Il a attendu longtemps avant de télescoper un mélodrame maternel avec une histoire commune encore ardente de nos jours, celle de la guerre civile espagnole et de la période franquiste.

Madres paralelas, le dernier opus de Pedro Almodovar, récemment dans les salles tunisiennes, n’est peut-être pas à la hauteur de certains de ses précédents films. Mais pour les inconditionnels de celui qui représente la movida cinématographique espagnole caractérisée par la libération des mœurs, la vitalité, la joie et l’exubérance de ces années qui marquent la fin de la dictature franquiste en Espagne, ce film est un manifeste qu’Almodovar a voulu à la mémoire des disparus dans l’anonymat des fosses communes. Encore et toujours, un de ses meilleurs ingrédients… Des figures féminines…Maternelles éblouissantes. Deux femmes, Janis et Ana, se rencontrent dans une chambre d’hôpital sur le point d’accoucher. Elles sont toutes les deux célibataires et sont tombées enceintes par accident. Janis, d’âge mûr (Pénélope Cruz plus éblouissante que jamais), n’a aucun regret et durant les heures qui précèdent l’accouchement, elle est folle de joie. Ana (Milena Smit, révélation de ce film), en revanche, est une adolescente effrayée, pleine de remords et traumatisée. Janis essaie de lui remonter le moral alors qu’elles marchent telles des somnambules dans le couloir de l’hôpital. Les quelques mots qu’elles échangent pendant ces heures vont créer un lien très étroit entre elles, que le hasard se chargera de compliquer d’une manière qui changera leur vie à toutes les deux.

Sur cette trame, menée avec retenue — à comparer à l’exubérance de son style habituel —, le cinéaste se révèle sous un autre jour : un mélange des genres peu commun, qui laisse le destin collectif embêter le portrait de femmes.

Le spectacle est tout de même garanti : des décors, des couleurs, des costumes et des cadrages soulignés par la photographie mise en scène (Janis est photographe). Mais au-delà du spectacle, la manière de traiter le scénario avec ses rebondissements imprévisibles suit la perfection formelle.

Entre la petite et la grande histoire, Almodovar explore avec profondeur ses thèmes de prédilection et signe un récit intense, rythmé et profondément enrichi par des personnages exubérants qui portent, chacun, une vision et une strate dans la géologie de l’Espagne et de son histoire contemporaine. Le lien intergénérationnel qui se construit livre ses secrets et rend compte d’une blessure que porte au même titre un large panel de femmes entre l’espoir, le passé et l’avenir.

L’acte d’enfanter s’accompagne du déterrage des cadavres, celui de la perte de l’enfant va de pair avec les retours aux sources et à la mémoire. Il nous fait tenir, bien tendus, un bout du fil d’une enquête, en laissant par la même action lâcher prise sur une autre quête.

Tel un vrai magicien du scénario et de la mise en scène, Almodovar arrive encore à émouvoir par les choses les plus extravagantes que par les détails les moins perceptibles. Une chasse au trésor qu’il maîtrise et les fils de son histoire sont plus que jamais entre ses doigts.

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