Le Président de la République, Kaïs Saïed, a présidé, hier à Bizerte, la cérémonie officielle de la commémoration du 58e anniversaire de la fête de l’Evacuation. C’est une occasion pour revenir sur l’un des épisodes les plus sanglants de la décolonisation.

Le 6 juillet 1961, Bourguiba charge son directeur de cabinet, Abdallah Farhat, de remettre à de Gaulle une lettre personnelle. Rédigé par Bechir Ben Yahmed, ce message pose le problème de l’évacuation en termes vigoureux et adjure le président français de sauver les chances de coopération en admettant le principe de négociation sur l’évacuation de Bizerte et des territoires du Sud.

Pendant plus de dix jours, le gouvernement tunisien a espéré une réponse favorable, ou du moins une ouverture diplomatique qui permette de désamorcer la crise sans coup férir. Mais de Gaulle refuse purement et simplement de répondre au message de Bourguiba. Cherchait-il à faire perdre la face au président tunisien ou à le pousser à la confrontation ? Quoi qu’il en soit, la pression populaire s’est développée à Bizerte.

La base de Bizerte symbolise la position occidentale de la Tunisie, devenue le bastion sud-est de la défense du monde libre. La France en fait son leitmotiv pour rester présente sur le territoire tunisien après 1956, puis à Bizerte uniquement à partir d’octobre 1958.  Elle avait obtenu du jeune gouvernement tunisien la possibilité de stationner militairement sur son territoire dans le double cadre de la défense du monde libre et du besoin en sécurité d’un Etat tunisien en construction.

Mais la détermination d’Habib Bourguiba à rapidement construire l’Etat tunisien  l’amène cependant à dépasser les termes de cet accord. Certes, il concédait à ce que Bizerte demeure française le temps d’une période provisoire. Mais, en très peu de temps, il était parvenu à positionner la Tunisie sur la scène internationale.

Le 6 juillet 1961, Bourguiba charge son directeur de cabinet, Abdallah Farhat, de remettre à de Gaulle une lettre personnelle. Rédigé par Bechir Ben Yahmed, ce message pose le problème de l’évacuation en termes vigoureux et adjure le président français de sauver les chances de coopération en admettant le principe de négociation sur l’évacuation de Bizerte et des territoires du Sud.

Pendant plus de dix jours, le gouvernement tunisien a espéré une réponse favorable, ou du moins une ouverture diplomatique qui permette de désamorcer la crise sans coup férir. Mais de Gaulle refuse purement et simplement de répondre au message de Bourguiba. Cherchait-il à faire perdre la face au président tunisien ou à le pousser à la confrontation ? Quoi qu’il en soit, la pression populaire s’est développée à Bizerte.

En marge des grandes manifestations de rue organisées à Bizerte, à Menzel Bourguiba et à Médenine, des tranchées sont creusées à proximité des installations françaises et des barrages de grosses pierres et de sacs de sable sont dressés par les jeunesses destouriennes.

Le 12 juillet, l’amiral Amman, commandant de la base, rend compte à son gouvernement de l’évolution de la situation en ces termes : « Etant donnée la surexcitation dans laquelle se trouvent les jeunesses destouriennes qui affluent à Bizerte, des opérations très sérieuses, comportant l’emploi des armes, me paraissent inévitables à bref délai, dans le cas où aucune négociation n’aurait lieu ».

Engagement de l’armée

La tension s’aggrave davantage avec l’entrée en lice de l’armée tunisienne qui a été mise sur le pied de guerre à partir du 13 juillet, et dont quatre bataillons, formés pour la plupart de vétérans des guerres indochinoises, ont pris positions autour de la base.

L’engagement de l’armée dans un mouvement de masse d’une telle ampleur relève-t-il de la simple intimidation ou d’une option militaire sérieusement envisagée ? A cette question, M. Bahi Ladgham a répondu que le rôle assigné aux militaires engagés dans cette action a consisté à encadrer les volontaires et les jeunesses destouriennes, à servir de force d’appoint, en cas de marches populaires sur les installations françaises de Bizerte et à neutraliser, le cas échéant, les pistes d’atterrissage de l’aéroport Sidi-Ahmed.

Mais si le mécanisme de l’épreuve de force se met lentement en place, la situation diplomatique reste bloquée. Ulcéré par le silence français, Bourguiba publie, contrairement aux usages diplomatiques, le message secret adressé à de Gaulle.

Le 17 juillet, c’est-à-dire le jour même où on annonce la reprise des négociations franco-algériennes, s’adressant à l’Assemblée nationale, Bourguiba annonce que s’il n’a pas une réponse positive française, dès mercredi 19 juillet, 0 heure, le blocus total de Bizerte sera effectif et les volontaires partiront dans le sud, en direction de la borne 233.

La réponse de de Gaulle

L’action de masse qui s’est voulue, au départ, pacifiste et graduelle,  s’est subitement muée en un moyen de pression violent. Pour les observateurs de l’époque, il s’agit là « d’une reconversion du bourguibisme, méthode de compromis et de décolonisation progressive, muée soudain en technique de liquidation radicale des séquelles du colonialisme ».

Les délais fixés par Bourguiba précipitent les choses. Mardi 18 juillet à midi, la réponse de De Gaulle arrive par la voie diplomatique classique. Elle rejette la demande présentée, sous prétexte « qu’une solution ne saurait être recherchée dans une atmosphère de passion, ni sous la menace de manifestations populaires ».

La réponse française ne laisse aucune ouverture à un Bourguiba trop engagé. L’encerclement de la base devient effectif, à partir de mercredi 19 juillet, 0 heure. En même temps, des volontaires entreprennent la marche à travers le désert, sous le commandement d’Ahmed Tlili, vers la Borne 233. Au même moment, un task groupe composé de trois vaisseaux de guerre et du porte-avions « l’Arromanche » reçoit l’ordre de se placer sous le commandement de l’amiral Amman et de croiser au large de Bizerte.

L’ordre de tirer

A 13 heures 30’, Radio-Tunis annonce que « l’armée tunisienne a reçu l’ordre de tirer sur tout avion violant l’espace aérien tunisien ». La violation de cette interdiction par un hélicoptère français constitue le coup d’envoi de la guerre. A 15 heures 23, les premiers coups de feu sont tirés par la garde nationale tunisienne. Pour les Tunisiens, il ne s’agit encore que de simples coups de semonce, les installations de la base n’ayant pas été visées.

Leur plan de guerre ne prévoit d’ailleurs pas une confrontation généralisée. Tout au plus s’attend-on à des accrochages limités entre des garnisons terrées à l’intérieur de leurs enceintes et des volontaires solidement encadrés par les militaires. La tactique adoptée a par conséquent consisté  à combiner le harcèlement populaire avec une pression militaire plus ou moins graduée selon l’évolution de la situation. Mais l’ampleur de la réaction française va désorganiser complètement l’exécution du plan tunisien.

A 18 heures 10’, une première vague de 14 avions nord Atlas (2500) en provenance de Blida largue sur les terrains de Sidi Ahmed les premières compagnies de parachutistes du 2e Prima.

Les armes automatiques tunisiennes entrent en action, les premières victimes tombent à Sidi Ahmed du côté français. L’aviation française intervient aussitôt, en attaquant aux roquettes et à la mitrailleuse les barrages gardés par les volontaires civils ainsi que les positions de tirs de l’armée tunisienne et la garde nationale.

Combat sur le territoire

tunisien

A 19 heures 29’, l’ordre arrive de Paris prescrivant à l’amiral Amman de faire sortir ses troupes des enceintes et de livrer le combat sur le territoire sous souveraineté tunisienne. Une opération combinant les forces de terre, de l’air et de mer est rapidement mise en place. Tous les moyens de la guerre éclair sont mis dans la balance : les avions, les blindés, l’artillerie lourde, les vaisseaux de guerre et les commandos de choc venus d’Algérie et placés pour la circonstance sous le commandement du colonel Lalande, un héros de la guerre du Vietnam.

En face, les attaques menées par les Tunisiens revêtent un aspect quelque peu surréaliste. Certes, de vifs engagements se déroulent entre militaires mercredi 19 et jeudi 20 aux abords immédiats de la base. Mais, par-delà l’offensive militaire qui ne peut, compte tenu de la disproportion des forces, remporter la décision, les responsables tunisiens ont misé sur la pression populaire pour forcer les fortifications françaises. En effet, au moment où les avions mitraillent les concentrations de troupes, ordre est donné à des foules nombreuses composées d’adolescents, de femmes, d’enfants et de cadres du parti de marcher sur les installations françaises de Bizerte et de Menzel Bourguiba.

La désastreuse tactique des boucliers humains

Mais la tactique des boucliers humains échoue lamentablement. La riposte française ne fera pas de distinction entre civils et militaires. La guerre populaire tourne court et l’armée tunisienne est contrainte de reconvertir sur le terrain ses plans de bataille.

Le gros des effectifs se replie sur la ville et se prépare à résister rue par rue. Le vendredi 21, commence la bataille de Bizerte. Elle durera deux jours et deux nuits pendant lesquels de jeunes officiers tunisiens (Boujelabia, Taj et Mokaddem…), coupés souvent de leur hiérarchie, résistent, pied à pied, à la tête de soldats sommairement armés à l’offensive de troupes d’élite appuyées par des chars et précédées par des avions de chasse.

La guerre est inégale mais la résistance est acharnée. La ville tombe à 70 %. Le dimanche 23, à 0 heure, un cessez-le-feu intervient.

Les pertes des Tunisiens sont particulièrement lourdes. Officiellement, il y a eu 670 morts et 1.155 blessés tunisiens, 30 morts et 100 blessés du côté français. En fait, il y aurait, selon différentes sources, entre 1.300 et 2.000 morts dans les rangs des Tunisiens.

L’écrasante majorité des victimes appartient à la masse des volontaires civils et des manifestants.

Sur le terrain, les troupes françaises ont non seulement dégagé les installations de la base, mais elles ont étendu leur zone d’occupation des territoires sur lesquels la souveraineté tunisienne est incontestée.

A ce désastre humain s’ajoutent toutes les conséquences politiques d’une guerre mal préparée : les relations diplomatiques avec la France sont rompues, les fonctionnaires et agents français détachés dans l’administration tunisienne sont mis en congé, des mesures conservatoires sont prises contre les positions économiques françaises en Tunisie. Le 25 août 1963, l’Assemblée générale des Nations unies condamnera d’ailleurs la France. Une résolution a même été adoptée en ce sens, par 66 voix contre 0 et 30 abstentions. Enfin, le 15 octobre 1963, les Français finissent par quitter Bizerte.

De cet épisode bref et tumultueux des relations franco-tunisiennes, on retiendra trois éléments essentiels :

Le premier est que la guerre de Bizerte avait une portée politique qui dépasse le cadre étroit des relations franco-tunisiennes. L’ampleur de la riposte ne se justifie nullement par les impératifs de la défense de la base. De Gaulle a réagi en fonction de la nervosité d’une armée frustrée de sa victoire au Suez et en Algérie.

Mais par-delà l’armée, on a sans doute voulu signifier au FLN, à travers le massacre de Bizerte, que « l’heure des faiblesses françaises n’a pas encore sonné ».

Le second est que de Gaulle a perdu en la personne de Bourguiba un allié potentiel qui aurait pu jouer un rôle modérateur dans la solution du drame algérien.

En ce qui concerne les relations franco-tunisiennes, si la guerre de Bizerte n’a pas mis fin a toute forme de coopération entre les deux pays, elle a entraîné le recul de l’importance numérique et financière de la colonie française en Tunisie (de 100.000 à 20.000 personnes) et la réorientation de la politique étrangère tunisienne vers un neutralisme provisoire. 

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