Contre les lois de la nature, Othmane Mellouli trouvait facilement le cadre, y compris de la tête malgré ses 166 centimètres seulement. Son opportunisme lui valut le surnom flatteur de «Monsieur 75%», soit sa part individuelle à l’efficacité offensive du Club Athlétique Bizertin, le seul club dont il porta fièrement la tunique.

Malheureusement, une série noire de blessures à répétition a eu raison de cet attaquant atypique qualifié par les journaux de l’époque de «diablotin». Un attaquant de poche, une fois appelé «George Best», une autre «Graziani», soit ses idoles des sixties et seventies.

Othmane Mellouli, tout jeune, quelle était votre idole ?

A l’âge de 16 ans, on m’appelait George Best, du nom du légendaire attaquant irlandais de Manchester United auquel je ressemblais, y compris les cheveux longs. Par la suite, on m’a surnommé Graziani, l’attaquant de Torino et de l’équipe d’Italie.

On reproche souvent au football de votre époque une certaine lenteur exaspérante…

Grâce au travail assuré par les préparateurs physiques que nous n’avions pas, les joueurs courent aujourd’hui plus vite, et le rythme de jeu est nettement plus soutenu. Mais la qualité technique était supérieure. Maintenant, pour un rien, on rouspète, on conteste les décisions de l’arbitre…Il n’en reste pas moins qu’un Zanetti ou un Giggs ont su prolonger leur carrière jusqu’à la quarantaine tout en ayant un comportement exemplaire.

Un jour, un journal de la place titrait «Un diablotin nommé Mellouli». Vous veniez alors d’inscrire les quatre buts de la victoire (4-0) du CAB dans les filets de Romdhani, le gardien de l’Association Mégrine Sport en tout juste une demi-heure de jeu, en première période. L’exploit est rare, non ?

Et il l’était d’autant plus que je me souviens avoir disputé ce match de la saison 1976-1977 alors que j’étais blessé. On m’a fait une piqûre pour calmer les douleurs une mi-temps ou une heure. Mais la souffrance me reprenait dès que je coupais l’effort. L’entraîneur n’a pas voulu me remplacer. J’ai dû serrer les dents pour rester sur le terrain jusqu’au coup de sifflet final. Je dois dire que cette saison a été la meilleure de ma carrière. Elle m’a vu, par exemple, réaliser un doublé face au CSS des Agrebi, Akid, Dhouib. On a gagné (3-2), l’autre but étant l’œuvre de Ridha Gabsi.

Etait-ce la seule fois où vous avez été aligné alors que vous étiez blessé ?

Non, j’ai contracté plusieurs blessures, surtout musculaires. En fait, je m’étais fait opérer d’une pubalgie par le Pr Bousquet à Saint-Etienne, en France, au terme de cette saison 1976-1977. J’ai même été tout près de rejoindre la sélection, sauf qu’il fallait compter avec la malchance. D’ailleurs, je n’ai pas marqué de but dans les sept derniers matches de la saison car je jouais blessé. Cela ne m’empêcha pas d’être sacré vice-meilleur buteur du championnat, derrière le Kairouanais Moncef Ouada (16 buts contre 18). J’ai inscrit deux buts à Attouga, et même un troisième refusé par l’arbitre pour je ne sais quelle raison. Une semaine plus tôt, Attouga venait d’arrêter le fameux penalty de Farès dans la loterie des penalties qui a suivi Tunisie-Maroc (1-1) sur le chemin du Mondial argentin. Souvent, les fans cabistes qui me croisent me rappellent ce match où j’ai excellé. On a fait match nul (2-2).

C’est votre meilleur souvenir sportif ?

Non, davantage qu’un souvenir précis, je retiens surtout l’amour des gens. Une certaine empathie. Une fois que je me trouvais à Monastir avec ma fille Ferdaous, qui poursuivait des études de médecine, j’étais dans une grande surface d’électroménager pour acheter de quoi meubler le petit studio loué par ma fille. De fil en aiguille, le vendeur me demande : «Votre accent n’est pas de Monastir. Vous venez d’où?». Je lui réponds : «De Bizerte. Je descends de la famille Mellouli». Il me demande tout de suite: «Est-ce que vous connaissez un certain Othmane Mellouli, ancien attaquant du CAB ?». Quelle fut sa joie quand il apprit que c’était moi-même. Les joueurs de mon époque ne gagnaient presque rien, c’était l’amateurisme pur et dur. Mais au moins, nous avions la reconnaissance et la sympathie des gens parce que nous ne leur avions donné que du bonheur. Enormément de bonheur.

Et votre plus mauvais souvenir ?

Mon dernier match face à l’Espérance de Tunis en demi-finales de la Coupe de Tunisie 1979-1980. Nous avons été battus (3-1), en grande partie à cause des choix tactiques frileux de notre entraîneur yougoslave Rado.

Il a opté pour un système ultra-défensif tout juste pour limiter les dégâts: je devais revenir derrière neutraliser les montées de Khaled Ben Yahia; mon copain Khaled Gasmi devait marquer à la culotte Témime. Avant la rencontre, Rado nous a dit, fataliste : «Que faire ? L’Espérance, c’est un quatre chevaux alors que nous n’avons qu’un deux chevaux!». Pourtant, je croyais dur comme fer que nous avions une belle équipe, éliminée la saison d’avant en demi-finales aussi (1-0, devant le SRS). J’ai énormément souffert pour revenir de blessure et je me sentais en forme. Mais voilà qu’il fallait ajouter cette grande frustration. On m’a convoqué pour entamer la préparation de la saison suivante, mais j’ai renoncé à repartir. Pourtant, à 29 ans, qu’il est dur d’arrêter alors que je voyais les Agrebi, Tarek…, qui ont le même âge que moi, partir pour six ou sept saisons supplémentaires.

Un but que vous gardez encore en mémoire ?

Au Mhiri de Sfax, en 1972-1973, un but marqué du rond central contre le SRS de la belle époque. Pourtant, je traînais une foulure à la cheville. Je n’ai pas encore touché le ballon que j’entendais derrière moi le souffle de Nafzaoui. De peur d’aggraver ma blessure, je balance le ballon comme je peux, presque pour m’en débarrasser. Le gardien railwyste, feu Mohamed Karoui, n’y a vu que du feu ! Nous l’avons emporté (2-0), l’autre but ayant été inscrit par Mohamed Choulak. J’ai également marqué beaucoup de buts de la tête aux plus grands gardiens : Attouga, Abdallah, Derouiche, Grich… Pourtant, avec ma taille, 1,66m, je suis ce qu’on appelle un joueur de poche.

Quelles sont les qualités d’un bon attaquant ?

Une bonne frappe, une pointe de vitesse intéressante, un jeu de tête solide et le timing. Il doit savoir ce qu’il va faire du ballon bien avant de le recevoir.

Même si je suis droitier, je sais jouer des deux pieds. J’ai d’ailleurs évolué à tous les postes de l’attaque: ailier droit, ailier gauche, inter gauche, avant-centre…

A votre avis, quel est le plus grand footballeur tunisien de tous les temps ?

Tahar Chaïbi, un footballeur complet qui aurait pu trouver un grand club en Europe s’il avait évolué dans ce siècle. J’ai joué contre lui durant ses deux dernières saisons. Comme beaucoup d’autres anciennes gloires, il n’a trouvé de soutien social que sur la fin de sa vie.

Et le meilleur entraîneur ?

Ma préférence va vers les techniciens tunisiens : Youssef et Larbi Zouaoui, Abdelmajid Chetali, Khaled Ben Yahia, Nabil Maâloul, Habib Mejri…

Quels furent vos entraîneurs ?

Chez les jeunes, Chedly Ouerdiane. Puis, au palier supérieur, Larbi Zouaoui et Mokhtar Ben Nacef, et les Yougoslaves Ozren Nedoklan (deux fois), Rado Radocijic (deux fois aussi), Petar et Alexander Gzedanovic.

Lequel vous a lancé dans le grand bain des seniors ?

Nedoklan. Il avait pour adjoint et préparateur physique Larbi Zouaoui qui poursuivait alors ses études en Allemagne. J’ai été lancé avec les seniors en même temps que Khaled Gasmi, Abdeljelil Mahouachi, Ali Mannaï, Abderrahmane Belhassine, Ridha Mokrani et Youssef Zouaoui. L’équipe s’appuyait alors sur le talent de Youssef Dridi, Mohamed Choulak, Moncef Ben Gouta, Ali Mahouachi, Ghazi Limam, Othmane Jerbia, Larbi Baratli, Ezeddine Ben Said…

Vos parents vous ont-ils encouragé à pratiquer le foot ?

Non, au contraire, je partais m’entraîner à l’insu de mon père Ahmed et de ma mère Zneikha.

Etes-vous resté par la suite proche de votre club ?

Oui, entre 2000 et 2009, j’ai assuré plusieurs fonctions au sein de mon club de toujours : président de la section football du temps de Hichem Sta et Ahmed Karoui, délégué et responsable de l’équipe seniors… Je suis un simple bénévole. A partir du moment où l’ambiance ne me plait plus, je peux partir. Il se trouve que certains dirigeants ne pensent qu’à leurs propres intérêts.

A chaque génération ses joueurs exceptionnels. Au CAB, quels furent ces joueurs qui ont marqué leur époque ?

Boubakar Haddad, Driss Haddad et le gardien Houcine dans les années 1960. Puis vint la génération de Youssef Zouaoui dont j’ai pris la relève comme buteur : Khaled Gasmi, Abdeljelil Mahouachi, Ali Mfarrej, Mohamed Salah Kchok, Larbi Baratli…Puis l’équipe de Hamda Ben Doulet qui joua deux ans avec moi.

Vous devez sentir une frustration pour n’avoir jamais joué en équipe nationale, non ?

Pas vraiment, car je prends cela plutôt avec philosophie. Chaque fois que je m’approchais de l’équipe nationale, une grave blessure me rattrapait. Une fois, pourtant, Mokhtar Ben Nacef, qui venait de quitter le CAB, m’a convoqué pour une présélection. J’ai été avec l’équipe de Chammam (ASM), Hadiji (ESS)… Nous avons joué un test entre la sélection «A» contre celle «B» en lever de rideau d’un match amical Tunisie 1958-équipe algérienne du FLN.

Etes-vous un homme comblé ?

Oui, Dieu merci, j’ai atteint tous mes objectifs dans la vie, y compris celui de fonder une famille unie. Je me suis marié en 1981 avec Narjess, 58 ans. Nous avons trois enfants : Nesrine, 38 ans, prof de sciences expérimentales, Omar, 35 ans, ingénieur en agroalimentaire, et Ferdaous, 28 ans, étudiante en médecine. Je vis bien dans une ville que je ne changerais pour rien au monde, Bizerte où il fait bon vivre. La chose la plus précieuse dans la vie, la santé va bien. Dites-moi, de quoi pourrais-je me plaindre ?

Quels sont vos hobbies ?

J’aime la bonne bouffe, surtout celle préparée à la maison. J’aime aussi sortir en bateau m’adonner aux plaisirs de la pêche avec mon frère Ridha qui a un studio de photographe.

A la télé, je regarde surtout les émissions traitant de cas sociaux. J’ai aussi un faible pour les vieux films égyptiens en noir et blanc. Mes acteurs préférés sont Faten Hamama et Houcine Ryadh.

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