Une étude récente du ministère de l’Industrie révèle que l’intégration locale pourrait générer 400 millions d’euros de chiffre d’affaires par an en local et en export avec la création d’environ 18.000 nouveaux emplois, ce qui représenterait une augmentation de 1% du PIB national


En matière d’énergie solaire photovoltaïque, depuis 2018, pas moins de 894 MWc de projets ont été attribués par l’Etat tunisien et le ministère de l’Energie, soit environ 700.000 millions d’euros d’investissement. Mais sur le terrain et loin des promesses annoncées, aujourd’hui, la quasi-totalité de ces projets sont restés lettre morte.

De quels projets s’agit-il ?

Parlons chiffres. Mejdi Kilani, Pdg de Shams Technology, intégrateur photovoltaïque, indique que dans le cadre de l’appel à projets, depuis 2018 à ce jour, pas moins de 394 MWc ont été attribués, à savoir : 240 MWc, soit 24 projets de 10 MWc, dont uniquement un projet réalisé et non raccordé (ENI-Etap), un projet en cours de construction celui de Eppm, alors que les autres sont dans des phases d’études et/ou d’attente de documents pour le financement de la part du ministère : 34 MWc, soit 34 projets de 1 MW, dont un seul projet est terminé et raccordé (Shams Enfidha) : 120 MWc, soit 4 projets éoliens de 30 MW : aucun projet n’est encore réalisé pour diverses raisons (foncier, levées de fonds…).

En ce qui concerne les concessions Steg, le chiffre est plus important. On parle là de 500 MWc, soit 5 projets mais qui ne sont pas encore entamés (Tozeur 50 MWc, Sidi Bouzid 50 MWc, Kairouan 100 MWc, Gafsa 100 MWc, Tataouine 200 MWc).

«Malgré ces chiffres décevants, pour 2030, nos décideurs lèvent toujours la barre très haut; en matière du photovoltaïque, ils visent les 3.000 MWc, soit en moyenne 350 MWc par an, ce qui signifie plus de 2.000 millions d’euros d’investissements au total. Mais trois ans plus tard depuis cette annonce, une réalité très décevante et complexe s’impose car, d’une manière générale, tous les projets sont, aujourd’hui, à l’arrêt pour des raisons administratives et/ou financières. A cela, on ajoute la hausse actuelle des prix à l’international (transport et matières) ce qui impacte directement la rentabilité de tous les projets… En effet, depuis quelques mois, nous constatons une hausse des prix du transport des conteneurs au départ de la Chine, qui est passé à plus de 8.000$ actuellement alors qu’il était à 3.000$ en 2020. Idem pour le prix des matières et des produits qui a flambé. A titre d’exemple, le prix moyen du panneau photovoltaïque est passé en moyenne de 21 cents/euros à plus de 28 cents/euros le watt crête (wc)». Face à cette situation critique des porteurs de projets et dans l’objectif de favoriser la sortie de terre de plus de centrales solaires, il est indispensable d’accorder plus de délais d’exécution (au moins jusqu’à fin 2022) afin de permettre la réalisation particulièrement des projets du premier round accordés en 2018 aux opérateurs privés, qui sont actuellement en attente de ladite extension des délais de la part du ministère de l’Energie depuis plusieurs mois.  Dans le cas contraire, les projets et les investissements seront définitivement perdus pour les développeurs privés et par conséquent pour l’Etat tunisien (Steg) en tant que bénéficiaire de cette énergie verte…Il est également utile de rappeler que les lauréats des appels à projets ont investi à ce jour plusieurs millions d’euros dans les études, les dues diligences…, sans aucun retour, à cette date. Imaginez le message envoyé aux investisseurs, développeurs locaux et étrangers si ce cas de renoncement audits projets se produit alors que dans la situation actuelle, nous avons besoin de faire aboutir le maximum de projets de centrales et envoyer des messages positifs à tous les opérateurs pour l’intérêt et les bénéfices de la Tunisie», souligne-t-il, dans une déclaration accordée à La Presse.

L’intégration du contenu local, une priorité absolue

M.Kilani déplore, également, le manque du contenu local sur tous les projets accordés à ce jour, étant donné que la plupart des études se font à l’étranger (95%) et que tous les équipements sont importés (100%). Face à cette situation, il est urgent de revoir ce volet sur les prochains projets car si le pays réussit à adopter une politique d’intégration des équipements solaires en Tunisie, la donne pourrait changer. Une telle mesure permettrait une croissance de 1% du PIB, soit environ 400 millions d’euros, et la création d’environ 18.000 emplois.

« Malheureusement, la transition énergétique dans notre pays se passe sans réelle intégration du contenu local et cette situation met la Tunisie en position de consommateur passif et non pas en position d’intégrateur de valeurs ajoutées dans la chaîne de valeur du photovoltaïque. D’où l’obligation de repenser ceci afin de créer de la valeur et des emplois en amont… Nous rappelons dans ce même cadre qu’une centrale solaire en exploitation n’emploie presque pas de ressources humaines car elle est totalement télépilotée. Mais les vrais emplois sont dans la chaîne de valeur en amont, en particulier au niveau de la R&D, des études, de la conception, de la réalisation et de l’industrie des composants solaires», ajoute-t-il.

Le photovoltaïque fait parler de lui

Il ajoute, qu’aujourd’hui, la situation de l’industrie photovoltaïque inquiète les professionnels du secteur, étant donné que le paysage de l’industrie naissante de production des panneaux photovoltaïques comprend cinq sociétés seulement (Nr-Sol, AuraSol, Ifrisol, Shams Technology et Aphanis). Malgré ce nombre très limité, cette industrie a été mise à mal pour plusieurs raisons dont notamment la diminution des droits de douane et de la TVA sur les panneaux importés particulièrement de Chine dans la loi de finances 2019, ce qui a fortement pénalisé les producteurs locaux au nombre de cinq, l’interdiction d’accéder aux appels d’offres des centrales à cause de références et de ‘’Bancabilité’’ exigés dans tous les projets en Tunisie, les difficultés administratives et financières (système de financement en capital, en dette et aussi en besoin en fonds de roulement –BFR-)… A cela, on ajoute la complexité et les difficultés d’accès aux appels d’offres qui privent les sociétés tunisiennes de prendre part en amont aux projets de centrales solaires (hors sous-traitance) et de financement des industriels à cause des effets structurels et conjoncturels que traversent l’économie en général et l’industrie tunisienne en particulier…

«Malheureusement, certains acteurs utilisent de manière volontaire de faux arguments (industrie de montage sans valeur ajoutée, taux d’intégration insuffisant…) pour relayer des messages négatifs sur le secteur de l’industrie naissante du photovoltaïque, et ce, afin de favoriser l’importation et les importateurs. Le résultat : plus de 90 % des projets solaires accordés à ce jour, soit environ 894 MWC, soit plus 700 millions d’euros, seront faits avec 100% d’équipements et 95% de services importés… Sur papier, ceci devait conduire à la réduction des droits de douane et de la TVA, adoptés dans le cadre de la loi de finance 2019, avec la promesse de réduction des prix et l’accélération des réalisations des centrales solaires. Cependant, nous constatons à ce jour l’inverse : on constate une hausse des prix des installations et presque pas d’avancement sur les réalisations des centrales solaires… Il suffit de visiter les unités de production des panneaux solaires photovoltaïques basées dans plusieurs régions de la Tunisie pour constater leur niveau technologique et d’intégration… Il faut bien évidement produire de l’énergie, mais il faut aussi et surtout penser comment le faire, développer le savoir-faire et saisir cette opportunité pour créer de la valeur ajoutée et de réelles opportunités d’emplois qui n’existent pas en bout de chaîne, à savoir l’exploitation de centrales solaires qui peuvent être totalement télépilotées. Des pays, tels que la Turquie, le Maroc, l’Arabie Saoudite…, ont imposé l’utilisation d’équipements locaux ce qui a permis le développement d’une vraie industrie solaire dans ces pays, ce qui n’est pas le cas en Tunisie… L’industrie est mise à mal alors que nous nous plaignons du sous-emploi, du déficit commercial, ainsi que de l’immigration des Tunisiens vers d’autres cieux», explique-t-il.

De grandes ambitions…

Mais malgré cette situation qui semble alarmante, la Tunisie pourrait, dans sa transition énergétique, développer de grandes ambitions, disposer d’une grande vision et d’une réelle stratégie afin de créer de la valeur ajoutée dans l’industrie et les services (R&D, savoir-faire, emploi des techniciens des ingénieurs…), réduire le déficit énergétique pour le pays jusqu’à sa neutralisation, réduire la facture énergétique au plus bas pour les consommateurs et essayer de la neutraliser, tendre vers un prix très bas pour les opérateurs économiques, aller très vite dans le raccordement des pays limitrophes dans le bassin méditerranéen et/ou africains pour leur fournir de l’électricité à des prix très compétitifs…

D’après l’industriel, tous ces objectifs pourraient être réalisés avec la création d’un écosystème favorable aux initiatives entrepreneuriales par l’allocation de certains marchés aux sociétés locales particulièrement innovantes, la libération des investissements en interne pour les locaux et aussi les investissements extérieurs en priorité pour ceux qui ont une réelle présence en Tunisie, la création d’un fonds d’investissement dédié aux investissements dans les énergies renouvelables et/ou la transition énergétique en développant le ‘’Project finance’’ et le ‘’Corporate finance’’ et qui doit être géré par de nouveaux et de réels professionnels des projets et des investissements en collaboration avec les entrepreneurs.«La Tunisie est, aujourd’hui, à la croisée des chemins et doit choisir entre deux alternatives ; soit favoriser et penser uniquement au déploiement des énergies renouvelables pour produire de l’énergie électrique en utilisant en grande majorité des services et des produits importés et se positionner par conséquent comme consommateur passif, soit intégrer dès maintenant dans la démarche de déploiement des énergies renouvelables l’émergence de nouvelles filières (Solaire, Hydrogène, etc.), afin d’intégrer une part significative de la R&D, des produits et des services locaux pour la création de fortes valeurs ajoutées technologiques avec à la clé la création de milliers de nouveaux emplois… En clair, nous devons aller vers des ruptures technologiques et de pensées à travers l’élaboration de stratégies des filières et d’intégration de parties des chaînes de valeurs : Solaire, Hydrogène…Il faut arrêter d’accepter la résignation d’opérateurs et/ou parties prenantes qui vont fortement et uniquement dans l’importation aux dépens de la création de valeurs R&D, de services et d’industries en Tunisie… Il faut arrêter de déclasser la Tunisie par le renoncement de certaines parties prenantes dans les secteurs de hautes technologies et d’innovations sous prétexte qu’on ne pourrait pas y arriver à cause en particulier des mastodontes mondiaux. La Corée du Sud, le Rwanda, Singapour et autres pays ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui, s’ils avaient dès le départ renoncé et manqué d’avoir de grandes ambitions… L’avenir ne dépend que de nous… Aux générations futures, nous devons léguer notre héritage de connaissances et de savoir à travers notre audace, nos ambitions, notre vision et nos stratégies orientées vers l’avenir et la vraie création de richesses et d’inclusivité économique», conclut-il.

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