Outre sa contribution à la création des richesses qui s’élève à environ 9% du PIB national, l’agriculture est un secteur essentiel et stratégique parce qu’elle touche directement à la souveraineté alimentaire. Cependant, la nouvelle réalité climatique, à laquelle elle fait face, implique la mise en place d’une nouvelle politique agricole durable qui nécessite la refonte de la gouvernance des filières, la gestion pérenne de la rareté des ressources hydriques disponibles et une meilleure adhésion des chercheurs scientifiques aux efforts d’adaptation au changement climatique. “La refonte de nos manières de faire est devenue une nécessité. Certains agriculteurs ont commencé à le faire de manière individuelle en se reconvertissant vers l’agroécologie”, affirme Leith Ben Becher, ancien président du syndicat agricole Synagri. Il apporte son éclairage sur les défis de l’agriculture de demain. Entretien.

Est-ce que le secteur agricole a été directement impacté par la crise du coronavirus ?

Sans vous faire une réponse de Normand, les secteurs agricole et de la pêche ont été moins touchés par les mesures de restrictions qui ont été mises en place pour endiguer l’épidémie, que les autres secteurs d’activité qui ont été dûment impactés, notamment le tourisme, le transport, la restauration, etc. Nous avons continué à travailler parce que l’agriculture est un secteur essentiel et nous avons été épargnés des restrictions de déplacement au cours de la première phase du confinement. De surcroît, la période du grand confinement s’est intercalée entre les deux grands moments forts des campagnes agricoles, c’est-à-dire entre la saison automnale, période de semis des céréales et de récolte des olives, et la saison des autres récoltes, toutes productions confondues. Mais il est vrai que les restrictions de déplacement nous ont un peu pesé non seulement au niveau de la mobilité de la main-d’œuvre occasionnelle mais aussi à l’export. Si les exportations d’huile d’olive ont enregistré une progression par rapport à l’année précédente, c’est parce que la récolte était bonne et, de plus, elle s’est déroulée au moment où les restrictions de déplacement et de commerce international ont été assouplies. Ce qui n’était pas le cas pour les dattes qui ont subi un retour de bâton, étant donné que la demande de dattes à l’international, notamment dans les pays musulmans, atteint son apogée au mois de Ramadan, période qui correspondait au pic de l’épidémie. Par ailleurs, les agriculteurs ont, aussi, subi un retour de manivelle de la contraction de la demande provoquée par la fermeture des restaurants et des hôtels. Les produits très consommés dans la restauration comme la pomme de terre ou les produits avicoles ont connu un rétrécissement de la demande.

Cela fait des années qu’on parle de la nécessité de mettre à niveau les filières agricoles, comme la filière lait, la filière viandes rouges ou encore celle des pommes de terre. Mais ces réformes n’ont jamais été concrétisées. Pourquoi ?

Les filières sont des chaînes de valeur, c’est une sorte d’organisation verticale de la production qui peut aller de l’obtention des semences jusqu’à la commercialisation. Il faudrait, cependant, distinguer entre les filières agroalimentaires un peu complexes où il y a un processus de transformation nécessaire et les filières de produits frais. Mais, d’une manière générale, il y a un problème de conception de ces filières-là. Il faut savoir ce que nous voulons en faire. Est-ce que ce sont des outils? Est-ce que c’est une vraie conception d’intégration et de complémentarité avec l’idée forte de recherche d’équité entre les différents maillons de la chaîne? Ipso facto, la question qui se pose c’est quelle gouvernance doit-on mettre en place pour que ces filières fonctionnent selon un mécanisme bien huilée? Si nous voulons que les filières soient organisées de façon à ce que le produit atterrisse dans l’assiette du consommateur aux meilleures conditions et au meilleur prix, selon la fameuse formule de la fourche à la fourchette, avec une répartition équilibrée de la valeur ajoutée entre les maillons en amont, il faut que la chaîne soit organisée, qu’il y ait une volonté commune, notamment exprimée par les décideurs politiques en termes de législations et de réglementations, pour structurer ces filières sous forme d’interprofession ou de consortium.

Les acceptions juridiques importent peu. Un peu partout dans la Méditerranée, en Espagne, en France et même au Maroc, les chaînes de valeur sont organisées sous forme d’organisations interprofession. Ce ne sont ni des cartels, ni une forme d’entente illicite ou même licite, ce sont des rencontres instituées dans l’objectif d’organiser le fonctionnement de la filière allant du producteur, en l’occurrence le semencier, jusqu’au transformateur et au vendeur en gros. Ces organisations interprofessionnelles travaillent pour savoir quelle qualité offrir au consommateur, quelles sont éventuellement les régulations à faire en termes même de surface, etc.

Et ce, avec l’intervention de l’Etat, notamment a posteriori pour assurer le contrôle. Ce sera, dans ce cas, une forme de décentralisation technique et d’autonomisation de l’interprofession.

L’idée est de déterminer ce que nous voulons faire de cette filière et non seulement les baptiser “filière” au sens de l’expression “lapin je te baptise Carpe”! C’est-à-dire leur donner le nom de filière sans y mettre ce qu’il faut d’organisation, de structuration, de moyens d’action nécessaires. Dans certains pays, les autorités vont même jusqu’au prélèvement de taxe parafiscale pour financer le fonctionnement de ces interprofessions. Prenons le cas de l’huile d’olive. C’est un exemple majeur qui concerne un produit qui n’est pas subventionné et donc suit une approche non biaisée de la valeur ajoutée. Les producteurs sont formellement organisés en filière mais, en réalité, chacun travaille de son côté à lui,ce qui implique beaucoup de gaspillage d’énergie. L’huile d’olive est un produit libre au niveau du marché et au niveau de l’organisation. Alors au lieu d’avoir autant d’intervenants sans aucune synergie, au moins essayons de les mettre en cohérence. La qualité va s’améliorer et idem pour l’exportation. Ensuite, je considère que dans un pays comme la Tunisie, qui est aux prises avec des problèmes de développement, il y a toujours une nécessité de régulation publique. Il ne s’agit pas de régulation autoritaire tous azimuts sans concertation mais d’un cadre législatif ou légal qui évite les grosses concentrations comme c’est le cas de la filière lait où un groupe industriel —qui a certainement travaillé et pris des risques— détient, aujourd’hui, 70% du marché des produits laitiers. C’est évident qu’il y a une sorte d’asymétrie entre cet acteur majeur et les producteurs extrêmement atomisés qui sont, en général, des petits et moyens producteurs et dont le nombre dépasse les 100 mille.

Il y a aussi le problème du coût élevé des intrants… ?

Le coût élevé des intrants, c’est la règle partout ! Et cela se répercute sur les prix à la consommation mais surtout sur la durabilité de la filière. Pour comprendre l’enjeu, prenons l’exemple édifiant de la filière céréale. C’est un secteur complètement monopolistique puisque l’Etat détient le monopole de l’achat direct ou indirect des céréales. Les augmentations du prix d’achat des céréales qui ont été décidées par l’Etat n’ont pas dépassé les 6% cette année, alors que le coût des intrants nécessaires (c’est-à-dire le coût direct) a augmenté d’au moins de 25%.

Dans le cas du secteur de l’élevage, notamment l’élevage laitier et avicole, le rôle des interprofessions dans la détermination des prix de vente est crucial. C’est le Gipac ou encore le Givlait qui gèrent relativement bien les filières et qui partent à la rencontre des transformateurs, des petits et des moyens producteurs, des syndicats, avec ses diverses représentations, pour déterminer, à juste titre, le prix de vente du lait ou de la viande blanche. Si c’est produit à un prix x c’est qu’il ne peut pas être commercialisé au prix x-1. La durabilité des systèmes de production est en jeu. Si on se soucie de la paix sociale c’est excellent. Mais la paix sociale ne peut pas se faire sur le dos des agriculteurs qui ne sont pas les gens les plus riches!

Le secteur agricole, qui dépend fortement des aléas climatiques, est exposé aux effets du changement climatique, puisque la Tunisie figure parmi les pays les plus vulnérables aux extrêmes climatiques. Comment faire évoluer notre agriculture pour l’adapter à une nouvelle réalité climatique ?

C’est la question centrale à laquelle il faut réfléchir pour agir. Le changement climatique est une réalité quasiment palpable au quotidien. Les récurrences des phénomènes extrêmes, notamment la sécheresse prolongée, la recrudescence des inondations, etc. en sont des preuves claires. La Tunisie a toujours été un pays aride qui souffre de la rareté de l’eau (on n’a qu’à se promener dans le pays pour voir que la moitié des régions du pays sont totalement arides). Au-delà de la pandémie, des problèmes d’épizootie qu’on a vécu et qui nous ont impactés d’une manière directe et indirecte, le phénomène du changement climatique est une question cruciale pour la durabilité de l’agriculture.

La refonte de nos manières de faire est devenue une nécessité. Certains agriculteurs ont commencé à le faire de manière individuelle en se reconvertissant vers l’agroécologie, en optant par exemple pour la réduction des passages d’outils pour travailler le sol, la limitation des apports d’intrants qui sont des dérivés du pétrole à la fois polluants et coûteux.

L’adaptation au changement climatique nécessite aussi un travail de recherche pour identifier les variétés de semence les plus adaptées à la nouvelle réalité climatique, mais aussi pour mettre en place des outils statistiques, de formation, des mécanismes de financement de la réforme foncière. Une nouvelle politique agricole durable est une question majeure qui se pose avec acuité. Elle doit répondre à ces enjeux majeurs et doit renforcer une recherche qui part des préoccupations mais également des expériences des agriculteurs.

L’organisation des producteurs est nécessaire, dans ce contexte, mais il faut qu’il y ait, de l’autre côté, une disposition à les écouter.

On nous reproche, très souvent, de ne pas être organisés mais même quand on fait entendre nos voix d’une manière assez structurée, il faut que quelqu’un nous écoute. De plus, il faut qu’il y ait des modes de production climatorésilients. Un arbitrage sur les cultures qui sont consommatrices d’eau, et qui n’ont pas un intérêt stratégique particulier, doit se faire. Par exemple, la production des fraises ou des tomates cerise ne devrait pas être une nécessité stratégique pour un pays comme la Tunisie surtout que ces cultures sont souvent destinées à l’exportation.

Certainement un bilan où on intégrera la fameuse notion d’eau virtuelle doit être établi.

On exporte souvent des produits très aquavores, alors que nous pourrions destiner cette eau consommée à des cultures, plus durables mais aussi plus importantes en termes de capacités d’emploi, de potentiel d’exportation, de contribution dans l’autonomie alimentaire et de souveraineté alimentaire. C’est, en quelque sorte, la leçon qu’on doit tirer de la pandémie : On doit être capable d’assurer un maximum de nos besoins alimentaires. Il faut destiner l’eau dont on dispose à l’olivier, au blé dur, au blé tendre, au fourrage, à l’élevage ovin, etc. Un travail sur la question de la durabilité de l’agriculture a été réalisé mais n’a pas été mis en œuvre et depuis, c’est de la gestion quotidienne du secteur.

La nouvelle politique agricole nécessite une refonte, une mise à plat de la gouvernance du ministère de l’Agriculture, qui est trop renfermé sur lui-même, trop lourd à agir. Je souhaite, à cette occasion, bonne chance à l’actuel ministre bien qu’il soit connaisseur de la maison, mais venant de la recherche. C’est un ministère très lourd, complexe, accablé par les contradictions. Pour l’exemple de la gestion des ressources hydriques, le ministère de l’Agriculture ne peut pas à la fois être celui qui mobilise, gère et distribue l’eau. Il ne peut pas être celui qui fait la police de l’eau, ce n’est pas possible.

En même temps, on nous rabat les oreilles avec l’histoire du nouveau code des eaux qu’on nous présente comme une panacée qui va en finir avec les problèmes de la pénurie d’eau alors qu’il ne résoudra rien puisqu’il ne sort pas de cette conception désuète de la politique de la demande pour aller vers une politique de l’offre qui gère la rareté. Compte tenu de l’importante rareté de nos ressources hydriques, il est indispensable d’équilibrer les usages agricoles de l’eau qui représentent 80% du total de la consommation du pays.

C’est-à-dire que nous devons faire un arbitrage sur ce qu’on produit selon nos capacités hydriques ?

Absolument. Et selon nos priorités aussi. Les politiques agricoles ne se basent pas sur la framboise, la fraise ou la myrtille, même si on a tous envie d’en manger mais elles sont fondées sur les produits majeurs de l’alimentation humaine, qui sont les protides, les lipides et les glucides. Par exemple, nous ne sommes pas capables d’assurer notre autosuffisance en sucre issu de la betterave mais nous avons pu assurer une très forte autonomie dans la production des viandes rouges, du lait et des viandes blanches.

Pour les céréales, nous sommes dépendants à plus de 50% des marchés extérieurs. La Tunisie achète le blé dur à 180 dinars la tonne alors que l’Etat la paye au producteur tunisien 87 dinars dans le meilleur des cas. C’est une question qui se pose : est-ce que nous voulons continuer à subventionner indirectement les producteurs étrangers aux dépens des producteurs tunisiens ou booster une recherche pour trouver des solutions d’adaptation au changement climatique. Nous n’en sortirons pas si nous ne nous mettons pas dans la tête qu’il nous faut un nouveau pacte sociétal qui met l’agriculture dans sa multifonctionnalité notamment en lien avec l’alimentation et le développement des zones rurales au cœur des priorités de développement. Sinon jusque-là on fait du folklore et on ne s’inquiète de l’agriculture, que lorsque le prix de la botte de carotte s’élève pour le consommateur lambda. Ce qui risque d’être en raison de la sécheresse. On risque ainsi d’avoir des prix beaucoup plus élevés à la fin de l’année. On va avoir des prix beaucoup plus élevés à la fin de l’année parce que l’eau est moins disponible et que les barrages sont à sec. De l’autre côté, nous avons des implantations déjà existantes d’oranger, d’amandier, de pêcher, etc. Alors doit-on prioriser les cultures qui sont installées pour la durée plutôt que les cultures annuelles qu’on peut reporter et qu’on peut importer ?

Quels sont les dossiers brûlants qui attendent le nouveau ministre de l’Agriculture ?

Il faut engager un dialogue ou une sorte de livre blanc de l’agriculture. On doit changer de paradigme. L’annoncer et se mettre à le faire. Sans énumération des priorités, ce changement de paradigme passe par la redéfinition du rôle du ministère qui ne doit pas être le ministère des campagnes agricoles.

Il doit être un département de réflexion stratégique, de régulation, de mise en pratique des moyens. Il est question de structuration des filières à travers des organisations interprofessionnelles et un cadre légal, d’organiser les cadres d’échange et de concertation pour une prise de décisions collective, à l’instar du conseil national de l’agriculture qui existe et qui a toujours fonctionné de manière irrégulière.

Je pense qu’à moyen terme il faut réfléchir à mettre en place des chambres d’agriculture ou des organisations de ce type pour éviter l’accaparement de la représentativité technique et des actions de soutien et de conseil par quelques organisations syndicales, parce que cela génère un clientélisme de mauvais aloi. Ces organisations doivent assurer la représentativité des régions en regroupant les zones agroécologiques semblables (de manière différente à ce qu’on a fait en 1988).

Aussi, il est question de faire en sorte que la recherche soit plus proche du monde agricole, en l’appuyant davantage quitte à ce que nous, les agriculteurs, contribuons à travers un tantième du prix des semences ou des produits, le renouvellement, la poursuite et la durabilité de ces recherches. Cela à condition qu’elles traitent et répondent aux vraies problématiques du terrain. Et je terminerai par un vœu, celui d’un Maghreb agricole au moins au niveau de la recherche puisque le changement climatique affecte autant la Tunisie que les autres pays du Maghreb.

Et il est regrettable que chacun cherche à s’en sortir tout seul. C’est comme si on avait en face de nous une invasion d’une armée étrangère sur nos territoires.

Nous avons engagé une action, dans ce sens, entre Tunisiens, Algériens et Marocains, en 2013 qui a été accompagnée par l’institution de la recherche dirigée à l’époque par le ministre de l’agriculture Mahmoud Elyes Hamza. On a commencé un travail à Meknès qui s’est poursuivi en France, ensuite en Tunisie. Il a réussi à rapprocher les professionnels et les chercheurs, on a, même, profité des plateformes de recherche et de développement européennes.

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