Par Mohamed Salah Fliss *

Au cours des journées du mercredi 19 au samedi 22 juillet 1961, on en est venu avec l’armée française aux armes à Bizerte et dans sa région. Quatre jours «de fer, de sang et d’acier»(Prévert) avec un bilan catastrophique à tout point de vue. C’était la réaction tunisienne officielle au blocage, tous azimuts, affiché par la France officielle en dépit de toutes les tentatives d’infléchir, ne serait-ce qu’en partie, ce blocage. L’armée française, tous corps confondus, forte de l’implacable fermeté politique au sommet du pouvoir, n’a pas hésité à « frapper vite et fort».

Le 15 octobre 1963, après l’indépendance algérienne et l’achèvement de la confection de son arme nucléaire, la France a décidé, unilatéralement — faut-il se l’avouer — de se détacher de Bizerte qui n’offre plus de garanties stratégiques valables. D’où l’évacuation des dernières fortifications de la base de Bizerte. Entre les deux dates, tout un enjeu mémoriel a vu le jour et s’est déployé pour aboutir à l’amalgame de la première date (19-22 juillet 1961) avec la deuxième (15 octobre 1963). Du coup, la première date s’est totalement éclipsée de la mémoire collective nationale ! Alors que la deuxième est fêtée annuellement comme étant à la fois la mémoire des martyrs, ce qui est absolument faux, et  la date du recouvrement de l’intégralité de notre sol national. Ce qui est conforme à la vérité.

S’interroger sur le pourquoi de l’enterrement pur et simple de la première date après soixante ans de la date de cet événement revient à crier à la manipulation d’un pan de la mémoire collective qui a trop duré. Parce que, au départ, cette date a été jugée aussi bien dérangeante qu’accusatrice. Chemin faisant, Bizerte devrait continuer à hanter tous les véritables protagonistes (tunisiens et français) suite à cette confrontation armée contre elle, contre sa population astreinte à fuir ses habitations pour survivre.

La mémoire individuelle et collective régionale et locale s’est montrée apte à préserver intacts des épisodes bien transmis de ce dramatique événement par les aînés partis ou encore en fin de vie. Qui plus est, quand une région porte profondément les séquelles d’une mise à l’écart en bonne et due forme, on ne peut que se rabattre sur les moments glorieux de notre histoire dont cette loyale confrontation avec le colonisateur. N’ayant pas peur d’appeler les choses par leur nom, cette guerre éclair n’a enfanté que les blessures mal ou pas cicatrisées du tout après soixante ans! Aussi bien du côté tunisien que du côté français. En fait, des deux côtés, on a opté pour la relégation de ce glorieux événement aux oubliettes.

Les premiers pour s’être engagés» dans un conflit armé, sanglant, meurtrier et inégal. Il était d’ailleurs irréfléchi des deux côtés, mal préparé, mal géré de notre côté, sur le plan technique et tactique….Ces hostilités qui ont entraîné « tant de dégâts et de malheurs à nos deux pays, « comme le disait si bien feu le général Mohamed Saïd El Kateb (Leaders du 18 juillet 2016). Alors que Jean Daniel, lui, considérait que : «Tout dans cette guerre était abominable. Elle ne fait honneur ni aux deux pays, ni aux deux dirigeants.». Les deuxièmes pour avoir pris fait et cause pour l’attaque tunisienne en la transformant en une véritable guerre ayant pour finalité de prendre le contrôle absolu de la ville coloniale et d’asphyxier la ville traditionnelle après avoir liquidé sommairement et froidement des milliers de jeunes civils tunisiens. Ces deux dates ont immanquablement leurs répercussions sur les deux pays, sur leurs histoires respectives et leur mémoire collective propre. C’est pour cette belle raison qu’il est aujourd’hui- après soixante ans – totalement absurde de continuer à amalgamer les deux événements: 19-22 juillet 1961 est la date de la guerre de Bizerte. Et le 15 octobre 1963, en occultant le premier pour ses facultés accusatrices. Alors que le 15 octobre 1963 est censé être un jour de victoire, et il ne l’est réellement que trop ! Sans que cela puisse permettre qu’un évènement en chasse l’autre! Puisque chacun des deux événements charrie une identité spécifique, et que celui qui a justement été chassé regorge d’esprit de résistance et de refus de la colonisation même si le démarrage du processus qui l’a fait naître n’était ni maîtrisé, ni synchronisé, ni rationnellement préparé. Il en ressort logiquement que Bizerte et sa région disposent entre autres de deux dates majeures en matière de décolonisation. L’une a consisté en une tentative, certes hâtive et mal agencée, pour faire bouger une situation par trop figée. Elle a été à coup sûr lourdement coûteuse en tout, pour les deux parties d’ailleurs. Et rien ne peut justifier qu’il va falloir continuer à l’enterrer. Alors que l’autre met un dernier terme à la présence militaire coloniale sur le sol national. Chacune dispose donc de l’intégralité de sa personnalité et de sa symbolique dans notre vécu national, et par voie de conséquence de notre mémoire collective, véritable vivier de notre unité et de notre marche commune vers notre futur. Sur un autre plan, en recourant à l’oubli comme moyen de manipuler et de dominer les masses, on joue une carte qui, tôt ou tard, se retournera contre ceux qui ont opté pour l’oubli comme réplique à leur incapacité d’assumer les retombées de leur choix et de s’assumer devant eux-mêmes et devant leurs peuples. Ceci est bien valable pour nous ainsi que pour nos ex-colonisateurs.

M.S.F.

(*) Militant de gauche et écrivain

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