Par Neila GHARBI
La «Darija» ou le dialecte tunisien porte en lui les empreintes mémorielles de l’histoire du pays. Ce dialecte est composé d’une variante de langues : berbère, arabe littéraire, andalou, turc, judéo-arabe, italien, français et anglais. Toutes ces langues ont donné lieu à une multitude d’interférences linguistiques pas toujours appréciées par les farouches puristes qui parlent de dérive et cherchent à redorer le blason de l’arabe classique véhiculaire, selon eux, des savoirs. L’évolution de la «Darija» est catalysée par les médias, mais aussi par la littérature. A la 35e session de la Foire du livre de Tunis, les romans écrits en dialecte tunisien ont eu un succès sans précédent qui dénote l’intérêt du lecteur pour sa langue maternelle dont il maîtrise l’usage. Toutes les couches sociales sont touchées par ce dialecte hybride, y compris les officiels qui n’ont plus de complexe à utiliser une langue panachée.
La langue en dit long sur la société qui la parle : son histoire, ses traditions, ses us et coutumes, ses mœurs, etc. Il y a le sens que portent les mots. Par exemple : appeler un cheikh «Sidi Cheikh» c’est le reconnaître comme son guide spirituel. Le mot porte en lui une allégeance, l’appeler «cheikh», tout simplement, c’est annuler cette soumission de type médiéval. De même, le mot «Oussif» pour appeler un noir rappelle le vocable «esclave». Un terme discriminatoire banni par la loi et pouvant soumettre son utilisateur à une contravention. «Oussif» porte en lui la discrimination et le rejet de personnes de couleur. L’évolution de la langue par l’utilisation du mot «Asmar» (métis) ou «Akhal» (noir) dans ce cas précis accompagne la mutation sociale et l’abandon de valeurs médiévales. Le bouleversement des mentalités et des mœurs a déclenché des querelles à propos de ce sujet.
Les phénomènes sociaux, les migrations et les occupations de pays ont largement contribué à façonner les dialectes qu’on connaît aujourd’hui. Certains mots n’ont pas tous le même sens d’une région à une autre ou d’un pays à l’autre. Par exemple, le mot «Qaraâ» signifie «courge» en Tunisie et «bouteille» en Algérie. Il existe des mots qui paraissent vulgaires pour les uns et non choquants pour d’autres. Les dialectes pratiqués sont nombreux et varient d’un territoire à l’autre, ce qui fait que la «Darija» ne peut avoir aujourd’hui le statut de langue nationale. Cependant, l’espace qu’elle occupe dans la sphère publique est croissant. La tendance est de voir cette langue accéder un jour à une reconnaissance officielle aux côtés de l’arabe standard.
La démocratisation de la langue arabe, en l’occurrence le dialectal tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, permet d’un, de se réconcilier avec son patrimoine et aussi avec soi-même et de deux, de ne plus avoir de complexes par rapport à sa langue maternelle, de s’ouvrir aux autres. Les mots tels que «barcha» ou «kif kif» se sont internationalisés. Les feuilletons et séries tunisiens commencent à rapprocher les dialectes en faisant participer des acteurs algériens. On a pu le constater au mois de Ramadan dans des fictions, à l’instar de «Macha3er» ainsi que la série comique «Zanket El Bacha» où se côtoient le parler tunisien, l’algérien et l’égyptien. Désormais, c’est ça l’avenir, qu’on le veuille ou non.

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