Par Kaouther Khlifi |


«J’ai fermé mes maisons» est le dernier recueil de poèmes signé Marianne Catzaras, préfacé par Murielle Szac et paru aux éditions Bruno Doucey. Une trentaine de poèmes. Le premier ouvre par le verbe quitter, le dernier clôt par le verbe sortir.

Au commencement était l’éponge, cet animal qui ne connaît pas l’oubli. Qui gobe, avale, ravale…On a beau l’essorer à fond, on ne le met jamais à sec pour autant. Parce qu’il faut toujours un résidu de moiteur pour qu’on en (re)prenne de la graine, pour que naisse une autre histoire.

«J’ai fermé mes maisons » est le dernier recueil poétique signé Marianne Catzaras, préfacé par Murielle Szac et paru aux éditions Bruno Doucey. Une trentaine de poèmes. Le premier ouvre par le verbe quitter, le dernier clôt par le verbe sortir.

Un texte qui en a fait des siennes avant de consentir à se donner à lire. D’emblée, voilà qu’il se jette et nous avec à la lisière d’un chemin, sur le bord d’un quai, de port ou de gare, sur le tarmac d’un aéroport improbable. Dans tous les cas de figure, vous avez une rive et une autre, un avant et un après, une hauteur et un précipice.

Des itinéraires, par bouts. Des voyages, par bribes. Une terre qu’on quitte île après île, pour ne pas se jeter de plain-pied dans l’eau et, peut-être, se laisser une possibilité de retour. Et pour cette possibilité, rien que pour cette possibilité, on range sa maison avant de la fermer et, non par inadvertance, on oublie toujours ce petit quelque chose qu’aucune valise ne peut transporter.

Et d’un pays, l’autre, on se transvase. En apprivoisant la mer ou en la prenant de haut. Sous le soleil qui se lève partout, sans briller pour tout le monde. Dans le bassin, patauge l’enfant extrait aux ‘’géographies qu’on lui avait tracées’’. Il n’a pas l’âge de la mort, mais la mort, elle, se fout des âges. Plus tard, il faudra lui ‘’répéter son nom lentement’’, parce que la peur est propice à l’oubli. Plus tard, il vous répondra avec un caillou sur la langue, comme une épitaphe sur quelque tombe voisine à celle de la mère partie.

Et il ne saura même pas s’il veut rester ou partir. Mais partir où ? Dans ce pays d’où nous vient la tragédie et vers lequel elle revient, inévitablement, chaque fois que la mer fait des vagues.  Mare nostrom, je veux bien ! dit-elle. Mais regardez : combien sommes-nous devenus ? Alors quelle terre, quelle mer ne succombera-t-elle pas à la déflagration démographique, parce que qui trop étreint mal embrasse. Trop, ici, est à prendre au sens surnuméraire.

Marianne Catzaras a à ses doigts les anneaux de tous les ports. De Carthage, d’Athènes ou encore d’Ostie. Et partout où elle passe, il lui suffit de mettre pied à terre pour s’imbiber des complaintes silencieuses des rues, des murs, des terrasses des cafés. Tâter le pouls des femmes fatiguées, des hommes qui errent assis. Capter l’écho sempiternel d’une balle perdue, tirée dans le corps ou dans la pierre. A Sousse ou au Bardo. Ou peut-être un peu plus loin, un peu plus haut, sur nos montagnes oubliées.

Si partout et pour tout, on ferme pour inventaire, on baisse le rideau, on se terre dans le fond de sa boutique, l’inventaire par le mot, lui, entend souvent à se donner à voir. Par le mot ou par l’image. Parce qu’ici, les ouvrages et les expositions sont comme des escales dans le temps. Un arrêt sur vie. Le répit nécessaire au voyageur, au marin, au fugitif.

Marianne Catzaras a également signé L’Escale (Actes Sud), Hergla, Sifnos et autres voyages (Simpact), Céramique de Tunisie (Simpact), Djerba, autres visages (IFT), Ton corps endormi (Simpact), Après-midi (Editions Pigi), Carthage ou la mémoire des pierres (Editions Electa).

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