Où sont passés les «Mozart» du football tunisien ?


L’amour comme la haine sont indissociables du football. Les spectateurs peuvent détester des valeurs refuges comme ils peuvent aimer de grands joueurs légendaires. En Tunisie, depuis quelques décades, les joueurs hors normes, «fuoriclasse», artistes et solistes, ont disparu des radars. Actuellement et quelques années auparavant, hormis peut-être quelque-uns, aucun joueur tunisien de classe mondiale n’émerge, que ce soit au milieu, en défense ou en attaque. Par le passé proche, ils s’appelaient Jamel Liman, Faouzi Rouissi, Ayadi Hamrouni, Zied Jaziri et tant d’autres qui avaient la particularité de déchaîner les foules, débrider le public et déclencher une déferlante sur les gradins dès leur entrée sur le terrain. Et puis, par la suite, le cérémonial se poursuivait toute la semaine, avec des gamins passionnés qui tentaient de dribbler leurs potes dans la cour de l’école, exactement comme Djabou, Blaïli, Bounedjah et tous ces Fennecs qui ont animé notre championnat ces dernières années. Revenons aux nationaux maintenant. Il est clair que les artistes du Team Tunisie ont vécu. Hormis Ellyés Skhiri, qui est l’anti-star par excellence, les joueurs de très haut niveau ne sont plus légion : par exemple, Joe Limam qui embrase le stade suite à un coup de reins ou un passement de jambes foudroyant, pour les frissons, actuellement, il faudra repasser et même attendre avant que l’histoire ne se répète.

On dit souvent que les jeunes manquent de maturité (quoi de plus normal). Sauf que dans le cas de l’éclosion d’un phénomène comme Jamel Limam, à 21 ans, il portait déjà les espoirs de l’équipe nationale, portant à bout de bras un Onze qui détenait en son sein l’arme fatale. Qu’il semble loin ce temps-là. Aujourd’hui, nous sommes en présence d’un désert offensif avec juste de rares bons joueurs d’attaque, à l’instar de Naïm Sliti par exemple. Rien d’effrayant dans l’absolu certes, mais le fait est qu’il devient très difficile de dénicher des attaquants d’excellent niveau. La faute à qui ? Chacun a sa part de responsabilité, en amont et en aval. Dans cette droite ligne, de point de vue projet de jeu, les équipes ont tendance depuis des années à adopter un style basé sur une formule où l’on entasse les récupérateurs sur le terrain. Et ce faisant, cette stratégie beaucoup plus défensive a entraîné la disparition des meneurs de jeu à l’ancienne, et cela a ainsi nui à aux attaquants traditionnels qui ont dû se mettre à défendre (le cas de Saber Khelifa au CA alors que personne ne lui demandait de défendre).

Après coup, c’est donc tout un réservoir d’attaquants qui sera mal exploité avec des joueurs naturellement doués mais mal utilisés. Maintenant, le gros des investissements techniques lors des répétitions est axé sur la stratégie, la connaissance de l’adversaire et la tactique à adopter surtout. Pourquoi ? Parce que les tenants des écuries ont laissé les anciens sur le carreau, privilégiant ainsi l’optimisation à la création, sans pour autant avoir ne serait-ce qu’un début de vision sportive. La réussite à tout prix et le talent au taquet. Comme si les joueurs étaient des androïdes, des automates qu’il faut juste formater dès leur plus jeune âge.

Les stars ont disparu des radars

Les prodiges ont donc disparu des capteurs, et ils sont actuellement invisibles en Tunisie, même si, au départ, lors de leur baptême du feu, ils faisaient figure de premier choix pour leur club employeur. Regardez l’évolution d’un certain Firas Chawat, ces derniers temps, et vous comprendrez pourquoi et comment l’on peine désormais à faire évoluer nos pépites, et à les accompagner dans ce processus de transition qui doit théoriquement les porter vers l’excellence et le haut niveau. Quel gâchis pour un joueur qui stagne pour différentes raisons. Pourquoi en est-on arrivé là avec ce grand espoir du football tunisien, qui plus est, s’est éloigné de l’intérêt du sélectionneur Mondher Kebaïer ? Au plus haut niveau, tout est question de préceptes désormais, même si l’on ne peut seulement symboliser notre football et juste le renvoyer à certaines notions-clé, comme l’intensité, la propension aux duels et les kilomètres avalés. Du chasseur de buts aux latéraux, c’est ça la réalité du football de très haut niveau d’aujourd’hui, un football marqué par l’avènement des box-to-box, des circuits de jeu avancés et d’une disparition progressive mais nette de certains profils, dont surtout les plus élégants, les artistes…Malheureusement, tout cela symbolise ce que le football est devenu, soit une frénésie de courses et un désert de responsabilités créatives, là où les schémas prennent parfois le pas sur les talents intrinsèques des acteurs. A ce jeu d’ailleurs, les coachs n’ont pas pris de gants. Clairement, ils ont de moins en moins envie de remettre leur destin entre les pieds des joueurs, et ce n’est pas Faouzi Benzarti qui viendra nous dire le contraire…On rembobine donc. Si l’issue du match ne peut dépendre de la performance d’un milieu offensif ou d’un attaquant créateur qui n’est pas Tarak Dhiab, Mohamed Hedi Bayari, Lotfi Hsoumi, Samir Bakaou, Hergual, Skander Souayah, Zoubeïr Baya et tant d’autres, pour nos scientifiques du ballon rond, il serait en l’état productif d’avoir recours à des circuits fermés, des idées tactiques renouvelables, chaque semaine, plutôt que de dépendre d’un seul joueur entouré de porteurs d’eau ! Cette évolution, constatée depuis dix ans chez nous, a fini par sauter aux yeux des puristes récemment.

Sport de zone et de percussion

Les temps ont décidément bien changé. Entre un créatif qui n’a pas d’intensité et un intense qui n’a pas de créativité, c’est plus facile de s’adapter pour un joueur intense que pour un créatif (essayez de comprendre!). En clair, la dimension athlétique est devenue très importante. Aujourd’hui, un joueur avec beaucoup de qualité technique, qui voit vite mais qui n’est pas athlétique, n’est pas capable de résister à la pression d’un adversaire. Forcément, il sera en difficulté, parce qu’il aura un  déficit d’explosibilité. Et là, on cible les milieux talentueux, ces joueurs dotés de feux de navigation à la place des yeux. Ils nous manquent ces numéros 10 à l’ancienne, disparus, ou presque. Aujourd’hui, surtout au niveau de la sélection tunisienne, c’est sur les côtés, ou plus en retrait que la responsabilité a fini par être déplacée. Bref, qu’ils soient milieux ou attaquants, de nos jours, les joueurs offensifs tunisiens d’élite sont devenus des joueurs de percussion plutôt que des avants de création. Question de pragmatisme d’abord, vu que quand on n’a pas de top créateurs à disposition, on s’adapte, comme semble l’illustrer Mondher Kebaïer (Ferjani Sassi semble en deçà des attentes à ce titre).  Revenons cependant au sujet qui nous tient à cœur. C’est un problème, quand le gaz vient à manquer tantôt en plein match. Etre explosif, athlétique ou rapide pour un joueur, en l’état, le facteur X n’a plus grand intérêt quand le talent n’est pas au menu. Là, on s’ennuie ferme, et même lors des dernières sorties du Team Tunisie, c’est tout le temps le même constat, celui d’une équipe remplie de joueurs au potentiel créatif limité ! Bref, franchement, même si  la mécanique n’est pas grippée, les fans ne sont pas emballés. Et dès lors, se réinventer va devenir une nécessité. Plus de combinaisons entre créativité et expansivité, voilà ce que les puristes attendent, même si c’est sur le premier concept que la marge de croissance doit être grande.

La créativité, ça se travaille aussi

Nous nous souvenons qu’à l’époque, au CA, en cadets, Amor Amri et Attouga travaillaient énormément l’animation, laissant libre cours au talent des jeunots sans les interrompre. Pour le coach, cette patience réclamait beaucoup de réflexions à l’entraînement.  Le message était clair : Il faut donner aux joueurs la liberté de créer, d’être moins formatés, moins stéréotypés. La suite, c’est qu’à terme, tous les joueurs peuvent évoluer un peu à tous les postes. Maintenant, cette ultra-polyvalence, c’est une forme d’utopie,  mais on peut y arriver à nouveau, à l’avenir. C’est certes une forme d’absolu, mais même en ces temps incertains, il n’est pas interdit de rêver.Depuis quelques années, le football d’antan est tantôt dénigré sous l’angle de sa lenteur, son manque de rythme et sa faible intensité. Actuellement, aucun entraîneur ne tolérerait un tel laxisme. Cette indolence apparente sonne pourtant faux. Et par contraste donc, c’est la rapidité du jeu actuel qui mériterait d’être pleinement perçue, avec des joueurs qui doivent maîtriser des passes qui auraient eu des allures de tirs, il y a deux ou trois décennies…La vérité est qu’il  n’est pas exclu que nos footballeurs actuels, ceux qui paraissent les plus frustes, aient un bagage technique égal ou supérieur à leurs prédécesseurs, mais que ce bagage reste inexploité dans un contexte où les exigences dans les duels et le respect des mises en place constituent des fins en soi, et contraignent donc à une efficacité maximale. C’est comme ça. Aujourd’hui, la performance, et elle n’est pas mince, se résume à ne pas perdre le ballon !

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