Pour le mouvement Ennahdha, le constat est là : à force de tirer sur la corde des réparations, elle a fini par casser entraînant dans sa chute la gloire d’un parti qui connaît aujourd’hui la plus grave de ses crises

La question des réparations a depuis les lendemains de la révolution posé un vrai problème en Tunisie, suscitant jalousie, rumeurs, dramatisation à outrance et frustrations. Tout comme d’ailleurs dans la plupart des expériences de justice transitionnelle de par le monde. Probablement sans préméditation, le premier décret-loi du 19 février 2011 sur l’amnistie générale signé par Foued Mbazaâ, a contribué à focaliser le débat sur la justice transitionnelle autour de l’indemnisation financière des anciens prisonniers politiques.

« Tous ceux qui sont concernés par l’amnistie auront droit à la réintégration à leur emploi et à la demande de réparations », précise la loi.

Contrairement aux idées reçues, des militants de gauche et leurs descendants, lorsqu’ils ne sont plus éligibles pour rejoindre les rangs de l’administration publique, ont aussi bénéficié des avantages de l’amnistie générale.

« Mais comment évoquer les réparations sans identifier au préalable les ressources allouées pour cet objectif ? Sans connaître non plus le nombre précis et le profil des bénéficiaires », s’interrogeait en 2012 Kora Andrieu, à l’époque experte associée au bureau de Tunis du Haut-commissariat aux droits de l’homme des Nations unies.

Très vite, la Troika est au pouvoir. Le mouvement Ennahdha, qui dirige la coalition, découvre que les réparations sont le meilleur moyen de calmer les ardeurs de ses anciens militants — certes représentant le contingent le plus large des victimes de la tyrannie — tout en intégrant ses sympathisants dans les rouages de l’administration tunisienne. Le 13 décembre 2012, Hamadi Jebali, alors chef du gouvernement, signe un décret sur la reconstitution des carrières des anciens détenus politiques, qui fait gagner à des fonctionnaires, majoritairement islamistes, le retour à la vie administrative après plusieurs années de rupture jusqu’à quatre grades d’un seul coup ! Par contre, livrés à eux-mêmes, plusieurs anciens blessés de la révolution ont vu leur santé péricliter et leur situation se dégrader à vue d’œil malgré une série non-stop de sit-in, marches de protestation, conférences de presse et grèves de la faim.

Cette focalisation sur l’un des piliers de la justice transitionnelle, à savoir les indemnisations financières, n’est pas allée de pair pour le mouvement Ennahdha avec les autres revendications de la discipline, à savoir la vérité, la redevabilité, la réhabilitation de la mémoire et la réforme des institutions. La décision de nommer Mohamed Ghariani, dernier secrétaire général du RCD, le parti de Ben Ali, en tant que conseiller de Rached Ghannouchi sur le dossier de la justice transitionnelle le prouve amplement. Il s’agit plutôt ici d’une transaction : un chèque contre la mise à mort d’un processus auquel ont pourtant adhéré plus de 60.000 victimes.

Créé en vertu du décret du 13 novembre 2018, au temps de Youssef Chahed, le Fonds de la dignité n’a jamais fonctionné depuis. Mais était-ce vraiment le temps propice pour appeler à son inauguration en ce début juillet devant un sit-in d’anciens amnistiés nahdhaouis au moment où l’épidémie du coronavirus faisait des ravages parmi la population ? Et que les chiffres les plus rocambolesques circulaient sur le montant que l’Etat devait distribuer sur les 18.000 victimes concernées par les réparations alors que personne n’a véritablement évalué les sommes dues aux rescapés des violations graves des droits humains ? Pour le mouvement Ennahdha, le constat est là : à force de tirer sur la corde des réparations, elle a fini par casser entraînant dans sa chute la gloire d’un parti qui connaît aujourd’hui une rafale de démissions. La plus grave de ses crises.

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