Par Nahid Djalali MARAND et Sharareh CHAVOSHIAN*


«Au firmament, le bleu est devenu plus cristallin, plus pur et flamboyant. Comme une immense glace polie et profonde, il reflète maintenant les splendides amours et les désirs retenus… »

Ce recueil de Ridha Bourkhis** comprend 13 nouvelles qui nous permettent de lever un coin du voile sur la vie émotionnelle de l’auteur, les milieux qui l’entourent, entre autres, le foyer familial, sa ville natale, sa maison, etc. Cependant, l’amour authentique constitue le thème principal de ces nouvelles, amour comparé à tout ce qui est pur, limpide et sincère, celui qui réconforte et qui offre mille joies de vivre à quiconque en jouit. Cet amour envers les êtres aimés se cristallise en mer bleue, ciel bleu, maison à porte bleue, etc. « L’imaginaire marin, dans ce Bleu se déploie selon des couleurs tantôt écarlates, tantôt sombres qui sont les divers modes gradués d’une même exigence sensuelle », écrit Hédi Khélil dans la préface de ce livre. Ce préfacier observe aussi que «c’est surtout dans le spectacle de la mer que Ridha Bourkhis recueille quelques vérités fuyantes et métonymiques sur l’essence des êtres, sur l’infinie grandeur de la création ».

Les comparaisons de ces nouvelles poétiques sont établies dans des cadres spatio-temporels relatant l’amour authentique pour une bien-aimée, l’amour paternel, l’amour éprouvé pour la nature et pour le pays natal de l’auteur, etc. Ces amours sont étroitement liées à la couleur bleue comme toile de fond dont chaque situation évoque un sentiment pur et particulier.

Un coup d’œil sur certains passages de ce recueil montre que les réalités comparées n’y sont pas identiques ; dans certains cas, elles sont simples, dans d’autres complexes. De même, le comparé et le comparant n’ont pas le même parcours de rapprochement. A titre illustratif, l’auteur a comparé le jour de la naissance de sa fille, un heureux événement dans sa vie, à la lumière, à la chaleur et à la beauté : « Le jour, qui l’a annoncée dans l’anxiété et la douleur, venait de s’éteindre lentement pour faire place à une lumière soudaine, chaude et belle ; comme la révélation, miraculeuse » (La magicienne, p.17). Le « caractère énigmatique » de cette comparaison réside dans le mot « révélation » qui aurait pu renvoyer à la Révélation divine aux prophètes, considérée selon les religions monothéistes comme miracle, d’où l’épithète « miraculeuse ». Dans l’extrait suivant, associé toujours à ce caractère mystérieux, Ridha Bourkhis compare ses premières réactions face à ce don du Ciel : « Dans les premières heures, il l’a regardée comme un mystère, sidéré, curieux, ne sachant que dire de pertinent, n’osant la toucher … » (Ibid.). Pour exprimer sa joie devant les mimiques de la nouvelle-née, l’auteur les compare aux « sourires d’ange » dont la transparence saute aux yeux, vu la connotation du mot « ange » embrassant un champ d’attributs positifs. Les effets de ces « sourires d’ange » qui vont droit au cœur de cet homme devenu père sont si tendres et si délicats qu’il les compare à des « vrilles de soie » : « Il lui a semblé que c’est à lui qu’elle faisait ces sourires d’ange à l’effet fabuleux et qui lui transperçaient le cœur comme avec des vrilles de soie »(Ibid). Parfois, l’auteur du recueil est à cheval entre la comparaison et la métaphore, par exemple là où il a évoqué sa gratitude d’être père par une « métaphore au sens large » (Koekelberg) : « Quel ange de Bien l’a portée sur ses ailes pour venir la déposer entre ses mains tel un don du Ciel ou une récompense divine … » (Ibid.). La valeur sublime de cette naissance s’y fait sentir, puisque le père pense à un ange qui a apporté ce bébé « sur ses ailes », qui l’a mise « entre ses mains », et sa gratitude d’être père est reflétée dans la comparaison « tel un don du Ciel ou une récompense divine ».  Dans une autre nouvelle, Ridha Bourkhis brosse un beau tableau de sa bien-aimée où celle-ci est prise pour une « Princesse » et considérée « plus belle que la lune », lune qui incarne la beauté immaculée dans certaines cultures et élément avec lequel on peut établir une « comparaison clichée ». La lune symbolise également « les rythmes biologiques, le temps qui passe, le rêve et l’imaginaire ». L’amoureux ne manque pas de couronner sa princesse avec une « écharpe soyeuse » comparée à un « diadème » ou à une « couronne princière » : « […] cette écharpe soyeuse et légère qu’il lui a offerte ce matin avec une grappe de mots d’amour et qu’elle a utilisée pour se ceindre la chevelure comme d’un diadème ou d’une couronne princière » ( p. 31). Elle est également appelée « le petit oiseau promis par les étoiles » ( Plus belle que la lune , p. 22).

Dans son imaginaire, l’auteur compare une réalité simple à une réalité complexe : « […] il se prend d’affection pour elle, désire qu’elle vienne se blottir dans sa poitrine et qu’il l’étreigne très fort comme si elle était aussi son enfant, son petit oiseau fragile et cher qu’il doit protéger des vents mauvais et de la méchanceté du monde » (Ibid.). Dans ce passage, l’existence du moule syntaxique « comme si » indique la comparaison établie entre « le comparant introduit par un terme au contenu explicitement comparatif » (Koekelberg) avec son imaginaire dans lequel sa bien-aimée est considérée comme « son enfant » et « son oiseau », êtres délicats et fragiles exigeant des soins particuliers. Sous sa plume poétique, en insérant des comparaisons clichées, l’auteur parle ainsi de la douceur, de la transparence et de la quiétude inspirées par sa bien-aimée : « (…) plus douce que le clair ruisseau, plus rassurante que la mer, fidèle comme cette inépuisable jeunesse qui lui marque le cœur et le visage » (ubid.). Cet extrait finit par une comparaison purement littéraire « comme cette inépuisable jeunesse » où le nouvelliste propose « des assimilations ou des analogies en rapprochant des réalités appartenant à des horizons de pensée relativement différents […]. Elles en appellent à l’imagination » (Koekelberg). Plus loin dans ces nouvelles, le bleu incarne le rêve : « Bleu est ensuite cet incessant rêve d’absolu, rêve inaltérable et toujours vif qui le propulse admirablement vers la vie … (…) Au firmament, le bleu est devenu plus cristallin, plus pur et flamboyant. Comme une immense glace polie et profonde, il reflète maintenant les splendides amours et les désirs retenus » (p. 32). Disons, pour conclure, que les mots sous la plume de cet écrivain-poète se sont métamorphosés en une gamme de lexiques riches et soutenus, structurés dans des moules syntaxiques bien variés pour embrasser non seulement la « comparaison », mais aussi l’allégorie, la personnification, l’exagération, l’énumération et le pléonasme, sans oublier la métaphore mariée avec tant de finesse à chacune de ces figures, ce qui pourrait être l’objet d’étude des recherches ultérieures sur ce recueil.

*Nahid Djalali Marand est vice-doyenne de la faculté des Lettres à l’Université « Alzahra » à Téhéran, en Iran. Sharareh Chavoshian est assistante de français à cette même Université. Ce papier est un extrait d’une étude intitulée “La comparaison dans “Bleu” de Ridha Bourkhis” et figurant dans l’ouvrage collectif  “Le Maghreb des Lumières” dirigé par la chercheuse marocaine, Hind Lahmami (Paris, L’Harmattan, 2022).

** Ridha Bourkhis, “Bleu”, Paris, L’Harmattan, 2010. llustration de la couverture : peinture de Sonia Makhlouf.

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