Retenu en compétition officielle «Longs métrages fictions» lors de la 32e édition des Journées cinématographiques de Carthage, le premier long-métrage de Khadar Ayderus Ahmed est un hymne à la vie et une célébration de l’humain. Le film somalien, tourné à Djibouti, est le grand lauréat au Fespaco de 2021 et a raflé une distinction lors de la Semaine de la critique à Cannes. Cette coproduction afro-européenne a remporté le prix de la meilleure interprétation masculine attribuée à Omar Abdi, interprète du «Fossoyeur», lors des dernières JCC.


« La femme du fossoyeur » est profondément humaniste. Il raconte une fiction se déroulant dans un quotidien brut. D’où tire-t-il son réalisme ?
Dix ans plus tôt, le fils de mon frère est décédé. A travers ce contexte morbide, j’ai pu découvrir le déroulement des obsèques islamiques à effectuer. A des fins organisationnelles, on a dû appeler l’imam, l’hôpital et le cimetière. Tout le processus s’est déroulé en tout et pour tout pendant une seule période. Et le jour même de l’enterrement, j’ai pu rencontrer les fossoyeurs en face de l’hôpital où était décédé mon neveu. Des fossoyeurs qui étaient là matin et soir à guetter le décès de quelqu’un pour faire le nécessaire. C’est le fait de valider autant d’étapes, d’obtenir le certificat de décès, la paperasse, les rituels, concorder avec l’imam, le cimetière, l’hôpital… Tout ce processus déroutant qui m’avait imprégné. La mort est une thématique très présente dans le film.

Le film rompt avec quelques stéréotypes concernant le rapport « homme-femme » et de la place importante de la femme dans la société subsaharienne…
Je me suis directement inspiré des femmes fortes qui ont marqué ma famille et la société dans laquelle j’ai grandi. Elles géraient tout : l’aspect social, dirigeaient des foyers, accomplissaient toutes les tâches et elles étaient sur tous les fronts. « La femme est le cou, l’homme est la tête » : elles étaient fortes, résistantes… Même si le système rabaisse la femme et qu’elle passe le plus souvent derrière l’homme dans l’inconscient collectif, pour moi, c’est archifaux. L’émancipation, on le voit dans le rôle de Nassra, la femme du fossoyeur, sa mère qui prenait des décisions radicales et la femme-médecin aussi… Nassra, sa femme mourante donnait de la force à son mari pour résister. L’éloge de la figure féminine était omniprésent dans le récit.

Le film a un aspect documentaire qu’il tire, notamment, des décors et des lieux où il a été tourné. Qu’avez-vous à nous dire sur cette remarque qui revient souvent chez quelques spectateurs ?
Djibouti, le pays dans lequel a été tourné le film, est comme un personnage. Je voulais montrer la réalité des choses, des lieux sans artifices. L’Occident, quand il raconte l’Afrique, il le fait d’une manière biaisée en se focalisant souvent sur un seul aspect. Je tenais à montrer plusieurs facettes de cette société sans modification aucune. Si les spectateurs conçoivent mon film comme un documentaire, c’est tant mieux.

« La femme du fossoyeur » continue à recevoir plusieurs distinctions dans des festivals africains, notamment, dans le dernier FESPACO où vous avez raflé l’Étalon d’Or. Qu’est-ce qui distingue votre film des autres productions africaines en lice, d’après vous ?
Il faut demander aux jurys divers. Ils ont trouvé le film courageux, humain, émotionnel et surtout universel.
Le film est africain, mais il s’adresse à tout le monde et chaque peuple peut s’y identifier. Je tiens à dire que le public tunisien est éveillé, curieux, distingué. J’ai adoré son engagement. J’ai beaucoup apprécié ma participation aux JCC, et je reviendrai sans doute.

(Traduit de l’anglais au français par Hiba Boujnah)

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