Ses rêves le portent loin, sa passion nourrie par les histoires et un imaginaire sans limite font de Helmi Dridi un artiste rayonnant. Quand il parle de son métier, de ses débuts, de ses rêves et du chemin qu’il a tracé et qu’il continue à suivre, ses yeux pétillent. La scène est son terreau et l’écran lui donne des ailes.

Pour toute vocation, il y a un début, quel était pour vous le déclic, le début de la passion, la révélation ?

Je dirais que le déclic s’est fait à l’école primaire. Notre institutrice voulait qu’on interprète un conte et tous les enfants levaient le doigt pour jouer les héros, sauf moi qui voulais le rôle de la sorcière. Et j’y ai pris goût ! C’était probablement une première prise de conscience de ce que veut dire interpréter un rôle. Au collège c’est l’écriture qui a pris le dessus, et j’ai proposé mes textes pour la mise en scène. Mais on m’a proposé un rôle pour le spectacle de fin d’année. Et depuis, j’ai joué chaque année dans les créations scolaires, puis amateur. Je n’ai pas arrêté.

D’où puisez-vous ce désir de jouer, d’endosser des rôles et de faire partie du jeu ?

Je pense que c’est venu des contes que ma mère me racontait, je fais partie d’une génération qui a été bercée par les contes qui forgent le caractère, qui m’ont inculqué des valeurs que je garde jusqu’à maintenant. Et je me rends compte aujourd’hui dans ce que je fais que les histoires racontent le destin de l’humain. Et ce n’est pas anodin que l’homme de préhistoire a commencé par raconter des histoires avec les dessins qui entraient en jeu avec un jeu d’ombre et où on racontait des histoires. Les histoires forgent notre destin et notre avenir…

Le baccalauréat en poche, vous abandonnez des études scientifiques pour choisir l’Institut d’art dramatique, qu’a-t-il offert à l’artiste que vous vouliez être?

C’était une évidence pour moi, mon choix était déjà fait, d’autant plus que j’avais l’habitude d’assister régulièrement aux projets de fin d’études de l’Isad et c’était pour moi des moments intenses en découverte et en émotion. A l’Isad, j’ai passé quatre années de vécu, de partage, d’études et de création auprès d’une famille et d’amis extraordinaires. Aujourd’hui encore, je considère que ces années-là étaient les plus belles de ma vie. L’Isad m’a donné une appartenance à un groupe, a aidé à définir notre vision du monde, forger notre caractère, choisir un positionnement artistique et aussi un engagement politique, découverte, justice, partage. Résument mes années d’étude et de formation. Je peux dire que les années Isad ont fait l’acteur que je suis aujourd’hui… en grande partie en tout cas…

Le départ pour l’Europe, était-ce une nécessité pour vous, un départ à la recherche de quoi?

A cette époque-là, et certainement à tort, je pensais avoir fait le tour, j’avais travaillé avec des metteurs en scène confirmés, de grands noms du théâtre et du cinéma. Et plus je rencontrais des metteurs en scène, plus je découvrais de nouvelles méthodes, cela me permettait d’incarner des personnages divers, et d’explorer des techniques nouvelles. J’étais avide de nouvelles rencontres. Et je savais aussi qu’avec un départ, le retour est toujours possible. Je suis donc parti avec ce désir d’aller voir ailleurs, découvrir d’autres cultures, me frotter à d’autres metteurs, à d’autres méthodes, suivre des stages, partir vers d’autres univers, d’autres manières d’aborder le métier et percevoir le monde. C’est le théâtre et la scène qui nous initient au désir d’aller voir l’autre avec ses différences, et chacun a quelque d’unique qu’il apporte à l’autre.

Je n’avais pas de plan préétabli, je n’avais pas planifié mon départ, l’Europe  n’était pas pour moi un objectif. Puis la France s’est imposée par la force des rencontres. Surtout avec Jacques Malaterre que j’ai connu quand il est venu faire son film “Homo-sapiens le sacre de l’homme” en Tunisie, et m’avait choisi pour le premier rôle. Pendant le tournage, il me parlait déjà d’autres projets. Et il y a eu ce départ en France pour continuer cette expérience. Puis il y a eu les raisons du cœur et j’ai rencontré ma femme.

Vous êtes installé en France, mais vous restez tout de même nomade?

Le nomadisme est le destin de plusieurs personnes qui vivent dans un espace tel que la Méditerranée. Nous sommes nourris par le désir d’aller voir ailleurs. On partage tellement de choses entre nous, les peuples de la Méditerranée.

Pour répondre à votre question, je tourne pas mal, je voyage beaucoup. Le théâtre et le cinéma m’appellent à bouger, je retrouve quelque chose d’essentiel à l’image des premiers humains qui battaient la terre vers d’autres territoires et même vers l’inconnu. La vie est un éternel mouvement et la sédentarité est un enfermement. Nous nous enfermons dans nos idées arrêtées, dans l’image que nous nous faisons de nous-mêmes, et que nous véhiculons à l’autre. Alors que le nomadisme, le voyage, la marche, nous enrichit par la force de l’idée que la Terre appartient à ceux qui la sillonnent. J’aime beaucoup cette philosophie du nomadisme.

Avec votre formation et votre parcours théâtral, le cinéma/l’image vous a rapidement séduit…

Au début je n’étais pas conscient de la différence entre les deux ; pour moi c’était un terrain de jeu et je prenais plaisir à interpréter des personnages aussi bien au théâtre qu’au cinéma. Bien sûr, le cinéma demande une technique de jeu un peu différente mais au début j’y suis allé à l’instinct. Après et avec les rencontres avec les réalisateurs comme Nouri Bouzid qui m’a dirigé pour ma première fois, on commence à comprendre le mécanisme et à questionner l’outil. De plus, nous étions aussi très proches de nos amis de l’école de cinéma (Isam), on habitait ensemble, on discutait cinéma et théâtre. En leur compagnie, notre cinéphilie s’est développée et notre regard s’est affiné. Ces étudiants de cinéma sont devenus par la suite les réalisateurs, producteurs, techniciens que nous connaissons comme Ridha Tlili, Alaeddine Slim, Lassaad Oueslati.

Du théâtre à l’écran, comment et de quoi s’est nourri Helmi l’acteur ?

Il y a beaucoup d’a priori disant que les acteurs de théâtre ne sont pas de bons comédiens pour l’écran, et là je voudrais souligner que cela est une défaillance du directeur d’acteurs qui ne sait pas diriger un comédien. Un acteur est une pâte dont il faut savoir saisir les capacités et les mettre au service de l’œuvre. Quand on regarde les acteurs de l’école britannique, on remarque qu’ils sont tous des acteurs de théâtre et qui continuent même à en faire. Même ceux, qui ont percé dans le cinéma d’abord, ont suivi des cours de théâtre par la suite. On ne peut pas dissocier la scène de l’écran. La formation au théâtre nourrit l’acteur avec ce temps dont nous disposons à façonner le personnage, le réfléchir, le construire. Et tout ce temps que nous passons au théâtre devient un temps de préparation de l’acteur à son métier, lui procure les outils pour faire, créer et construire. Ce n’est pas le cas pour le cinéma. Le théâtre forme, enrichit et modèle l’acteur et toute cette expérience et ce métier nous le mettons au service d’un film qui répond à une autre logique de production. Moi, à mon arrivée en France, je n’arrivais pas à continuer à faire du théâtre et c’était beaucoup plus du cinéma et de la télé. Et j’ai fini par lancer ma propre compagnie pour pouvoir continuer à m’exercer, élaborer mes projets, continuer à me questionner en tant qu’acteur sur les planches et cela m’a nourri jusqu’à ce que je retrouve d’autres occasions de faire du théâtre. Et depuis je n’ai pas arrêté. Cette année encore je me retrouve à Avignon avec un projet passionnant intitulé “désaxés”.

La mise en scène était aussi votre formation mais on vous voit rarement metteur en scène, pourquoi ?

J’ai fait quelques tentatives, j’ai complété ma formation avec feu Ezzeddine Gannoun, dans le cadre du Centre arabo-africain de formation et de recherche théâtrale, j’ai appris avec d’autres metteurs en scène, j’ai eu la chance dans des créations d’être au centre des actions et de travailler avec de bons metteurs en scène. J’ai appris en les observant, qu’ils n’ont eux-mêmes initié. Mais mon métier d’acteur est prenant. J’aime beaucoup jouer, et quand je suis sur un projet, je mets tout entre parenthèses pour m’y consacrer entièrement. Cela met en veilleuse mes propres projets. Mais j’ai eu le temps de réaliser un documentaire en 2012 “Le pain de ma mère”, et là un premier film de fiction «Marécage».

Vous êtes un acteur entre deux rives, quelle image vous essayez de forger, celle qu’on vous donne et celle que vous aimeriez donner ?

L’image que l’on construit dépend beaucoup du parcours et de tant de paramètres, il y a ceux qui ont trouvé leur chemin, d’autres se sont égarés. Le jour où l’opportunité réelle s’est présentée à moi avec “Le sacre de l’Homme” et les propositions qui ont suivi par la suite, j’ai su qu’être acteur est aussi une mission. Mais ce n’est pas toujours évident. Il a fallu aussi une longue traversée du désert puis la machine a pris. Aujourd’hui, je peux me permettre de faire des choix, de refuser des projets qui ne me conviennent pas. Jouer l’immigré en France ne me dérange pas, je suis typé et je l’assume, mais je joue d’autres rôles aussi parce que je suis avant tout comédien. Je choisis en fonction du sujet, du personnage, du discours final du film.

Quel regard posez-vous sur la situation de la culture en Tunisie ?

Le goût est amer, j’ai toujours eu l’esprit critique, même étant encore étudiant. Je ne me contente pas du peu. Mais là je ne vois pas de vision claire pour la culture, une stratégie ou une politique culturelle définie. Les artistes se battent seuls face à un paysage devenu hostile aux arts et aux artistes. Les politiques vivent dans une bulle à part, négligent le rôle de la culture et son apport. Comme s’ils faisaient tout pour rendre les gens incultes, dépourvus de sens critique et de pensées évolutives. Ils savent très bien que, pour maîtriser la masse, il faut la priver de produit culturel car toute culture est, par essence, éclairée ou devrait l’être. La culture et ses différentes expressions artistiques sont une ouverture sur le monde et sur soi.

Charger plus d'articles
Charger plus par Asma DRISSI
Charger plus dans Actualités

Laisser un commentaire