Spécialisée dans la production et le développement du contenu numérique depuis 2015, la société Instalingo, implantée à Kalaâ Kebira dans le gouvernorat de Sousse, s’est trouvée au cœur d’une enquête judiciaire qui a acculé son propriétaire à s’installer pour le moment en Turquie et mettre la clé sous la porte. Des accusations très graves pèsent sur les activités de cette entreprise selon le porte-parole du Tribunal de première instance de Sousse. Il s’agit d’un attentat ayant pour but de changer la forme du gouvernement, d’inciter les gens à s’armer les uns contre les autres, à provoquer le désordre, le meurtre et le pillage sur le territoire tunisien, conformément aux articles 67, 68 et 72 du Code pénal. S’agit-il réellement d’une entreprise spécialisée dans la manipulation de l’opinion ou juste d’une tempête dans un verre d’eau ? La justice tranchera.

Le 26 juillet, soit un jour après les mesures exceptionnelles annoncées par le Président de la République Kaïs Saïd, le fondateur de la société Instalingo, Haithem Kehili, quitte la Tunisie à destination de la Turquie après avoir été soumis à la fameuse mesure de consultation (S17). A-t-il anticipé son arrestation? Ses récentes déclarations ne font que confirmer l’hypothèse d’une fuite programmée dans un pays où il ne risque pas l’extradition, d’autant plus qu’il s’affiche sur  les réseaux sociaux en compagnie du  président de la Turquie, Rajab Tayyab Erdogan. Il est vrai aussi que les nouvelles nominations sécuritaires annoncées en août dernier n’auguraient rien de bon pour certains «protégés» d’anciens responsables au sein du ministère de l’Intérieur.

De la ville turque Istanbul,  Haithem Kehili multiplie les déclarations et tente de blanchir son entreprise et de contrecarrer certaines rumeurs se rapportant à ses activités. «C’est une boîte tunisienne spécialisée dans la production et le développement de contenus numériques sous toutes leurs formes,  écrites et audiovisuelles. Elle propose  une gamme de services intégrés dans l’édition de contenus numériques et de traduction .Elle tente de tirer vers le haut la jeunesse tunisienne. Des opportunités de travail sont mises à jour sur le site officiel de l’entreprise et sur les réseaux sociaux. Depuis sa création en 2015, elle a réussi le défi en termes d’employabilité  avec une centaine d’employés parmi lesquels figurent des journalistes auxquels elle a offert la possibilité de faire fructifier leur talent, notamment en matière de pilotage des projets de communication digitale», précise-t-il .

 

Soutien à Nabil Karoui lors de la présidentielle !

Sur le plan politique, le créateur d’Instalingo ne nie pas le soutien qu’il a porté à Nabil Karoui lors du deuxième tour de la présidentielle, mais réfute tout lien avec le parti Ennahdha. «Au premier tour, j’ai d’ailleurs voté pour Abdelkarim Zbidi», a-t-il ajouté dans l’une de ses récentes déclarations. Réfutant certaines accusations inhérentes à la raison de sa  présence en Turquie et ses liaisons avec les «Frères musulmans», il explique qu’il vit dans  ce pays  avec sa famille  et qu’il a des bureaux aussi bien à Qatar qu’à New York, regrettant par la même occasion l’acharnement contre sa société  et les poursuites judiciaires à son encontre. «On travaille dans la transparence totale», martèle-t-il.

Sur les réseaux sociaux, il va plus loin et  accuse des  sécuritaires d’avoir kidnappé sa sœur. Une accusation très vite démentie par le porte-parole du Tribunal de première instance, Ali Abdelmoula, qui a expliqué que  la sœur du propriétaire de la société a été entendue puis relâchée dans le cadre de la même affaire. Elle a, ensuite, de nouveau été arrêtée pour comparaître avec les autres  suspects devant le juge d’instruction. 

Haithem Kehili pointe du doigt plusieurs «infractions» dans le cadre de cette enquête et évoque dans un statut sur les réseaux sociaux des «écoutes téléphoniques» et des «filatures discrètes» effectuées illégalement  qui n’ont pas permis d’établir que sa société se livrait à des activités d’espionnage et de renseignements mettant en péril la vie du Président de la République, comme ceci a été rapporté aux unités sécuritaires.

 Une affaire à suivre…

Qu’il soit victime ou présumé coupable dans une affaire qui n’a pas encore dit son dernier mot après trois mois d’investigation, Haithem Kehili a choisi la mauvaise stratégie de défense en préférant fuir le pays et fermer sa boîte. Aujourd’hui, il fait l’objet d’un avis de recherche et il en est de même pour  son épouse et pour une autre personne se trouvant à l’étranger, selon le porte-parole du Tribunal de première instance de Sousse. Six personnes parmi les suspects, dont une journaliste, avaient déjà comparu devant le ministère public et le juge d’instruction avait dans un premier temps décidé de prolonger leur détention. L’affaire avait pris une autre tournure et enflammé encore plus la Toile.

La stratégie de fuite adoptée par le créateur d’Istalingo n’a fait que renforcer la position de ses détracteurs sur fond de rumeurs et de contrevérités quant à la nature de ses activités et le matériel ultrasophistiqué dont dispose l’entreprise en question.  L’actionnaire implanté en Turquie a consolidé les craintes et les doutes de ses détracteurs. «Il s’agit bel et bien d’une boîte visant le Président de République et notamment sa décision de geler les activités du Parlement après le 25 juillet», font savoir ces derniers. La focalisation de cette entreprise  sur la position de Yadh Ben Achour  fustigeant le recours par le locataire de Carthage à l’article 80 de la Constitution a été prise comme exemple dans le texte de la campagne menée contre Kaïs Saïed. «On est en plein exercice d’influence et de manipulation d’opinion», nous déclare à titre anonyme l’un des experts en matière de production et de développement de contenu numérique mais pas dans l’illégalité, compte tenu de l’absence d’une loi-cadre organisant de telles entreprises. La question qui s’impose est la suivante: comment légiférer sur l’intelligence artificielle ?», enchaîne-t-il

Boîte d’espionnage ou simple entreprise qui s’est trouvée au cœur de la tempête suite aux mesures prises après le 25 juillet  visant à assainir le pays des lobbies politiques et leurs réseaux d’influence qui se dissimulent derrière des sociétés de média? La question mérite d’être posée.

Mais, tout bien considéré, la décision du juge d’instruction du Tribunal de première instance de Sousse 2 de maintenir en liberté les personnes auditionnées sans pour autant clore l’affaire ne fait que confirmer la bonne santé de la justice, d’une part, et la complexité de l’affaire, d’autre part.

Pour ce qui est des accusations graves portées contre le propriétaire de l’entreprise, sa fuite vers l’étranger ne plaide guère en sa faveur.  Il risque même un jugement par contumace sans compter sa discréditation auprès de ses employés.

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