Après plus de dix ans d’instabilité, l’investissement est à la peine. La chute du taux d’investissement est, sans doute, la preuve tangible de la détérioration du climat des affaires. Dans ce contexte marqué par une situation économique compliquée, l’investissement en Tunisie peut-il retrouver un second souffle ? Habib Gaida, directeur général de la Chambre tuniso-française de commerce et d’industrie, apporte son éclairage. Entretien.

La baisse continue du taux d’investissement montre que, depuis dix ans, l’investissement, notamment étranger, est en chute libre. La situation est-elle alarmante?

A vrai dire, il faut nuancer. Il est vrai qu’il n’y a pas de nouveaux investisseurs qui sont en train de s’installer en Tunisie. En même temps, ce qui fait plaisir, c’est que, malgré le contexte, la situation politique, économique et sociale du pays, il y a des entreprises et des sociétés de renom qui continuent à faire des extensions. Vous voyez bien le contraste. Mais, en ce qui concerne l’investissement étranger, il y a d’une manière générale une baisse sensible. Elle est due à plusieurs raisons, principalement la situation politique, la dégradation de la notation de la Tunisie et des finances publiques. Les sociétés craignent que l’Etat ne les paie pas. Il y a également le port de Radès qui est une grande problématique et l’une des plus grandes difficultés auxquelles font face les entreprises. Prenons l’exemple de nos voisins. Le nombre de conteneurs manutentionnés par heure dans le port de Tanger s’élève à 50, alors qu’il ne dépasse pas les 4 conteneurs dans le port de Radès. La logistique est un élément fondamental de la compétitivité.

Est-ce qu’on risque une fuite des investisseurs?

A vrai dire, jusqu’à présent, non. En matière de main-d’œuvre, nous sommes toujours un site très compétitif. Et quand on parle de main-d’œuvre, il ne s’agit pas uniquement du coût, mais il y a aussi le facteur qualité. Car la qualité a également un coût. Une main-d’œuvre qui fait beaucoup de déchets ou des produits de mauvaise qualité, ce n’est pas rentable. La Tunisie recèle un réservoir de main-d’œuvre qualifiée, notamment de cadres qui sont de très haut niveau et très compétitifs. C’est, d’ailleurs, ce qui explique les investissements d’extension qu’on est en train de voir. Des sociétés étrangères implantées en Tunisie, qui opèrent dans des secteurs de pointe, tels que l’aéronautique et l’automobile, affirment que la Tunisie est le pays le plus compétitif au monde parce que tous les atouts sont là: le coût de la main-d’œuvre, la logistique, la proximité avec l’Europe…

Quelles sont, alors, les priorités à mettre en œuvre pour assainir le climat des affaires?

Le premier critère sur lequel se base un investisseur pour choisir où implanter son entreprise est la stabilité politique. C’est le critère le plus important qui passe même avant le coût de la main-d’œuvre. Il faut que nous donnions un signal fort aux investisseurs sur une vision politique claire. Aujourd’hui, la vision ne l’est pas.

Ensuite, il faut démarrer des réformes structurelles qui touchent plusieurs aspects. Tout d’abord, il y a la dématérialisation de l’administration. Il est inadmissible qu’on ait les meilleurs ingénieurs en informatique au monde et on n’arrive pas à moderniser et numériser l’administration. Tout récemment, les formalités du passage portuaire et des activités des conteneurs au port de Tanger peuvent être effectuées en ligne. Il faut qu’il y ait un programme de dématérialisation de l’administration. Quand on dématérialise, on gagne en productivité et en compétitivité. Après, il y a la loi sur le change qui est archaïque. Nous appelons la BCT à libéraliser le change et faire un contrôle a posteriori en punissant les contrevenants. Il y a une notion très importante qu’il faut revoir, à savoir la notion de résidence. Un étranger qui investit en Tunisie à titre privé (et non pas en tant que filiale de société étrangère) se voit attribuer le statut de résident, au bout de deux ans. Il ne peut pas, ainsi, réexporter son argent qu’en obtenant une autorisation de la BCT. Ce qui est inconcevable. Il faut vraiment revoir la réglementation de change, y compris cette notion de résidence pour accorder plus de flexibilité aux opérateurs tunisiens et étrangers.

Le Partenariat Public Privé PPP est un autre volet sur lequel peut jouer la Tunisie pour stimuler l’investissement. Prenons l’exemple de l’Egypte. Tout le progrès, qu’elle est en train de réaliser, est dû aussi aux projets en PPP. Malheureusement, en Tunisie, les syndicats voient en ce PPP un moyen de privatisation de plusieurs activités, alors que ce n’est pas vrai du tout. Le PPP est pratiqué partout dans le monde. Il faut revoir la loi relative au PPP, notamment en ce qui concerne les offres spontanées. Par exemple, on ne peut pas demander à un investisseur/partenaire étranger qui propose de réaliser et financer un projet structurant comme la construction d’un pont ou d’une centrale électrique, de passer par un appel d’offres. Il faut vraiment repenser la loi relative au PPP.

En un mot, il faut libéraliser et débrider l’investissement. Il faut en finir avec les textes et les cahiers des charges, libéraliser le code de change tout en faisant des contrôles a posteriori.

Il est inadmissible qu’à ce jour, on doit appeler à présenter une certification de copie conforme. Alors que dans la plupart des pays, on recourt à la signature électronique, en Tunisie, on exige encore des copies conformes et de la paperasse administrative. Il y a des messages urgents que le gouvernement doit faire passer pour détendre l’atmosphère et donner un signal positif clair aux investisseurs locaux et étrangers. Le gouvernement peut prendre, dans l’immédiat, des mesures qui peuvent donner un signal fort que la Tunisie est sur la bonne voie de la dynamisation de l’investissement. Comme la promulgation d’une simple circulaire de la BCT pour mettre un terme à la notion de résidence ou encore la reprise des grands projets suspendus. Prenons l’exemple du secteur de l’énergie. On a un projet de panneau photovoltaïque à Tataouine qui est suspendu depuis cinq ans. C’est un gâchis, étant donné que l’énergie solaire coûte cinq fois moins cher que l’électricité fossile et que l’augmentation du prix du baril, qui a, désormais, dépassé les 80 dollars, a un impact conséquent sur le budget de l’Etat.

Après 2011, la Tunisie a adopté plusieurs lois relatives à l’investissement, comme le code de l’investissement et la loi de 2019 liée à l’amélioration du climat des affaires. Pourquoi ce nouveau cadre réglementaire n’a-t-il pas contribué à la dynamisation de l’investissement?

La nouvelle loi sur l’investissement n’a rien apporté. De plus, la loi renvoie à plusieurs autres textes. L’investisseur n’a plus de visibilité. Aujourd’hui, le cadre réglementaire relatif à l’investissement n’est pas clair du tout et renvoie à plusieurs décrets.

De surcroît, l’investissement dans certains secteurs d’activités est à ce jour régi par d’anciens textes qui imposent un nombre illimité d’exigences, de restrictions et de conditionnalités. L’investisseur est tracassé par les demandes, sans nombre, d’autorisations et de cahiers des charges. Il faut s’ouvrir complètement à l’investissement étranger dans tous les secteurs, exception faite des secteurs stratégiques, en l’occurrence l’eau, l’électricité, etc. On ne peut pas encourager l’investissement avec des lois des années 60.

Ce sont des lois qui ont été élaborées avant la révolution, pour protéger les intérêts des lobbies qui se sont accaparé des pans entiers de l’économie devenus leurs chasses gardées, et ce, à travers des restrictions comme les cahiers de charge, les conditions relatives à la participation dans les sociétés, etc.

Comment les investisseurs français perçoivent-ils, actuellement, le climat des affaires en Tunisie?

Dans le secteur du numérique, les investisseurs continuent à s’intéresser à la Tunisie, parce qu’ils sont en quête de compétences et parce qu’il y a une pénurie d’ingénieurs ailleurs. Mais les investisseurs, qui sont déjà implantés, sont exaspérés particulièrement par l’instabilité des textes réglementaires relatifs à l’investissement, notamment l’instabilité fiscale. La visibilité est tout ce dont a besoin l’investisseur parce que ça lui permet de programmer des investissements sur le moyen et long termes.

La question de la logistique est primordiale. Le port de Radès est un handicap. Aussi, il y a le système bancaire qui est très archaïque. Il ne prend aucun risque et ne fournit pas d’assistance aux entreprises. Quand par exemple, une société offshore, installée depuis longtemps en Tunisie, souhaite recourir au financement bancaire local, elle doit obtenir une autorisation de la BCT lorsqu’elle dépasse un certain plafond. Ce qui est incompréhensible. Il y a des handicaps partout, mais malgré cela, il y a des investisseurs qui croient encore en la Tunisie, parce que c’est un site compétitif qui recèle un réservoir de compétences.

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