« Ali Zawa », «Les chevaux de Dieu », « Much Loved » « Razzia » et dernièrement « Haut et fort » (compétition officielle Cannes 2021), les films de Nabil Ayouch, à chacun de leur passage, ont marqué le public tunisien. Le réalisateur franco-marocain se confie à La Presse à propos de son dernier film « Haut et Fort ».

« Haut et fort », côté forme, cette fiction a des allures de documentaire et c’est nouveau dans votre travail, pourquoi avoir choisi d’explorer cette voie ?

J’ai déjà commencé à creuser cette route avec «Much Loved». Quand je dis cette route, je parle d’une fiction du réel. Une fiction basée sur une réalité où des personnages réels qui existent ou ayant existé et puis d’adapter une grammaire cinématographique qui soit extrêmement naturaliste et qui brouille les frontières entre la fiction et le documentaire. L’objectif étant de flouter les frontières qui permettent au spectateur de discerner ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas.

Tout est fiction ou tout est réel ?

Tout est fiction, mais tout est basé sur un travail d’observation du réel. Ce travail d’observation est mis en forme d’une manière extrêmement proche du réel et sous l’égide d’une histoire qui, elle, est complètement écrite et inventée.

C’est le genre d’exercice qui, soit vous libère soit vous met sous le joug d’une énorme contrainte ….

En ce qui me concerne, cela m’a offert une immense liberté de travail. Cela a nécessité un mode de tournage très différent de mes autres films. En fait, le tournage de « Haut et fort » s’est vraiment étalé. Il fallait donc une façon d’appréhender l’histoire et les personnages, une façon qui soit mouvante et pas figée sur un scénario.

Vous avez tout de même pris le risque de dérouter le spectateur avec ce film…

Le cinéma sans prise de risque n’est pas du cinéma.  J’aime chercher, creuser, inventer et surtout dire et raconter les personnages. Ce qui est beau dans cette histoire de « Haut et Fort » ce sont justement ces jeunes et ce professeur que j’ai trouvé dans ce centre culturel. Ce qui était important pour moi ce n’était pas d’observer ce réel et de m’en détacher ensuite pour ramener des comédiens professionnels à leur place. La question était comment m’emparer de l‘existant et en faire une fiction. Bien sûr, le mode peut être original et déstabilisant pour certains spectateurs, mais le récit doit prendre sa place et devenir très dominant au fur et à mesure que le film se développe.

Les jeunes dans le film vont tenter de se libérer du poids de certaines traditions par le rap … C’est un mode d’expression qui vous attire particulièrement ?

Le rap est aujourd’hui le moyen d’expression le plus puissant pour la jeunesse du monde entier. Le monde arabe n’échappe pas à cette règle depuis une vingtaine d’années.  Je dirai que la jeunesse du monde arabe s’est emparée de ce moyen d’expression pour faire parvenir ses revendications avec beaucoup de force. D’autre part, le rap me ramène à mon enfance en banlieue parisienne à un moment où il débarquait. J’ai assisté à l’émergence de ce phénomène et c’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai vu cette vague se déplacer vers le monde arabe. J’ai vu tout de suite qu’il y avait un moyen extraordinaire pour parler des aspirations de la jeunesse arabe.

D’«Ali Zawa» à « Haut et fort » vous êtes dans une société de marginaux. Qu’est-ce qui vous attire chez cette catégorie ?

C’est vrai que dans mes films j’ai eu beaucoup d’attirance pour les personnages qui vivent en marge. C’est probablement dû à mon histoire personnelle. Mais  dans « Haut et Fort », cette jeunesse n’est pas marginalisée …. Je dirai qu’elle n’est pas écoutée. Ce qu’elle a à dire n’est pas politique alors qu’elle fait l’objet de pseudo-intérêt du mouvement électoral. Mais ce qu’elle a à dire est fondamental et c’est très important de se pencher sur son combat et sur ses rêves … Parce que je trouve que la jeunesse du monde arabe ne rêve pas assez … Elle a du mal à se projeter … Et ça, c’est un vrai problème.

Que vous a apporté ce film en tant que réalisateur ?

Il m’a apporté une nouvelle voie à explorer … C’est un nouveau langage qui m’a attiré et que j’avais envie de développer. C’était périlleux parce que c’est un tournage qui a duré deux ans, avec de la réécriture et du remontage. C’est une manière inhabituelle de faire du cinéma, mais j’ai trouvé des partenaires qui m’ont fait confiance. Je vous avoue que c’était jouissif pour moi de découvrir ce champ d’expérimentation.  D’autre part « Haut et Fort » est probablement   le film le plus autobiographique. Ça me ramène à une part de mon enfance à Sarcelles. C’est le film où je me suis le plus mis à nu durant ma carrière. Je suis quelqu’un de pudique et c’est une étape de franchie …

Le cinéma arabe a-t-il besoin aujourd’hui de nouvelles écritures ?

En tout cas, le cinéma arabe a la possibilité d’être meilleur. C’est un cinéma qui a la possibilité de sortir de ses cases, d’avoir plus de profondeur. C’est un cinéma qui a la possibilité d’être conquérant. Nous avons aussi besoin d’être plus audacieux, comme le cinéma asiatique a pu l’être et d’explorer d’autres formes de narration.

Dans « Haut et fort » il y a un Tunisien à l’image…. C’est le directeur photo, Amine Messadi, et à qui vous faites appel très souvent dans vos films …

En effet, il y a un talent tunisien dans ce film qui est co-directeur de la photo et qui est Amine Messadi. C’est quelqu’un pour lequel  j’ai beaucoup de respect … Un des meilleurs que je connaisse et pas seulement dans le monde arabe. Je trouve qu’il a une grande sensibilité à l’image, un vrai don naturel pour être avec sa caméra là où il faut, à l’endroit juste. La Tunisie a beaucoup de    chance de l’avoir. C’est aussi avec ce genre de technicien  qu’on peut explorer d’autres champs des possibles.

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