
Par Ridha Zahrouni | Président de l’Association tunisienne des parents et des élèves
Serait-il judicieux de s’exprimer aujourd’hui avec cœur et émotion, alors que notre société est devenue, me semble-il, avide de vengeance et de souffrances. Des mots comme pardon et tolérance sont devenus pour beaucoup blasphème ou trahison. Personnellement, je constate que parmi tout ce monde, le nôtre, il y a ceux qui sont euphoriques en saluant sans conditions la délivrance du 25 juillet 2021, quels que soient le coût et les perspectives de notre avenir. D’autres, sont des nostalgiques invétérés de l’avant 25-juillet 2021 avec tout ce qu’ils nous ont apporté comme terreur et désastres. Il y a les indifférents, les ignorants, les opportunistes, ceux qui aspirent à le concrétisation d’un fantasme politique, ceux qui sont au pouvoir et qui projettent d’y rester et ceux sont en dehors du pouvoir et qui font tout pour y accéder.
A tout ce monde, j’avoue, personnellement, que je n’ai aucune confiance en eux. Un beau pays est un pays qui promet des jours meilleurs pour ses citoyens. Un pays qui doit se construire de la base et non pas en descendant les marches des escaliers. La fondation d’une société doit être coulée avec le ciment de l’éducation et de l’instruction qu’on administre à nos enfants dès leur jeune âges. Une société qui ne mise pas sur le savoir, sur la science, sur la culture et la connaissance, qui n’investit pas ce qui est nécessaire dans l’intelligence de ceux qui vont devenir ses hommes et ses femmes, est une société qui n’a aucun avenir.
Que devrions-nous penser des responsables, d’une élite et d’une société civile qui fait fi des droits inaliénables de nos enfants à l’éducation, à l’enseignement et à la dignité. Devrions-nous pour autant les respecter et avoir confiance en eux ?
Imaginez sérieusement une société qui nous promet de l’excellence, tout en condamnant plus des deux quarts de ses enfants à l’ignorance, dont un quart à l’analphabétisme. Comment allons-nous former nos juges pour être intègres, nos médecins pour être compétents, nos fonctionnaires pour être consciencieux, nos artisans pour être créatifs et méritants? Comment pourrions-nous parler du citoyen modèle qui doit réaliser parfaitement ses droits et ses devoirs, payer ses impôts en temps et en valeurs, pour qui le travail devrait être sacré, qui respecterait son prochain, son environnement, sa terre et sa nature? Comment allons-nous combattre la corruption, la médiocrité et la pauvreté ? Une multitude de questions qui me laissent à la fois perplexe et inquiet.
Je fantasme pour les uns, je délire pour les autres, j’outrepasse les domaines de mes compétences, peut-être, mais j’ai toujours fait partie d’une famille modeste, je suis officier supérieur de l’armée tunisienne en retraite et très fier de mon parcours scolaire, universitaire, professionnel, social et intellectuel. Et c’est grâce à l’école publique, l’école de Bourguiba comme aiment l’appeler beaucoup d’entre nous, que cet ascenseur social a fait de moi l’homme que je suis aujourd’hui et a placé ceux qui sont aux commandes de l’Etat là où ils sont maintenant.
Je me sens sincèrement redevable à cette école. Et c’est par devoir que je combats aujourd’hui pour qu’elle offre à tous nos enfants, en tout temps et en tout lieu, les mêmes opportunités et les mêmes chances pour réussir leur vie, pour que des mots comme avenir, espoir, liberté, démocraties et dignité aient un vrai sens pour eux. Je ne cautionnerai personne, en dehors de cette logique de réflexion et de cette philosophie de la vie, notamment ceux qui ont le destin d’un pays en main. Ils sont responsables politiquement, moralement et humainement de nos échecs et de nos réussites.
L’ignorance de cette réalité est, pour moi, condamnable, du moins du point de vue éthique. Juste pour se référer à ce qui servirait comme base de comparaison, les responsables et les intellectuels français estimaient, il y a peu de temps, gravissime la situation de l’école française, qui est au moins quatre fois plus performante que la nôtre, et certains ont même parlé de l’éventualité d’une guerre civile si le pouvoir n’intervient pas pour remédier à la situation. Je vous laisse imaginer la réalité de l’école tunisienne et les risques courus par notre société si l’on continue à tourner le dos à l’évidence.