L’interview diffusée la semaine dernière sur une radio privée, du réalisateur Abdelhamid Bouchnak, a lancé la polémique sur la Toile. Ce passage radiophonique a soulevé bien des questions et a fait réagir aussi bien le secteur culturel que médiatique.


Bouchnak, invité chez Malek Ouni, n’avait pas d’actualité particulière au sens conventionnel du terme. Certes, son film «Papillon d’or » est fin prêt, il est dans l’attente d’une éventuelle sélection aux prochaines JCC, rien de croustillant selon des normes connues des médias à buzz. Bouchnak n’est pas venu chercher une promotion d’une œuvre, une relance d’une sortie en salles qui perd de l’aile, faire du show pour se remettre en selle ou riposter sur une quelconque déclaration ou attaque. L’interview, qui commençait par un jeu de questions-réponses entre l‘animateur et l’invité, a, très vite, viré vers un monologue dans lequel l’animateur avait du mal à placer un mot. Car Abdelhamid Bouchnak en avait gros sur le cœur. Il est venu faire une annonce, dénoncer, lancer une pierre dans la mare. D’abord, il pointe du doigt un point crucial en dénonçant un système de financement et de production de fictions télévisées régi par le diktat de la publicité et du marketing. Quand produire ? Produire pour le mois de Ramadan est une décision de marketing liée à la consommation de masse… Que produire ? C’est aussi une question dont la réponse revient aux annonceurs. Et si, parfois, le service public s’engage dans des aventures, de prime abord hasardeuses, cette «prise de risque» se heurte facilement à une vision purement commerciale du client/annonceur.

Deuxième point soulevé par Bouchnak : le rôle des médias comme maillon essentiel de la chaîne de production et de promotion. Sur un ton stoïque, ferme et déterminé, il annonce la rupture de l’accord gracieux artiste-média faisant appel à son droit à l’image.

Certes, comme il le soutient, tous les artistes ne sont pas un produit médiatique, ils ne sont pas tous fruit d’un buzz éphémère.  Bouchnak remet les choses dans l’ordre, entre artistes et médias le rapport est d’égal à égal. La réciprocité du besoin de l’un vers l’autre est un fait que nous ne devons pas ignorer. Demander une rémunération pour tout passage demandé par le média est pour lui un droit… Décliner l’invitation est aussi un droit que l’artiste doit se réserver.

Entre ces deux points que nous retenons, évoqués par l’invité, il est essentiel de relever quelques remarques : d’abord, dans ce passage, qui semble organisé à l’avance, Abdelhamid Bouchnak a bien choisi le média, l’heure d’écoute et l’animateur pour que sa parole parvienne au plus grand nombre des auditeurs, profitant ainsi de l’audience et de la popularité de ladite radio. Et c’est en cela une reconnaissance de l’impact que peut avoir son intervention sur cette radio et pas une autre. Bouchnak joue le jeu mais c’est lui qui mène le jeu. Il garde bien le temps de parole, passe son message, s’adresse à ceux qui ont eu la malchance de refuser ses projets, et nargue ceux qui n’ont pas eu le courage de suivre sa veine artistique.

Et si le capital, les annonceurs, les sponsors ou le monde de la publicité et du marketing ont toujours réussi à tirer les ficelles du jeu de la production et de la création, sans miser sur l’originalité, l’audace, la créativité, et se reposant sur des ingrédients immuables comme la famille, les traditions, l’humour purement tunisien, l’ambiance festive… ils devraient, dorénavant, penser à changer d’attitude. Et repenser leur rôle dans ce système de production, en dehors du langage managérial relatif au rendement, profit et gain…

L’interview a fait, elle aussi, le buzz, les déclarations de Abdelhamid Bouchnak ont fait réagir la Toile, les pour, les contre, médias contre artistes, artistes entre eux, etc. Mais que va-t-il rester au-delà du buzz ? La question du financement de l’art et de la culture, la relation des médias avec les artistes et d’autres questions aussi relatives aux mécanismes du secteur ne peuvent pas se limiter à un coup médiatique même s’il provoque le débat.

Abdalhamid a dit vrai, mais n’a pas tout dit… d’ailleurs, il n’est pas censé tout dire et se substituer à toutes les structures actives et inactives qui représentent le secteur. Il n’est pas censé, à lui seul, même s’il a eu le courage de donner un coup de pied dans la fourmilière, régler les défaillances du système, réfléchir la restructuration, se battre pour le statut de l’artiste et redéfinir le paysage et le redessiner. Abdelhamid Bouchnak a lancé la balle, il faudrait une bonne réception pour que la partie continue.

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