Un projet rhizomique qui n’a cessé d’évoluer sur différents supports et à travers différentes techniques. Siryne ne s’est pas arrêtée là voulant faire vivre et évoluer ses clichés autrement, les réincarnant pour leur donner un devenir autre, dans une sorte d’esthétique cyclique.


Le Centre des arts vivants de Radès (Cavr)  a dévoilé, du 26 septembre au 2 octobre 2021, les travaux de sortie de résidence des trois jeunes artistes Mariem Barka, Siryne Eloued et Mouna Fradi, elles y ont présenté les traces de leurs pérégrinations artistiques.

Comme pour d’autres avant elles (100 artistes plasticiens), la sélection est faite annuellement par une commission qui siège au ministère des Affaires culturelles suite à un appel à candidature avec présentation d’un dossier et d’un programme de travail. Trois candidats sont choisis et ont à leur disposition des ateliers individuels et une bourse qui leur permet de se consacrer à un projet artistique de leur choix durant 11 mois. Le séjour démarre le 1er novembre et s’achève le 30 septembre, à l’issue de cela, le Centre organise une exposition de fin de séjour des activités des résidents, qui peut avoir lieu au Centre ou dans une galerie de leur choix.

Intitulée «Oneiros», l’exposition de cette année nous a projetée dans des univers très singuliers  fait  «de songes, de formes, d’images échappant à la nuit et des mots emportés vers un ciel étoilé».

Nous parlerons dans une série d’articles de l’approche de chaque artiste, nous commencerons par le travail de Siryne Eloued.

Née le 20 mars 1994 à Tunis, Siryne a poursuivi des études à  l’Institut supérieur des arts multimédia de La Manouba, après deux années d’études supérieures en psychologie. Elle y obtient un diplôme en cinéma : écriture et réalisation. Son parcours est ponctué de plusieurs participations à des ateliers et autres programmes d’échanges, notamment à la Danish film school de Copenhague. Elle allie langage audiovisuel et photographique, cinéma et vidéo toujours en dialogue avec poésie et lyrisme.

Elle a réalisé une dizaine de courts-métrages, de même qu’elle compte plusieurs participations à des expositions collectives, entre autres à Elbirou Art Gallery à Sousse et à la Bibliothèque nationale de Tunisie.

En partant de la photographie, elle propose un travail ramifié et évolutif fait de recherches et autres expérimentations et proposant différentes approches et autres techniques. Elle fait évoluer ses clichés sur différents supports où elle tente d’inscrire onirisme, irréel, une aura occulte en faisant se rencontrer les dualités ombre/lumière, noir/blanc, positif/négatif.

«Le choix de l’intitulé «Oneiros» est le résultat d’une convergence qu’on a remarquée entre nous trois vers la fin de la résidence», nous éclaire-t-elle, et d’ajouter :  «Nous avions toutes un projet de départ, le mien était une recherche intérieure, celle d’un équilibre entre ma part d’ombre et de lumière.. Il y a eu ensuite le cadre et le décor environnant, l’aura du lieu qui nous a inspirées, chacune s’est saisie de cette matière à sa manière…»

C’est avec la photographie numérique que Siryne a commencé son travail, à travers laquelle elle dit avoir voulu capter des choses et autres lieux qui paraissent sortir du réel, de l’ordinaire, de leur contexte, comme hors temps. Ces moments elle les récoltait aux alentours du Centre. Elle solarisait ses négatifs pour leur donner un aspect irréel. Son travail a pris un aspect cyclique, comme dans un rituel avec trois photos par jour, cela l’apaisait et calmait son anxiété…

Pour ses tirages argentiques, elle devait trouver un moyen de le faire hors chambre noire, vu que le Centre n’en disposait pas. Une contrainte qui lui a fait découvrir le cyanotype, un ancien procédé photographique inventé en 1842, qui se fait à la lumière du jour et par le biais duquel on obtient un tirage photographique bleu de Prusse, bleu cyan. Pour être fidèle à sa thématique, elle a dû trouver un moyen pour noircir ses tirages en utilisant un mélange fait de thé et de café.  Les mêmes négatifs utilisés dans le cyanotype, elle les a exposés comme des œuvres à part entière sur papier transparent. Et dans cette même démarche du tirage sur papier transparent, elle a réalisé des collages sur du verre.

La jeune artiste a fait le choix d’utiliser ses journaux intimes comme matériaux, en faisant le tri elle est tombée sur un texte qui est devenu lui-même  une matière qui a nourri son travail : «Lorsque j’étais seule, je ne me sentais pas vraiment en sécurité que dans l’obscurité complète : je ne m’y voyais pas, c’est vrai, mais on ne pouvait pas me voir non plus. C’est alors que toute lumière éteinte et l’étrangeté de cet univers m’attiraient de temps en temps de l’autre côté de la fenêtre noire. Ce n’était nullement le début d’un cauchemar mais le commencement d’une escapade. Je mettais à profit le retour nocturne de l’infini pour échapper au contour aboli des choses. Et j’errai je ne sais où entre la terre et la lune, tous les sens en éveil, cherchant à surprendre je ne sais quel secret, je ne sais quel dialogue entre le brin d’herbe et la nébuleuse. J’étais sûre que tous ces mondes, mystérieusement agencés et dont je soupçonnais la connivence, finiraient par dire un mot de trop qui me livrerait la clé de l’énigme. J’allais en silence au-devant d’une vérité imminente, et c’est au moment où j’allais deviner que le sommeil effaçait brusquement le tableau que la nuit inscrivait ses signes.»

Un projet rhizomique qui n’a cessé d’évoluer sur différents supports et à travers différentes techniques. Syrine ne s’est pas arrêtée là, voulant faire vivre et évoluer ses clichés autrement, les réincarnant pour leur donner un devenir autre, dans une sorte d’esthétique cyclique. Elle passe, alors, à la sérigraphie, une technique en rapport avec son père qui en a fait son métier. Ce dernier l’aidait à sérigraphier un de ses clichés.

Il y a aussi la vidéo qui, pour elle, est une pratique qui va de soi, l’accompagnant comme un troisième œil. Lors de ses cueillettes photographiques, la jeune femme filmait des choses en mouvement, croisées ça et là.  Elle filme également le tri de ses journaux intimes, une manière, explique-t-elle, d’installer une distance émotionnelle. Cela a donné lieu à une vidéo faite de fragments de mouvements, une échographie de son cœur qui bat, une caresse faite à un chat, des nuages en mouvement…Le tout accompagné du son de la lune qu’elle a trouvé sur le site de la Nasa et le bruit des pages de ses journaux intimes qui tournent en prenant de plus en plus de rapidité…Une manière de tourner des pages du passé, comme elle le souligne.

«Mon travail est une ode à la vie, qui est faite d’ombre et de lumière. De l’obscurité jaillit la lumière, les deux sont indissociables et indispensables pour nous réconcilier avec notre existence», note l’artiste.

Bon vent!

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