Ridha ZAHROUNI – Président de l’Association tunisienne des parents et des élèves (Atupe)- 

Après les agressions commises ces derniers jours, notamment sur le professeur d’histoire-géo et auparavant sur un enseignant et sur des agents de police, et plus récemment l’élève qui a exposé en classe des sous-vêtements féminins, je reviens, encore une fois, sur le phénomène de la violence scolaire, un sujet qui reprend du poil de la bête et devient d’actualité à chaque fois qu’un acte grave est commis ici ou ailleurs. Personnellement, j’ai écrit plusieurs articles sur ce sujet et je suis intervenu à plusieurs reprises sur les médias, mais j’ai l’impression que je suis en train de prêcher dans le désert.
Convenons tous tout d’abord que la violence à l’école est en train de devenir un phénomène grave et nocif au sein de notre société, en prenant de l’ampleur jour après jour et année après année. Une violence ou élèves et personnels des écoles, instituteurs, professeurs et gestionnaires peuvent en être à la fois auteurs ou victimes. Une violence impliquant dans certaines situations des personnes étrangères à l’école, des parents ou des délinquants, ou visant les équipements de l’école ou les biens d’autrui. Le plus grand problème de nos décideurs c’est qu’ils ignorent que la violence scolaire est en forte corrélation avec la violence qu’on vit tous les jours dans notre société, formant ainsi un cercle vicieux qui prend l’effet de boule de neige, car les élèves d’aujourd’hui sont tout simplement les citoyens de demain.
La solution est loin d’être simple, notamment lorsqu’on cherche tous à focaliser le discours sur l’élève et éventuellement sur ses parents, alors que nous sommes tous défaillants et responsables, l’Etat en premier lieu, les parents et les élèves également, mais aussi le personnel enseignant, les spécialistes, les médias et les responsables de la sécurité publique pour ne citer que ceux-là.

La violence à l’école : formes, causes et conséquences
La violence à l’école peut se manifester sous plusieurs formes. Elle peut être physique, psychologique, verbale, sexuelle ou virtuelle et elle peut être spontanée ou organisée. Les auteurs font recours à l’agression physique, aux injures, aux critiques et à l’humiliation. Ils vont parfois au vol et au viol en passant par le harcèlement, l’intimidation et la destruction des équipements et des biens.
Plusieurs causes sont imputables à la violence dans nos écoles. La principale, à mon avis, réside dans le fait que l’école n’est plus synonyme ni de réussite, ni de considération ni d’espoir chez l’apprenant, et elle a perdu en même temps la confiance des parents. Une école qui est caractérisée, de plus en plus, par la déchéance de la qualité de l’instruction et des chances de réussite, par la multiplication des interrogations au niveau de l’avenir de nos enfants, par la dégradation de la relation entre personnel de l’école, d’un côté, et les élèves et leurs parents, de l’autre côté, par multiplication des conflits en rapport avec l’école qui sont motivés par la primauté des enjeux professionnels et financiers et parfois politiques et syndicaux.
Un fléau qui perdure et s’amplifie à cause de l’absence de structures dédiées, par le manque au niveau de la formation du personnel concerné, par l’inadéquation des structures et des opérations de soutien psychologique et du suivi, etc. L’altération du rôle éducatif de la famille, la dégradation de son apport affectif et son incapacité à subvenir aux besoins essentiels des enfants font partie également des causes imputables à la violence dans nos écoles. Il ne faut pas omettre non plus l’instabilité de la situation sociale, économique et sécuritaire de notre pays, le désert culturel en matière d’éducation puérile et la prolifération des jeux suggestifs et des cultures violentes sur les chaînes de télé et sur les réseaux sociaux.
Et quels que soient sa forme, ses moyens et ses causes, la violence est en train de causer beaucoup de dégâts immédiats et à terme, notamment chez les victimes parmi les élèves et également parmi le personnel des écoles, les instituteurs et les professeurs en premier. Et il est certain que la violence à l’école nuit d’une façon évidente au développement psychologique et social de l’élève, sentiment de honte, perte d’estime et de confiance en soi…. Aussi, elle pourrait provoquer son décrochage scolaire et sa déscolarisation. Dans certains cas, elle pourrait amener l’enfant victime à la désocialisation, à l’anxiété ou à la dépression ou être la cause de sentiments autodestructeurs voire suicidaires. Et dans tous les cas, c’est notre société qui est en train de payer une facture de plus en plus lourde à cause de la prolifération de ce phénomène chez nos enfants et nos adolescents.

Prévention et lutte contre la violence à l’école: notre responsabilité à tous
Je ne suis pas un spécialiste du domaine, mais je considère que nos spécialistes peinent à proposer des solutions pratiques, applicables et pérennes dans le temps et dans l’espace pour lutter efficacement contre ce fléau. De leur côté, nos décideurs et responsables n’ont pas les compétences requises pour traduire les recommandations des spécialistes en actions applicables sur le terrain. Les libellés des solutions que je propose dans cet article ne font pas partie d’une simple vue de l’esprit, je me suis tout simplement documenté sur ce que les autres font pour lutter contre ce phénomène, la violence n’est en aucun cas spécifique à la société tunisienne, et en tant que parent, je dois être en mesure de prendre conscience de mon rôle dans la stratégie qui devrait être mise en ouvre pour combattre ce fléau.
La prévention et la lutte contre la violence dans les établissements scolaires doivent être les principales missions prioritaires de l’Etat, de la famille et de l’école. Pour la réussite de cette tâche, il est nécessaire d’amener l’élève à croire de nouveau à l’école, en réunissant toutes les conditions devant garantir un environnement scolaire approprié, en termes de sécurité, sérénité, confiance et espoir. Il faut tout simplement réformer notre système éducatif, et la lutte contre la violence scolaire fait partie des stratégies à mettre en œuvres dans ce cadre.
En même temps, il faudrait mener un vrai travail de prospection et d’analyse sur le terrain et une recherche approfondie pour identifier tout ce qui se rapporte à la violence dans nos écoles: formes, spécificités, causes, fréquences, origines, etc. Des paramètres qui, en fonction des conjonctures sociales, économiques, culturelles et sécuritaires, doivent varier d’une région à une autre, d’un établissement scolaire à un autre, d’une période scolaire à une autre, d’une tranche d’âge des élèves à une autre et même d’un auteur à un autre.
La finalité étant de mettre en œuvre la stratégie nationale pour faire reculer la violence dans nos écoles de façon significative et continue. De vrais objectifs devant être quantifiables dans l’espace et dans le temps en réservant tous les moyens nécessaires à cet effet. Une stratégie qui doit s’ériger en projet national s’intégrant dans une politique globale du ministère de l’Éducation, une politique qui doit être, elle-même, concrète et efficace.
Cette stratégie qui doit se décliner en même temps par des plans d’actions opérationnels qui devraient être spécifiques à chaque établissement scolaire en définissant le rôle, la mission et la responsabilité de chaque intervenant, l’Etat, les parents, les élèves, les enseignants, les spécialistes, les services de la sécurité publique, etc. La réussite du projet repose essentiellement sur la capacité à mobiliser tous ces acteurs autour d’un même projet, pour relever les mêmes défis et atteindre les mêmes objectifs, en instaurant un environnement de dialogue caractérisé par la confiance et le respect mutuel.
D’autres l’ont fait, pourquoi pas nous, et la violence commence là ou le dialogue devient muet.

 

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Un commentaire

  1. Miled Hassini

    22/11/2021 à 13:52

    L éducation à la citoyennete et la prévention de la violence devrait être au coeur de la vie scolaire et des programmes d éducation. Je recommande que les autorites s inspirent de l expérience anglaise dans le domaine de la lutte contre la violence dans les stades, le hooliganisme, suite aux événements dramatiques du stade de Hansel en 1985. Les autorités avaient pris des mesures sécuritaires conséquentes, puis etabli un programme d éducation dans les lycées sous le nom de « controlling emotions  » (maîtrise des emotions/maîtrise de soi) dès les années 1990. Aujourd’hui, le hooliganisme a perdu beaucoup de sa nocivité. Peut-être bientôt, il ne serait qu un mauvais souvenir. Des spécialistes devraient être engagés pour former des éducateurs en la matière, pour mieux accompagner les jeunes dans leur développement psychologique, social et intellectuel, pour aider à resoudre les problèmes et les conflits. Il faut surtout sortir l école de sa seule mission d instruction et de bachotage pour englober tout l être en mutation souvent turbulente.

    Miled Hassini, inspecteur principal à la retraite.

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