Par Sayda BEN ZINEB
Artistes, critiques commissaires d’expositions, directrices de centres d’art et de musées, chercheuses et universitaires de Tunisie, du Maroc et d’Algérie se sont réunies lors d’un colloque tenu à Rabat (les 22 et 23 septembre 2021), pour débattre du thème : « Les femmes et l’art au Maghreb Arabe ».

Organisée par l’Aica International (association internationale des critiques d’art, basée à Paris), et l’Aica Maroc, la rencontre s’inscrit dans les directives proposées par le programme de participation de l’Unesco (2020-2021), axé sur « l’Afrique et l’égalité des genres » qui concerne la Tunisie, le Maroc et l’Algérie.

Tenir un pareil événement en temps de pandémie en invitant autant de participants, c’était vraiment un grand défi lancé par un comité scientifique composé de spécialistes des arts dans les trois pays, dont Nadia Sabri, présidente de l’AICA Maroc, et Rachida Triki, professeure d’esthétique et de philosophie de l’art, (Université de Tunis), qui a présenté à cette occasion une édifiante communication sur : « Les problèmes posés par l’écriture de l’histoire de l’art ». Quant aux contributions des différents participants, elles ont été réparties en une série de quatre panels qui s’articulent comme suit : « Critique d’art et médias », « Les écritures de l’art nationales », « Récits d’artistes », et « Histoires et actualités des espaces d’art ».

Une présence tunisienne brillante

Il faut signaler la brillante participation des artistes tunisiennes présentes au colloque qui sont: Najah Zarbout, Delel Tangour, Wafa Gabsi, Najet Edhahbi et Emna Ben Yedder, directrice de l’espace Central Tunis. 

Najah Zarbout a essayé de révéler,  lors de son intervention,  le secret de sa démarche en insistant sur l’importance de son vécu dans la genèse de son œuvre.  Pour elle, questionner l’humain dans son conditionnement ou ses désirs de liberté  est une invitation à se positionner entre l’espoir et la peur. Le choix du papier et sa blancheur immaculée ont été pris après des années d’expérimentation de plusieurs médiums et différents matériaux. Le découpage au scalpel, le gaufrage et le pliage sont là, explique-t-elle, pour aider la lumière à mieux creuser dans le papier, à apparaître en plein support, le support duquel toute création est originaire…

L’artiste photographe Delel Tangour  a présenté, quant à elle, l’association in’art Hammamet dont elle est responsable. Une pépinière de création pour les jeunes diplômés  en audiovisuel, arts plastiques et design de la région du Cap Bon, explique-t-elle. Chacun y trouve son compte ; expositions,  présentations de livres, journées d’écriture, poésie, musique, ateliers de sensibilisation sur le patrimoine matériel et immatériel intramuros de la Médina de Hammamet… Avec, bien sûr, l’implication des enseignants designers  de l’Institut supérieur des Beaux-Arts de Nabeul  dans la création écologique et la récupération. Autre participante tunisienne, Wafa Gabsi, fondatrice d’Archivart, un projet qui fait couler beaucoup d’encre.

C’est pour constituer en premier lieu, confie-t-elle, des traces sur l’art contemporain visuel en Tunisie et en Afrique.  Archiver toutes les données une fois inscrites sur le site. Les datas archivées feront l’affaire d’une édition de livres et d’articles sur l’art contemporain tunisien et africain. Cette réserve de données  est, selon elle, l’équivalent d’une mine d’or quant à la recherche de traces visuelles et éditoriales sur l’art.  La seconde mission d’Archivart, rappelle Wafa Gabsi, est de faciliter la découverte et l’acquisition d’œuvres d’art contemporain grâce au digital pour que l’art soit accessible à tous.

Critique d’art et médias

Prenant part au panel portant sur « Critique d’art et médias », nous avons évoqué à titre de rappel, les événements du Palais Abdellia à La Marsa, en juin 2012, quand des salafistes, religieux extrémistes, ont détruit des œuvres d’art affirmant qu’elles portaient atteinte au sacré, et menacé de mort leurs auteurs. Ou bien encore, le cas de la cinéaste Nadia El Fani, militante laïque et féministe, dont le film « Ni Dieu, ni maître »  suscita en 2011 (année de la Révolution)  la haine des islamistes allant jusqu’à saccager à coup de pierres  la façade en verre de la salle de projection… La réponse des   artistes, intellectuels et de la société civile fut la dénonciation des manifs et des sit-in devant le Théâtre municipal de Tunis ; des protestations violemment  réprimées par les islamistes.  Les médias, eux, ont dénoncé cette censure implacable.

Il ne  faut pas oublier non plus  la réaction  des réseaux sociaux, car chaque riposte  de la part des obscurantistes  entraîne une réponse. Une  réponse à la violence, à la censure, au discours fanatique et aux déclarations de certains membres du parti islamiste,  Ennahdha.

La place de la femme artiste
dans notre société

Le journaliste, de par son métier, est ancré dans la vie de sa société afin d’en être le témoin. C’est pour cela que le témoignage que je porte aujourd’hui devrait tout d’abord rendre compte de l’état de nos sociétés au Maghreb et plus particulièrement en Tunisie, ainsi que de la place de la femme artiste dans notre société.

Il y a divers contextes qui corroborent cette place. Ces contextes ont, certes, évolué à travers l’Histoire de la Tunisie, surtout depuis l’indépendance du pays en 1956. Les aboutissants de cette longue évolution et ses résultats encore insatisfaisants  devraient être exposés de manière lucide sur les plans politique, social et économique.

Tout d’abord, la volonté politique souvent chancelante en faveur des femmes, encore plus chancelante en faveur de l’art. La femme, en Tunisie, est souvent un argument électoral pour attirer les foules progressistes au bureau de vote. Sur le terrain, par contre, une fois le vote traduit en représentativité censée porter haut l’étendard de la femme, cette volonté ne se traduit plus en actions, encore moins en textes de loi.

Par ailleurs, il n’y a pas besoin de mentionner ce qu’il y a de plus évident dans nos sociétés maghrébines, leur caractère paternaliste. La société reste dominée par les hommes malgré la percée plus ou moins poussive de la femme dans certains domaines. L’art,  ici, constitue un bémol dans cette domination masculine. Il y a une forme de résistance contre le modèle paternaliste à travers l’expression artistique chez la femme. L’art constituerait ainsi le contrepoids du conservatisme devenu archaïque. Il traduit les aspirations de la femme en tant que membre entier de la société. Il renvoie l’image d’une femme  qui revendique son rôle et un statut digne d’elle. Si la société fait moins de place à la femme, l’art répare ce tort et octroie une tribune naturelle à l’expression féminine.

L’art fait ainsi office de libérateur, mais jusqu’à certains degrés. Car lorsque la société se fait pressante, les artistes  (les femmes en particulier)  sont poussés vers l’internationalisation de leur art, à franchir les frontières, à s’émanciper du contexte local vers l’international. On ne parle peut-être pas encore de fuite de talents artistiques comme on parlerait volontiers de fuite de cerveaux, toujours liée aux conditions socioéconomiques, mais la tendance n’a pas fléchi. Certaines actrices préfèrent s’exiler, certaines chanteuses et musiciennes poursuivent des études supérieures dans des Universités européennes. La tendance est plus faible pour les artistes visuelles.

Il faut dire que le contexte social est intimement lié au contexte économique. Nul doute que les artistes  (les femmes en particulier)  ne peuvent  vivre de leur art. Cette noble aspiration est difficile à concrétiser partout dans le monde et notre société maghrébine ne déroge pas à la règle. Les obstacles de nature économique se posent souvent comme des freins à la professionnalisation de l’art avec quelques exceptions. Artistes ou artisanes  (comme les potières de Sejnane en Tunisie) ont été souvent  marginalisées car le monde de l’art n’est pas épargné par les inégalités, le sexisme et la misogynie. L’art souffre et reflète les inégalités, dont les femmes sont victimes et, évidemment, cela engendre des difficultés pour celles qui veulent vivre de leurs créations. Il faut admettre que la situation s’est améliorée et qu’il y a des femmes artistes qui émergent surtout parmi les jeunes.

Le marché de l’art en Tunisie est, il faut le rappeler, un écosystème malheureusement clos et restreint. On ne peut que souligner les insuffisances qui empêchent son ouverture. Nous avons pour cela besoin de « fabriquer » des noms d’artistes et de les promouvoir.

Difficultés et embûches

Cet exposé sur le difficile contexte de l’art conjugué au féminin nous ramène maintenant au constat que la critique d’un tel domaine, surtout pour une femme, reste tout aussi difficile,  un chemin  semé d’embûches, selon mon expérience de femme journaliste culturelle qui s’intéresse naturellement à l’art, aux artistes et aux artistes femmes en particulier. D’autres, tout comme moi, subissent indifférence, domination dans une société patriarcale, aux moyens limités alloués à l’art et poussée par une timide volonté politique qui confond souvent art et divertissement. La critique d’art ne peut qu’épouser les maladresses et les limites de son sujet d’étude, à commencer par ce qui se passe dans les rédactions des médias supposés s’atteler à la critique d’art, dans la presse écrite en particulier.

Ces rédactions sont dominées par une composante masculine peu encline à l’ouverture et peu sensible à la place de la femme artiste dans son domaine. Il y a, certes, des dérives qui ne constituent pas la norme en Tunisie, mais dont la simple existence ne peut qu’être décriée. On assiste, à titre d’exemple, à certains articles qui échappent à la dimension esthétique de l’œuvre pour s’intéresser à l’esthétique de l’artiste en tant que femme. La femme-objet, objet sexualisé, et l’on confond alors: son art avec  l’exhibitionnisme qui appelle l’œil extérieur voyeur et inquisiteur. On se demande alors: quel terrain propice à l’émancipation d’une forme objective et scientifique de l’art féminin dans ces conditions ?

Une renaissance du secteur culturel

En conclusion, reconnaissons  qu’au cours de la dernière décennie, la création artistique  a émergé de tout bord, dont des femmes qui ont réagi  à la censure par la protestation, la dénonciation et la condamnation.   On a tous compris que l’Art est le rempart contre l’islamisme. Tous les artistes se sont engagés dans cette lutte contre l’interdit, les tabous, l’ignorance.   Tout le monde a pris sa palette et les artistes ont commencé à peindre, à écrire… à s’imposer !

En Tunisie, on connaît  une renaissance de tout le secteur culturel et artistique  (roman, poésie, photo, cinéma, théâtre, danse…). Il y a eu même d’autres formes d’art, comme le slam  et la poésie en arabe dialectal chez les jeunes qui critiquent,  dénoncent,  parlent d’eux-mêmes et  de  leurs préoccupations.

La poésie francophone,  pour ne prendre que cet exemple, a connu et connaît encore  un moment  de floraison avec l’apparition de beaucoup de poètes dont  des femmes : Tounès Thabet, Amel Chérif, Hind Abdelkéfi,  Néfissa Wafa Marzouki   et Souad Hajri, pour ne citer que ces noms.  Pour les femmes créatrices, l’art est aussi une quête de l’identité, du sentiment de l’affirmation de soi,  et un moyen de gagner leur vie et celle de leurs familles.  A travers leur art, elles s’interrogent sur elles-mêmes, sur la place qu’elles occupent dans la société, sur les obstacles qu’elles rencontrent. Une manière d’imposer leur présence, leurs idées, leur talent et leur existence.

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