Peut-on imaginer le temps, la patience et la persévérance nécessaires à la genèse d’un essai historique ? Pourtant, cet essai « L’ère Bourguiba », publié par AC Éditions, dont nous a gratifiés Khalifa Chater, cet historien professionnel qui a su conjuguer le talent du chercheur attentif au détail avec l’art de l’écriture, est un nouveau livre d’histoire contemporaine qui nous replonge dans l’époque Bourguiba. À cet égard, il offre l’exemple abouti d’une ingénierie historique des témoignages oraux ou puisés dans d’autres sources documentaires arrivées à maturité. Fait singulier, il apporte son propre témoignage en tant que témoin oculaire de quelques évènements phares qui ont marqué la Tunisie. Ces témoignages, joints à la consultation d’archives écrites souvent inédites, sont une belle démonstration de la pertinence de la méthodologie employée pour apporter la lumière sur plusieurs moments conflictuels ou charnières de la vie du pays sous Bourguiba. L’album photos et les annexes ajoutent au livre un surplus documentaire fort intéressant.

Le grand acteur et sa société

Khalifa Chater est désormais une autorité reconnue dans le cercle des historiens tunisiens modernes qui s’illustre par sa forte personnalité de chercheur et sa volonté de conquérir une existence à part entière entre érudition et histoire pour présenter une réalité “entrecroisée” entre Habib Bourguiba, le grand acteur et sa société. Docteur d’État (Paris Sorbonne 1981), Khalifa Chater est professeur émérite d’histoire contemporaine à la faculté des Sciences humaines et sociales de Tunis. Il a publié de nombreuses études sur l’histoire tunisienne des XIXe et XXes siècles.

L’ouvrage qu’il vient de publier, de 230 pages, est subdivisé en cinq chapitres suivant chronologiquement les moments phares du parcours du Combattant suprême. Dans la préface signée par Dr Abdelbaki Hermassi, ce dernier tient à souligner que ce livre parle d’une stratégie des mutations avec une attention toute particulière au Code du statut personnel (CSP). Ce code, a-t-il écrit, est considéré comme la pièce maîtresse de la réforme et de la modernisation de la société. L’auteur va jusqu’à les comparer à des mesures telles que la libération des esclaves en 1846 et le Pacte fondamental en 1857.

Dès le premier chapitre, l’auteur nous fait revivre le retour triomphal, le 1er juin 1955. Une scène qui a marqué l’auteur et qui tient à apporter son propre témoignage. On y apprend que parmi les présents pour son accueil figuraient les veuves de Farhat Hached, de Hedi Chaker, les deux martyrs assassinés par la Main rouge. Les trois fils du Bey ; les Princes Chedly, Mhamed, Slaheddine ainsi que la fille aînée du bey étaient également à son attente. Il y avait aussi Tahar Ben Ammar, les fellaghas et tous les grands militants du parti.

Une quête de dignité

C’est par cet épisode fort symbolique que l’auteur nous replonge dans l’ère Habib Bourguiba, premier président de la Tunisie, l’homme qui avait su mobiliser le peuple dans sa quête de dignité et qui avait dirigé la lutte nationale, fondé un État moderne et avait assuré à son pays une place de choix dans le concert des nations. Immersion immédiate dans le legs du libérateur de la Nation et de la construction de l’État moderne et une invitation à la découverte de son leadership politique et de la pérennité de sa vision avant-gardiste. Il est vrai que l’auteur épouse la définition de Habib Bourguiba en résumant son œuvre sur le fronton de son splendide mausolée à Monastir “Le Combattant suprême, le Bâtisseur de la Tunisie nouvelle, le libérateur de la femme”. Cependant, s’agissant d’une recherche qui relève de l’histoire contemporaine, l’auteur a sollicité le témoignage de certaines personnes proches de Bourguiba, outre les témoignages déjà publiés d’acteurs qui ont été plus ou moins associés à son œuvre. Ainsi, Salah Horchani, Khalil Zamiti, Jean Rous (socialiste français), ou encore l’ancien ambassadeur des États-Unis à Tunis, Robert Pelletreau, Sid Ahmed Ghazel, ancien chef de gouvernement algérien, et Gisela Baumgratz, professeur à l’université des Sciences appliqués de Fulda en Allemagne, ont apporté des éclairages fort pertinents qui, parfois, s’entrecoupent ou se télescopent tout en cadrant avec le fil conducteur du récit historique. A cet effet, le va et vient entre les époques du règne Bourguiba ne perturbe pas l’aisance de la lecture, tellement les flash-backs sont menés de main de maître.

L’époque de la décolonisation

Abordant l’époque de la décolonisation, Khlifa Chater revient sur le 2e congrès du néo-destour en novembre 1937, où Bourguiba expliquait son œuvre où la seule voie pour l’indépendance ne peut être obtenue qu’à travers « une délivrance pacifique sous l’égide de la France, soit une politique d’étapes.

Comment, de retour de New York, il met au point avec Ahmed Tlili le programme de lutte nationale par la création de groupuscules de combattants que les Français appelèrent les fellaghas.

Il passe en revue les étapes des négociations de l’autonomie interne et les points de discorde qui durèrent plus de trois mois, à l’instar de l’administration du sud tunisien, la représentation des Français dans certaines municipalités et la création d’un conseil économique franco-tunisien ayant droit de regard sur le budget et le statut de la langue française en Tunisie.

Les négociations pour l’indépendance font aussi l’objet d’un chapitre consacré aux efforts de la délégation tunisienne qui réclame l’abolition du traité du Bardo du 12 mai 1881 et à aménager les accords du 3 juin 1954. Cela aboutit à la signature de l’accord sur l’indépendance le 20 mars 56.

L’auteur ne pouvait pas ne pas s’attarder sur le défi youssefiste. Il s’avère que Salah Ben Youssef n’était pas contre l’autonomie interne proposée par Mendès France. Mais c’est Mohamed Masmoudi, qui l’a annoncé en premier à Bourguiba, qui accepta. Ben Youssef avait reproché à Masmoudi d’en avoir informé Bourguiba en premier. Pour sa part, Behi Ladgham avait déclaré», nous voulons tout ou rien ».

Echec des médiations

La médiation de Taieb Mhiri entre Bourguiba et Ben Youssef ne réussit pas. Mais la rupture était-elle à cause du « radicalisme et le panarabisme » ? L’auteur réfute cette hypothèse, car Ben Youssef avait opté pour une « tactique modérée, après le retour de Bourguiba du Caire ». Il avait été nommé ministre de la Justice dans le gouvernement Chenik qui devait conduire les négociations vers l’autonomie interne. Ce statut panarabiste de Ben Youssef serait bien plus tardif. Mais c’est en encourageant ses partisans à prendre les armes que l’état-major youssefiste fut arrêté et que Ben Youssef s’enfuit en Libye.

L’auteur affirme que c’est Mongi Slim qui informa Ben Ammar de l’intention de Bourguiba de liquider Ben Youssef et que celui-ci avertit ce dernier du danger qui le guettait. Ben Youssef constitua, en Libye, l’armée de libération de la Tunisie avec le soutien de Nasser. L’auteur précise à ce propos que « la sédition youssefiste ne fut guère un complot de l’étranger, car l’opposition de Ben Youssef continua après l’indépendance ».

Pour la partie postindépendance, Khalifa Chater revient sur la construction de l’État moderne et les réformes engagées à cet effet. Face à une population comprenant plus de 80% d’illettrés à l’époque, face aux pesanteurs historiques, à la fragilité de la texture sociale qui opposait citadins et nomades, à l’esprit de clan et au tribalisme dans les campagnes, Bourguiba, pour engager le pays dans la voie du développement, n’avait pas d’autre choix que de tenir le gouvernail. Estimant que la richesse d’un pays réside dans la valeur de ses hommes, une fois l’indépendance acquise, il engagea la Tunisie dans un mouvement socioculturel et économique sans précédent. Le leader, sans haine ni faiblesse, se transforma en un véritable pédagogue, dispensant dans ses discours et ses émissions radiophoniques hebdomadaires des leçons de vie dans un langage clair et facilement accessible à tous. Il qualifiait le combat engagé pour l’édification de l’État de « Grand combat » (Jihad al akbar), l’opposant au « Petit combat » (Jihad al asghar) mené pour l’accès à l’indépendance. Son charisme, sa légitimité historique et sa clairvoyance l’imposaient comme chef incontestable.

Un chef incontestable

Il était à la fois président de la République et chef de gouvernement. Afin d’engager les secrétaires d’État — triés sur le volet pour leur compétence, leur intégrité et leur dévouement à la cause nationale — à ne pas réduire leur rythme de travail, il leur servait d’exemple, convaincu que la Tunisie ne pouvait s’imposer dans le monde que par le travail et l’effort.

Dans ce livre, on apprend que le Code du statut personnel, qui institue l’émancipation de la femme, l’abolition de la polygamie et du divorce unilatéral et institue, à l’exception de l’héritage, l’égalité des genres n’a pas fait l’objet de débats au Parlement, que Bourguiba l’a annoncé mais ne l’a promulgué qu’après son adoption par le Parlement. En réalité, les réformes ne s’arrêtent pas là. Il faut rappeler des mesures aussi marquantes que la réforme des Habous, l’élimination de l’enseignement zeitounien, l’unification et la modernisation de l’enseignement, ou bien celles concernant l’administration de la justice. D’autres épisodes sont aussi relatés dans ce livre tels que les relations entre Lamine bey et le Néo-Destour, la proclamation de la République, la Bataille de l’évacuation, la pensée de Habib Bourguiba et sa mise en œuvre mais aussi la fin tragique d’un homme qui a servi son pays mais qui est mort dans une résidence surveillée. Il n’occulte pas non plus les intrigues du Palais et le rythme de vie du combattant suprême. En effet, ce livre relate le film de la vie de Bourguiba qui maintiendra la succession des soleils et des orages qui l’ont tissé et un destin, n’a pas été très généreux avec le Père de la Nation que les prisons et épreuves allaient « écœurer sa carcasse ».

Ce livre de Khalifa Chater propose de manière simple et abordable à un public passionné par l’histoire du fait tunisien la synthèse des travaux les plus récents des historiens et des spécialistes des différents sujets qui y sont abordés. Il nous y livre un magnifique récit du parcours d’un homme et la trame d’une vie devenue légende.

Khalifa Chater est Docteur honoris causa de l’université de Montpellier Paul Valéry, Prix national des Lettres et des Sciences humaines, membre de l’académie des sciences, agriculture, arts et belles-lettres d’Aix-en-Provence, cofondateur et ancien président de l’Association des études internationales. Parmi ses ouvrages ” Insurrection et répression dans la Tunisie du XIXe siècle : La Méhalla de Zarrouk au Sahel”, ” Dépendance et mutations précoloniales: la régence de Tunis de 1815 à 1857 “, “Tahar Ben Ammar, 1889-1985” (publications Nirvana 20210).
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