Le système énergétique est confronté à des défis multidimensionnels. Les professionnels du secteur en parlent déjà depuis de nombreuses années.


Rencontré en marge de la 15e conférence annuelle de l’Association des économistes tunisiens (Asectu), qui s’est tenue du 12 au 14 juin 2019 à Hammamet sur le thème « Accélération de la transition énergétique: révolution numérique, subventions publiques et décentralisation », Khaled Kaddour, ex-ministre de l’Energie, des Mines et des Energies renouvelables, n’a pas mâché ses mots pour dire ce qu’il pense du programme des énergies renouvelables (EnR) qui ont un impact direct et évident sur la sécurité énergétique en Tunisie.
D’après Kaddour, il existe une réalité qui était là depuis des années et nous dépasse : le système énergétique tunisien est confronté à des défis multidimensionnels (stratégique, politique, économique, sociétal et environnemental), mais dans l’état actuel des choses, la sécurité énergétique reste le défi majeur de l’énergie en Tunisie, puisqu’on a presque une seule source d’énergie qui est le gaz naturel (97%). D’où la nécessité d’accéler les projets de production d’électricité à partir des EnR qui pourraient contribuer à l’amélioration de la sécurité d’approvisionnement énergétique, notamment pour le secteur de l’électricité qui dépend quasi exclusivement du gaz naturel dont plus de la moitié provient d’une seule source.
Une telle mesure permettra, également, la réduction des risques de vulnérabilité de l’économie, notamment en termes de facture énergétique (augmentation des prix de l’énergie) et de déficit de la balance commerciale. « Faut-il rappeler que le déficit de la balance énergétique représente 38% du déficit commercial total au cours des 4 premiers mois de 2019, contre 32% pour l’année 2018… et que les subventions directes sont de l’ordre de 2.100 millions de dinars pour 2019 contre 2.700 millions de dinars en 2018 », indique-t-il.
L’ex-ministre ajoute que l’accélération des projets de production d’électricité à partir des EnR contribue, en outre, à la lutte contre le changement climatique par la réduction des émissions de CO2 et à la création d’une nouvelle filière industrielle. « Il y a des initiatives à saluer dans ce cadre: la Tunisie s’est intégrée résolument dans les objectifs d’un développement durable respectueux de l’environnement et des dispositions ont été énoncées par la Convention cadre sur les changements climatiques de Paris (COP21)», précise-t-il.

Le Plan solaire ne décollera pas si…
Consciente de cette situation, la Tunisie a adopté depuis 2009 une politique de transition énergétique et ce par l’adoption de la première version du Plan solaire tunisien (PST) qui couvre la période 2010-2016. Ce projet avait trois objectifs principaux, à savoir : atteindre une capacité additionnelle en 2016 de 480 MW dont 140 MW pour le CSP et 280 MW pour l’éolien, un renforcement de la maîtrise de la demande d’énergie, pour un objectif (2016) d’économies de 23 % de la demande d’énergie primaire, une interconnexion avec le réseau européen permettant l’exportation de l’électricité vers l’Europe, pour un objectif fixé (2016) de capacité d’exportation de 1.000 MW dont 200 MW d’énergies renouvelables.
Pour le deuxième PST (2015), il a donné lieu à une nouvelle version touchant exclusivement les énergies renouvelables à l’horizon 2030. Il se focalise sur la production de l’électricité raccordée au réseau et la contribution des EnR au mix énergétique : 30% à l’horizon 2030, soit une capacité totale de l’ordre de 3.815 MW répartie comme suit : 1.755 MW éolien, 1.510 MW solaire PV, 450 MW solaire concentration –CSP, 100 MW biomasse.
S’agissant du troisième Plan solaire (2016), ce dernier est relatif à la production d’électricité à partir des énergies renouvelables et prévoit l’installation de 1.000 MW sur la période 2017-2020 (12% de la production nationale d’électricité) et 1.250 MW pour la période 2021- 2025, soit un cumul de 2.250 MW à l’horizon 2025, soit 24 % de contribution au mix énergétique.
«Toutes les étapes précédentes et la promulgations de la loi relative à la production d’électricité à partir des EnR ont jeté les bases pour le plan d’accélération du programme des EnR et d’augmentation des capacités », souligne Kaddour.
Suite à ces mesures, un plan d’action à court et à moyen terme a été dégagé visant l’augmentation des capacités qui passent de 200 MW à 1.000MW pour les projets lancés en 2018 dans le cadre du régime des concessions et l’accélération de la mise en œuvre du quatrième PST (2018) par la réduction des délais. La capacité totale additionnelle passerait de 1.000 MW à 1.840 MW pour les projets déjà lancés en 2018, ce qui représenterait environ 22% dans le mix énergétique à l’horizon 2022.
Pour le mix électrique, Kaddour précise que la production électrique d’origine renouvelable est d’environ 358 MW, essentiellement éolien (240 MW), hydroélectrique (62 MW) et panneaux solaires PV (56 MW). D’après les projets en cours et les appels d’offres déjà lancés depuis 2018, la production électrique d’origine renouvelable atteindrait 1.840 MW.
«Suite à tous ces efforts, un Programme d’accélération des projets de production d’électricité à partir des énergies renouvelables (2017-2022) a été mis en place. Il s’agit d’un investissement global additionnel de 2 milliards USD avec une capacité cumulée de 2.200 MW. Actuellement, deux projets sont en cours d’étude (un projet de stockage à Jendouba, et un projet CSP à Gabès avec stockage), outre le projet d’interconnexion avec l’Europe », affirme-t-il.

«Tozeur, un gouvernorat ami de l’environnement»
Deux projets pilotes intégrés qu’il faut mentionner ; il s’agit de Tozeur et Tataouine. Pour le gouvernorat de Tozeur, l’objectif fixé est d’atteindre 100% d’énergie verte. Il s’agit d’une initiative, lancée en février 2018, qui concerne la réalisation de plusieurs actions de maitrise de l’énergie au niveau de ce gouvernorat. «A cet effet, le choix de la région est dicté par plusieurs facteurs, notamment la superficie, le nombre d’habitants, le tissu économique et la consommation d’énergie (40 MW). Il va y avoir 3 centrales PV d’une capacité globale de 70 MW», précise Kaddour.
Pour Tataouine, il a indiqué que le désert peut devenir un levier de croissance pour le pays en adoptant une vision de développement intégré du Sahara, basée sur le développement de l’agriculture biologique et les EnR (objectif d’installer 1.700 MW des EnR). D’ailleurs, concernant le solaire, le premier appel d’offres a été lancé relatif au projet PV de 200 MW, le plus grand projet en Tunisie, dans la région de Borj Bourguiba au Sud de Remada. Le projet dans cette région concerne aussi le développement de 1.000 hectares d’oasis à l’instar des expériences à Rjim Maatoug et à El Borma.
« Tous ces projets des EnR font partie d’une vision globale énergétique de la Tunisie qui est fondée sur l’équilibre de trois dimensions, à savoir la sécurité énergétique, l’équité énergétique ainsi que la gouvernance, et le développement durable à l’horizon 2020-2030-2050…Cette nouvelle vision doit venir en support à l’activité économique, le tout au moindre coût», précise-t-il.

La gouvernance, le maître mot
La réussite de ce programme passe essentiellement par une bonne gouvernance du Plan solaire tunisien qui s’articule autour de quatre axes. Tout d’abord, on a besoin d’un leadership, d’un renforcement des capacités et de la mise en place d’un cadre de planification et programmation du PST.
Ensuite, l’élaboration d’un code des EnR et la mise en cohérence de l’ensemble des législations ayant un lien avec le développement du renouvelable. Il s’agit, également, de la création d’un organisme de régulation pour les secteurs de l’électricité et du gaz pour encadrer la coexistence des promoteurs privés d’énergie renouvelable, de producteurs indépendants d’électricité (IPP), et d’auto-producteurs, et pour se préparer à l’intégration des marchés maghrébin et européen. Finalement, il faut garantir une transparence totale et publier les résultats des dépouillements des appels d’offres pour gagner la confiance des investisseurs, notamment pour les projets futurs.

 

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