba et Ben Youssef avaientils eu vent de ses entretiens secrets Nouira-Chatenet ? Les mémoires de ce dernier ne le laissent pas entrevoir.
Mais, on peut avancer déjà que les futures négociations franco-tunisiennes entamées par le gouvernement Chenik, en août 1950, furent bel et bien précédées par les entretiens Nouira-Chatenet. Ce qui n’arrange guère les dispositions de l’interlocuteur valable élu, place convoitée par les deux leaders Salah Ben Youssef et Habib Bourguiba.
Assurément, les services de la direction d’Afrique Levant ne voulaient pas que ces négociations franco-tunisiennes aboutissent et misaient sur la « zizanie » des leaderships nationalistes rivaux. Le nouveau Résident Louis Périllier, succédant à Jean Mons en 1950, tenait à la mission civilisatrice de la France et « voulait compromettre le ‘‘Destour’’ », souligne Pierre Chatenet.
« Le ‘‘Destour’’ voulait introduire un cheval de Troie dans la citadelle gouvernementale. On verrouillait ainsi le malentendu dans un enchevêtrement d’arrière-pensées. Au mois d’août, Salah Ben Youssef, l’interlocuteur que Pierre Chatenet n’avait pas voulu voir entrer au gouvernement.
C’était le ver dans le fruit, sans profit pour personne, car très vite le ‘‘Destour’’ eut l’impression d’être pris au piège » (12).

L’échec de la mission de Salah Ben Youssef au Caire…

Or, cette deuxième facette de la photo, tout en omettant Hédi Nouira, mis dans la course secrètement, rappelait deux faits antérieurs versant dans les tractations des leaderships rivaux : le rapprochement, l’alliance du trio Hached-Ben Youssef-Lamine Bey après la répression de la grève du 5 août 1947 à Sfax (13), en même temps, elle cachait l’échec de la mission dont SBY était chargé par le gouvernement français, auprès de Bourguiba en août 1948.
« Celui-ci, ayant catégoriquement refusé de l’accompagner à Paris, en vue d’engager des négociations relatives à la question tunisienne, négociations auxquelles le leader expatrié n’accorde aucune confiance, malgré les arguments convaincants présentés par Ben Youssef » (14).
Du reste, l’omission ou plutôt la non-figuration du 4e leader, en l’occurrence, M.Hédi Nouira prive les lecteurs et tous ceux qui réclament leur droit à une écriture-restitution objective et complète de leur histoire nationale, de découvrir et soupeser la contribution militante d’un homme politique remarquable « qui passait pour un modéré parce qu’il s’exprimait avec modération » (15).
M. Hédi Nouira rendra avec courage et abnégation service à la cause nationale durant la période cruciale de la résistance suite au martyre de son compatriote nationaliste et ami Ferhat Hached (16). Alors que l’exilé de la Galite recevait la visite des deux députés socialistes anticolonialistes, Robert Verdier (juin 1952) et Alain Savary (mars 1953) venus s’enquérir des conditions de son éloignement et s’entretenir avec lui d’une solution politique au différend francotunisien, M. Hédi Nouira, premier responsable du Bureau politique clandestin, fut arrêté et emprisonné à deux reprises en 1953 : affaire des tracts néo-destouriens clandestins dont il assume la rédaction et la distribution (17) et celle du Comité Supérieur de lutte et de défense de la patrie (18). Pis, l’organisation officielle terroriste colonialiste « La Main Rouge » le visait : il figurait sur la liste des personnalités nationalistes à éliminer. L’année terrible 1953 s’achevait avec le martyre du grand militant Hédi Chaker(13 septembre 1953). Peu avant, la politique coloniale de la 4e République et plus précisément la direction d’Afrique-Levant au Quai d’Orsay mit fin au proconsulat sanguinaire et fâcheux de Jean de Hauteclocque (janvier 1952- septembre 1953).

Hédi Nouira, de nouveau, au-devant de la scène…

Son successeur, Pierre Voizard (septembre 1953-30 juillet 1954) annonça une politique d’apaisement, Hédi Nouira secrétaire général-adjoint est de nouveau au-devant  de la scène. Avec son talent de négociateur affiné, il attira l’attention de Christian Pineau, membre du comité directeur de la Sfio venu enquêter sur la situation politique de la Tunisie en octobre 1953 (19). Tout en suivant de près la politique de réformes « imposée » par le nouveau résident général, M. Hédi Nouira n’hésita pas à critiquer, peu après sa démission du bureau politique,« les réformes tunisiennes » du gouvernement Mohamed Salah Mzali (2 mars-17 juin 1954) (20). Son approche différente de celle de ces collègues et néanmoins résolument modérée et à fort accent nationaliste et démocratique, est stigmatisée par le puissant  S.G. Salah Ben Youssef (21).

… et victime de dénigrement…

Incompris, las et souffrant (colique néphrétique) et loin de lui l’idée de fléchir, Me Hédi Nouira marque en tacticien un temps d’apaisement et se libère de la charge du Secrétariat général-adjoint, objet de tant de convoitises, en l’absence des deux leaders (le président et le S.G. du Néo-Destour), l’un banni au roc de la Galite et l’autre en exil interpellant  l’opinion internationale (arabe et afro-asiatique). Il n’est pas exclu que la menace de Salah Ben Youssef, mise en exécution selon certains témoignages (22), a pesé sur sa décision de démission. Mais sait-on que durant ce mois d’avril 1954, M. Hédi Nouira, démissionnaire du Bureau politique, s’est entretenu pendant plus que deux heures et demie avec le député radical, l’avocat Pierre Mendès France à l’hôtel Tunisia Palace (23).Lequel entretien d’une importance capitale survenu avant la défaite de Dien Bien Phu (7 mai 1954) et la constitution du ministère Pierre Mendès France (juin 1954), a traité  de la « question Tunisienne ». Hédi Nouira et Pierre Mendès France s’appréciaient mutuellement depuis leur rencontre à Paris au temps du Front Populaire (1936-1938), moment où le jeune radical PMF découvrit  le destourien étudiant en droit, Hédi Nouira  aux côtés de leur ami commun, Gaston Bergery, chef du parti frontiste, aile gauche du parti radical français (24), bien avant que PMF ne fasse partie du Gouvernement Léon Blum en 1938, en tant que Sous-Secrétaire d’Etat au Trésor. Hédi Nouira militait au parti frontiste et collaborait à son journal La Flèche de Paris (25).

Hédi Nouira et le pacte

de Carthage (31 juillet 1954)

Pierre Mendès France vint à Tunis en avril 1954 plaider dans l’affaire du résistant Jellouli de Zaghouan et s’aboucha avec Hédi Nouira bien avant la défaite de Diên Biên Phû (7 mai 1954). De retour en France, les événements s’accélérèrent : les attentats se multipliant en Tunisie (26), au Maroc et la débâcle française en Indochine, jouant de concert pour faire chuter le gouvernent de l’Indépendant Joseph Laniel (13 juin 1954) et balisant l’ascension du gouvernement PMF (19 juin 1954 – 5 février 1955). PMF devait faire aboutir les négociations de Genève à propos du conflit indochinois et examiner dans la foulée le problème tunisien.

Or, une fois à Genève, PMF s’adressa à Roger Stéphane, résistant, journaliste anticolonialiste et fondateur de France-observateur et député socialiste anticolonialiste, Alain Savarypour entrer en contact avec Mohamed Masmoudi, Secrétaire général-adjoint du Néo-Destour et son délégué en France,afin de rendre visite au leader Bourguiba à l’île de Groix, le 4 juillet 1954, puis au château de la Ferté le 17 suivant. Les négociations secrètes entre le président du conseil PMF et le chef du Néo-Destour, Habib Bourguiba par émissaires interposés couvraient le mois de juillet 1954. PMF savait qu’à ce moment-là, Hédi Nouira, démissionnaire du Bureau Politique, était à Paris et suivait  de près les tractations en cours dont l’ossature provenait de leur entretien passé àl’hôtel Tunisia Palace en avril 1954. Et c’est avec l’aval de PMF que Hédi Nouira contacta Jean Jacques Servan Schreiber et Françoise Giroud de la direction du journal L’Express et publia tour à tour deux remarquables articles de clarté et de prospective, le premier daté du 3 juillet (c’est-à-dire la veille de la première visite d’Alain Savary à Bourguiba à Groix) exposant « le but des nationalistes tunisiens », destiné  pour l’opinion française et le second daté du 31 juillet (concomitamment avec la visite éclair de PMF à Tunis) annonçant dans un mode interrogatif « le renouveau en Tunisie », pour les Tunisiens et les Français de Tunisie (27). De plus, M. Hédi Nouira boucla le très harassant mais libérateur mois de juillet 1954 en signant son étude exhaustive sur « les traits psychologiques et politiques du Néo-Destour », « à la lumière de son fonctionnement, du comportement intellectuel  de ses cadres », en l’occurrence une présentation fine et documentée sur les origines et la formation des néo-destouriens, une idée « aussi exacte que possible (des) tendances politiques et sociales » de ce parti nationaliste (28). En somme, le 4e «homme clef de l’histoire de l’Indépendance tunisienne » — que la photo pas aussi singulière de septembre 1949 a loupé —,« le chef spirituel du Néo-Destour », M. Hédi Nouira n’a pas fléchi ou laissé apparaître une faiblesse quelconque en mars 1954 lors de son audition devant le Bureau politique du Néo-Destour réuni au domicile du grand militant Jellouli Farès à Montfleury. Tout simplement, en bon tacticien mesurant les menaces réelles de son rival Salah Ben Youssef, il a manœuvré pour que ses partenaires au Bureau politique acceptent sa démission pour maladie et nécessité de soins en France. Bien plus, Hédi Nouira ne s’est jamais départi de son engagement et affichait volontiers ses idées et approche nationaliste. Pour tout dire, il n’assuma pas un rôle d’homme de l’ombre dans les négociations franco-tunisiennes, au contraire, il les a suivis de près. Plutôt, c’est l’ego démesuré des deux leaders rivaux, Bourguiba-Ben Youssef qui l’a éclipsé.

Pour se convaincre de l’amitié et de la convivialité qui lient PMF et Hédi Nouira, jetez un coup d’œil sur cet instantané réunissant les deux hommes lors des festivités du 20e anniversaire de l’Indépendance tunisienne (1956-1976) et braquez sur le salut des deux mains, très différent de la photo solitaire de PMF placé immuablement sur le bureau du Président Bourguiba à Carthage. Mais cela est une autre histoire.

Au terme de cette restitution en vue de nuancer ce qui s’est passé au juste le 31 juillet 1954, Me Hédi Nouira était bel et bien le maître d’œuvre de ce coup d’éclat proposé par PMF au bey de Tunis, à savoir la reconnaissance de l’autonomie interne de la Tunisie. Autrement, comme le dit si bien l’Emir Chakib Arslan, personnalité incontournable des nationalismes maghrébins et à laquelle Hédi Nouira demeura fort attaché : « …L’histoire, malgré tout ce qu’on dit d’elle, est le meilleur juge des personnes et des choses d’ici-bas. Elle peut tarder à rétablir la vérité ; mais elle la rétablit tout de même » (29).

(*) Historien contemporanéiste,
spécialiste de l’histoire du  mouvement national et syndical tunisien.

Notes :

(1) La photo, publiée hier montrant les trois leaders connue pour la première fois, du moins en Tunisie est diffusée grâce à l’ouvrage de Charles André Julien : Et la Tunisie devint indépendante… (1951-1957). Paris, Editions Jeune Afrique, 1985. Ami du leader Habib Bourguiba depuis l’époque du Front Populaire (1936 – 1939), il intercédera avec le socialiste Armand Guillon, ex- résident général de France en Tunisie (1936 – 1938) auprès du Quai d’Orsay (fin 1948 – juillet 1949) pour le retour autorisé d’exil du Combattant Suprême le 8 septembre 1949.

(2) Elgey (Georgette) : La République des contradictions 1951- 1954 deuxième partie. Paris, Fayard, 1993, page 413. (3) Ainsi surnommé par l’enquête effectuée par une délégation de la SFIO en 1949 en Tunisie en vue d’enclencher des négociations pour résoudre le problème tunisien. Archives de la SFIO. OURS, (Office Universitaire de Recherche Socialiste où sont déposées et conservées les archives du parti socialiste français (SFIO) de 1905 à 1971). Paris.

(4) « Je suis venu aujourd’hui à Tunis pour proposer des solutions », allocution radiodiffusée, le 31 juillet 1954 In Archives Mendès France : Gouverner, c’est choisir. 1954-1955.Paris, 1986, page 185.

(5) Le leader syndicaliste, Nouri Boudali (1919-1929) révélait dans ses mémoires qu’il était présent à côté de Hached lors du retour de Bourguiba et que « Voyant Bourguiba pour la première fois, Hached étonné (lui) souffla à l’oreille : Mais, il est petit de taille !. (Boudali) lui répondit : Comme M. Thiers qui l’était aussi et qui marqua l’histoire du pays » In Boudali (Nouri) : l’Union Générale Tunisienne du Travail. Souvenirs et récits. Tunis, 1998, page 39.

(6) Mitterrand (François) : La politique française en Afrique du Nord Preuves,novembre 1953, page 5.

(7) Cette lettre et d’autres envoyées par le leader Salah Ben Youssef au correspondant du Néo-Destour en France, Jellouli Farés figurent in extenso dans le troisième tome de notre quadrilogie (éditée en arabe): Le mouvement national tunisien et la question ouvrière syndicale (1944 – 1951). Tunis, CPU, 2016, pp.217 – 223.

(8) Cf. notre étude (en langue arabe) : Le mouvement national tunisien et la question ouvrière syndicale. Ensemble pour conquérir l’Indépendance. Tome 3 (1944-1951). Tunis, CPU, 2016, pp. 308-342.

(9) Le Monde, 19 avril 1950. Lettre-réponse de Charles-André Julien sur la politique française en Tunisie (suite à la déclaration de Bourguiba au journal suscité du 14 avril 1950).

(10) « Hédi Nouira y avait révélé, souligne Dr Elie Cohen Hadria, des qualités remarquables de clarté, de précision et de courtoisie » In

Du Protectorat français à l’Indépendance tunisienne. Souvenirs d’un témoin socialiste. Nice, CMMC, 1976, page 136.

(11) Chatenet (Pierre) : Décolonisation. Souvenirs et Réflexions. Paris, Buchet/Chastel, 1988, pp.  96-118.

(12) Idem., page 118. Pierre Chatenet soulignait qu’il a préféré Hédi Nouira, « très bon juriste, imprégné en profondeur de culture française, maniant notre langue impeccablement, peu bavard » à Salah Ben Youssef « qui s’offrait volontiers comme interlocuteur, parlait largement pour deux et se mettait beaucoup en avant », Ibidem,pp. 95-102.

(13) Mohamed Kraiem, ex-membre de la commission administrative de l’Union Régionale de l’Ugtt de Sfax en 1947 soulignait dans ses Mémoires que « le Résident général Jean Mons (en guise de riposte au mot d’ordre de grève générale maintenu et assumé par l’Ugtt) présenta à S.A. Mohamed Lamine Bey de Tunis un projet de décret proclamant la dissolution de l’Ugtt. Lamine Bey, par une astuce (suggérée par Salah Ben Youssef), rétorqua qu’il était disposé à signer le décret si celui-ci portait un caractère général en y englobant les autres mouvements syndicaux (c’est-à-dire l’Ustt communiste et la CGT-Force Ouvrière socialiste) ». Le projet tourna court et son échec scella l’alliance Hached-Ben Youssef- Lamine Bey In Feuillets d’une vie. Du Mouvement Syndical au Gouvernement. Tunis, L’Or du Temps, 2013, page 69.

(14) SHAT, 2H424, dossier : Néo-Destour : renseignements sur l’organisation, l’activité des cellules, les déplacements des principaux leaders (1945-1951), document : revendications à présenter devant l’ONU par Ben Youssef (Renseignements en date du 20 septembre 1948).

(15) Hadria (Elie-Cohen) : Du protectorat français…, Op.cit.,page 236.

(16)Le leader syndicaliste nationaliste Farhat Hached collabora intensément dans l’hebdomadaire néo-destourien Mission en signant 143 articles (1948-1952). M. Chekib Nouira m’assura lors d’un entretien que Farhat Hached, au moment crucial de la résistance et de la répression en 1952 est passé chez eux pour leur livrer un fusil et des cartouches destinés pour leur auto-défense.

(17)SHAT, 2H134, dossier : les bulletins d’information du Néo-Destour.

(18)SHAT, 2H134, dossier : Comité Supérieur de lutte et de défense de la Patrie (11 mai 1953).

(19) Conférence  de presse sur le problème tunisien par Christian Pineau, jeudi 5 novembre 1953 au siège de la SFIO In  Archives de l’OURS, 5 pages.

(20) Le Monde, 8 avril 1954. Les réformes tunisiennes, par Hédi Nouira, ancien membre du bureau politique du Néo-Destour.

(21) – Rapport non daté adressé par Ahmed Ben Salah à Bahi Ladgham probablement en septembre 1953 In Ladgham (Bahi) : Les années décisives 1952-1955. Correspondance. Tunis, Cérès Editions, 1990, pp. 190-192.

– Lettre de Salah Ben Youssef (Stockholm) à Bahi Ladgham (New-York) juillet 1953, en arabe Idem, page 39.

(22)

• Nouira (Al Habib) : Des souvenirs qui m’ont ébranlé (Dhikrayat asafat bi).Tunis, Cérès Editions, 1992 :

– Lettre de Hédi Nouira à son frère Al Habib (août 1953), pp. 300-301.

-Lettre n°78, juillet 1953, pp. 303-305.

– Lettre n°79, décembre 1953, pp.305-306.

– Lettre n°82, avril 1954, pp. 310-311.

• Bouali (Al Bachir): Souvenirs d’un militant nationaliste (Dhikrayat Mounadhil Watani). Présentation du professeur Jellouli Farès. Tunis, non daté, en arabe,  page 176.

(23)Idem, pp.174 et 179. C’est par l’entremise d’Al Bechir Bouali, trésorier du Néo-Destour clandestin (1952-1954) que l’entretien  s’est effectué.

(24) Gaston Bergery est connu dans les milieux nationalistes tunisiens pour avoir plaidé dans l’affaire du journal « La Voix du Tunisien », interdit et sanctionné en 1931 et pour ses idées fédéralistes. « Le député radical-socialiste de Seine et Oise voyait la nécessité d’un redressement de la formule du Protectorat que l’on devra pour le grand bien de la Tunisie  et de la France aiguiller vers l’indépendance de la Tunisie » In La Voix du Tunisie, 6 juillet 1931. Le député Bergery à Tunis, par Chedly Khairallah.

(25) Nous en avons trié une dizaine pour les années 1936-1937 dont celui consacré à M’Hamed Ali El Hammi : une grande figure du syndicalisme tunisien (26 décembre 1936).

(26) Le 29 mai 1954, Mohamed Salah Mzali, chef du gouvernement échappait miraculeusement d’un attentat  à la place de la Kasbah :

« Il est certain que si j’avais précipité ma marche vers la voiture, si je m’étais arrêté, ou si j’avais rebroussé chemin, j’aurai sûrement été atteint par l’un ou l’autre des projectiles (tirées)… » In Mzali (Med Salah) : Au fil de ma vie. Souvenirs d’un tunisien.Tunis, EditionsH. Mzali, 1972, page 295.

(27) – L’Express, 3 juillet 1954, n°59. Le but des nationalistes tunisiens, Par Hédi Nouira du Comité directeur du Néo-Destour.

– L’Express, 31 juillet 1954, n°63. Renouveau en Tunisie ? Par M. Hédi Nouira du Néo-Destour.

(28)Le Néo-Destour, ses caractéristiques psychologiques et politiques, Hédi Nouira, avocat à la Cour d’appel de Tunis, In  Revue de Politique Etrangère, n°3, juin – juillet 1954, pp.317 – 334.

(29) Arslan (Shakib) : La mort de Kemal Atatürk In La Nation Arabe, n°20-21, septembre – décembre 1938, pp. 1075-1081.

(*) Historien contemporanéiste, spécialiste de l’histoire du mouvement national et syndical tunisien.

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