Une fois de plus, le débat sur les écoles publiques est de nouveau sur le devant de la scène. Entre la régression de la qualité d’apprentissage, le manque de sécurité, des classes encombrées, des approches pédagogiques archaïques…, ces établissements sont devenus, aujourd’hui, un lieu de mal-être. Moez Cherif nous en dit plus dans cet entretien.


L’encombrement dans les classes est un problème récurrent, mais qui ne cesse de prendre de l’ampleur d’une année à une autre. A quand la résolution de ce problème face à la prolifération de la pandémie du covid-19 dans les milieux scolaires ?

Pour être clair, l’Etat n’a aucune politique anticipatrice et aucune vision pour le système éducatif. Il ne résoudra rien, ni sur le court terme ni sur le long terme, et il le sait. Concernant l’encombrement dans les écoles et les classes, les statistiques sont là et nous confirment l’aggravation de la situation qui impactera d’autant plus les régions défavorisées et qui ne peut servir les intérêts d’aucune partie.

Parlons chiffres. Depuis deux ans, il y a eu un boom de natalité qui va amener 50.000 enfants supplémentaires tous les ans jusqu’en 2030. C’est-à-dire, entre 2020 et 2030, il y aura 500.000 enfants supplémentaires dans les écoles de la Tunisie. C’est un chiffre important et qui pose un grand problème aux autorités concernées avec une infrastructure qui manque tout simplement des éléments de base (fenêtres, tables, tableaux, sanitaires…). Nos établissements éducatifs sont actuellement dans un état lamentable et le ministère est incapable d’assurer un bon entretien. Que dire donc de ce qui va venir dans les 10 prochaines années ? Pour ce faire, il est indispensable d’augmenter le nombre des classes et des enseignants alors qu’on est incapable de répondre aux besoins  actuels et on est même incapable d’entretenir l’immobilier du ministère de l’Education de façon correcte. Une chose qui s’aggrave d’une année à une autre. C’est inéluctable.

Vous dites donc qu’on va payer une lourde facture sociale, puisque le gouvernement n’a toujours pas de politique claire et efficace sur les mesures qu’il doit prendre dans ce cadre ?

Encore plus avec cette crise sanitaire qui ne cesse d’évoluer et de soulever des difficultés pratiques majeures dans tous les secteurs. Et avec une crise économique sans précédent, on ne peut pas entrevoir une augmentation du budget du ministère de l’Education. Pis, depuis l’avènement de la transition démocratique — la révolution —, l’enfant n’est pas considéré comme une priorité par nos décideurs. Ses droits dont celui, fondamental, d’avoir un enseignement de qualité sans aucune discrimination, ont été oubliés et violés.

Dans l’état actuel des choses, le gouvernement est en train de gérer les urgences et les catastrophes qui se produisent tous les jours ; effondrement des toits, inondations, eau potable. On n’arrive pas à fournir des sanitaires corrects à la plupart des enfants… D’ailleurs d’autres crises vont évoluer. On parle, aussi, de discrimination envers les filles parce qu’elles se trouvent dans des situations absolument difficiles ; elles n’ont même pas un endroit potable pour pouvoir se changer… Comment voulez-vous que les jeunes filles et les petites adolescentes dans les zones rurales puissent continuer leurs études… Ceci pour comprendre où on est aujourd’hui ! Et pourtant, ni le ministère de l’Education, ni le gouvernement lui-même, ni les anciens parlements qui se sont succédé n’ont une vision pour pouvoir résoudre ces problèmes. C’est comme si la Tunisie veut aller vers un pays à deux vitesses où il y a une discrimination claire ; ceux qui ont les moyens vont continuer à pouvoir assurer l’éducation de leurs enfants alors que les autres ne peuvent pas le faire.

D’un autre côté, le problème de la qualité de l’enseignement reste posé et il est nécessaire de mener la bataille de la qualité dans ce secteur…

Pour la qualité de l’enseignement, le problème ne concerne pas uniquement les classes surpeuplées. Nos élèves sont confrontés à de nombreux obstacles cumulatifs dans les mêmes endroits qui rendent leur parcours scolaire difficile et incertain ; dans les endroits où il y a peu de classes, où il y a beaucoup d’élèves, où il y a peu d’enseignants, où les enseignants temporaires n’ont aucune compétence pédagogique… Ce sont les mêmes exclusions pour les mêmes catégories d’enfants et les mêmes régions.

Souvent, on a oublié les raisons pour lesquelles la révolution a été faite (égalité sociale et régionale). Nous sommes dans un Etat qui n’a plus de richesses à distribuer. Il n’y a même pas une équité dans la répartition de la pauvreté et de la misère qu’on retrouve dans les mêmes régions défavorisées où l’injustice continue d’être de plus en plus profonde et qui divise la population en deux catégories. Celle, la plus vulnérable, qui est en train de s’élargir, est au bord de l’implosion. On avait près de 19% d’enfants qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, mais après la crise du covid-19, on est, aujourd’hui, à 27%. Vous imaginez qu’un enfant, qui n’arrive même pas à manger correctement, peut avoir un enseignement de qualité ? Dans la Tunisie nouvelle, le quart de la population est exclu de tous les services que peut présenter l’Etat. Pour toutes ces raisons, je vous assure que nous aurons une bataille acharnée et violente pour réformer ce secteur et garantir un enseignement de qualité à tout le monde.

Ce sont autant de facteurs ayant poussé les parents à avoir recours à l’enseignement privé, puisque l’école publique est menacée par une «non-politique» d’avenir.

Absolument ! Aujourd’hui, l’école publique est menacée et elle l’est d’autant plus que l’Etat s’engage dans une discrimination absolue, en maintenant ce système d’école pilote dans lequel il consacre le meilleur de ses possibilités en potentiels humains et urbains à une minorité, alors que les autres sont laissés pour  compte. Ce même Etat s’est engagé dans un objectif de développement durable qui se base essentiellement sur l’équité et le droit de chaque enfant d’avoir un enseignement de qualité. C’est une série de contradictions où nous sommes en train de gérer les misères dans les mêmes endroits avec les mêmes enfants, à tel point que, pour nous, l’analphabétisme, la pauvreté et la marginalisation sont devenus un phénomène hérité d’une génération à une autre et qu’on ne peut plus aujourd’hui parler d’ascenseur social.

Il y a un autre problème de taille, en l’occurrence celui de la restauration dans les établissements scolaires ruraux où la nourriture est catastrophique…

Dans le cadre de l’égalité des chances, l’Etat consacre un repas aux enfants les plus vulnérables. Mais les listes n’ont jamais été mises à jour ou révisées, alors que les statistiques montrent que le nombre des enfants vulnérables est en train d’augmenter ; aujourd’hui, on a plus de deux millions d’enfants inscrits à l’école, dont plus de 500.000 vivent au-dessous du seuil de pauvreté et devraient bénéficier de l’aide sociale de l’Etat et donc du repas que l’Etat distribue dans les écoles. Mais, en réalité, on est très loin de ces chiffres, et ce, malgré l’augmentation du budget de l’Etat pour les repas distribués dans les écoles, qui est passé de 800 à 1.200 millimes.

Cependant, les enfants continuent, toujours, à recevoir du pain avec de la harissa et un peu de sardine dans la majorité des écoles publiques. La qualité de la nourriture est catastrophique, le nombre des infections gastro-intestinales ne cesse d’augmenter et, à chaque fois, on enregistre un cluster dans une école ou dans un collège qui montre que la surveillance et le contrôle sanitaire dans ces institutions sont quasi absents.

Vous dites donc que tous les ingrédients sont réunis pour mettre en danger la sécurité des enfants ?

Absolument. A cela j’ajoute les emplois du temps, qui ne sont pas faits en prenant en considération l’intérêt supérieur des enfants, ils sont faits en tenant compte de l’intérêt personnel des enseignants. Le résultat : un emploi du temps avec beaucoup de trous à l’intérieur, alors, qu’à l’évidence, l’Etat est incapable de gérer ces heures creuses et les enfants se trouvent systématiquement dans la rue pendant ces heures, exposés à tous les risques qu’on peut rencontrer dans la rue.

Autre chose, la violence qui existe au sein des établissements scolaires est canalisée aussi bien par le pouvoir central que par les responsables syndicaux, et elle a atteint, aujourd’hui, un niveau insupportable et intolérable. Mais là, il faut préciser que le ministère de l’Education a mis en place un système de collecte d’informations à propos de la violence, en rattachant les écoles à travers des hautes lignes au ministère de l’Intérieur et en mettant un observatoire qui collige tous les constats de violence qui se trouvent au sein du ministère de l’Intérieur. Or, ce dernier est celui qui signale le moins de violence aux délégués de la protection de l’enfance. Donc, la gestion de la violence reste quelque chose d’intramuros, qui est gérée par le ministère de l’Education. Le résultat : ce phénomène ne fait qu’augmenter et se multiplier parce qu’il y a une impunité totale de la part de ceux qui sont en train d’avoir recours de façon habituelle à la violence au sein des établissements éducatifs.

En ce qui concerne la protection insuffisante de l’environnement éducatif, on ne sait pas qui est responsable de l’environnement des établissements éducatifs, s’il s’agit de la municipalité, du ministère de l’Education, celui de l’Intérieur…On attend toujours la levée du flou autour de la responsabilité, car on ne sait pas à qui on doit demander des comptes et pouvoir sécuriser ces endroits. Malheureusement, depuis des années, on ne cesse de parler de la révision du système éducatif, mais cela reste un vœu pieux. Le décrochage scolaire ne cesse d’augmenter et les enfants à besoins spécifiques sont le grand échec de l’école publique qui n’arrive pas à être une école intégrante et pour tous. Et tous les composantes de l’Etat tunisien (société civile, partis politique, gouvernement…) sont déconnectés de cette réalité amère.

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