Le pays  va devoir redoubler d’efforts pour accélérer sa transition énergétique, mais avant tout, pour faire face, dans l’immédiat, à l’urgence énergétique ravivée par la guerre en Ukraine. 

Alors que le monde entier retient son souffle, craignant les conséquences désastreuses de la guerre en Ukraine, le débat sur les enjeux de la sécurité énergétique des pays refait surface. Si on se réfère à la classification des menaces sur la sécurité de l’approvisionnement énergétique adoptée par  l’Institut français des relations internationales (Ifri), l’on admet que la flambée des prix des cours du pétrole, que connaît le monde aujourd’hui, constitue réellement une menace pour la sécurité énergétique, plus particulièrement des pays les plus dépendants des importations d’énergie. En effet, l’institut considère que la flambée des prix suite à des événements techniques, météorologiques, ou politiques isolés et non prévisibles comme étant un risque pour la sécurité d’approvisionnement. Il est d’ailleurs fort probable  que cette menace perdure,  d’autant plus que les analystes prévoient une guerre qui s’inscrit dans la durée. Ils estiment que, malgré la brève accalmie, l’envolée des prix continuera sur sa lancée pour frôler les 175, voire 195 dollars le baril. Une telle perspective « serait dramatique pour l’économie tunisienne et pourrait conduire à un scénario difficile à maîtriser sur le plan économique et social », prévient l’Iace dans une note portant sur les impacts de la guerre en Ukraine.

Une charge additionnelle insoutenable 

Il faut rappeler dans ce contexte que la Tunisie est devenue un pays fortement dépendant des importations d’énergie. Quelques chiffres- clés mettent en exergue cette dépendance pétrolière qui nuit à la sécurité énergétique du pays. En effet, le déficit énergétique a été multiplié par 9 en seulement dix ans, passant de 0,65 Mtep en 2010 à 5,8 Mtep en 2019. En termes de pertes, le déficit de la balance énergétique représente à peu près 32% du déficit commercial, et ce, malgré le ralentissement de la consommation en 2021 et en 2020, un ralentissement dû à la crise liée au coronavirus.

Les incidences d’un tel déficit se font de plus en plus sentir sur le budget de l’Etat. Les dépenses de compensation des hydrocarbures n’ont cessé d’augmenter. Alors que les dépenses de compensation de l’énergie se sont établies à près de 4 milliards de dinars en 2021, le gouvernement table sur un montant aux alentours de 2.891 millions de dinars. Une enveloppe bien en deçà de ce qui devrait être alloué pour couvrir les dépenses de compensation, notamment  si l’on sait que le budget de l’Etat pour l’exercice 2022 a été établi sur la base d’un prix de baril à 75 dollars et que le prix actuel dépasse désormais les 105 dollars.  La charge additionnelle pour la caisse de compensation sera astronomique, étant donné  que le subventionnement de 1 dollar sur le prix du baril engendre 128 millions de dinars à supporter par la caisse. Selon l’Iace, elle est estimée à 7 milliards de dinars!  « Une telle charge est insoutenable pour le budget de l’Etat qui aura pour conséquence une augmentation inéluctable des prix à la pompe, qui pourrait atteindre 1,2 Dinar le litre environ, tous produits confondus, et jusqu’à 2 Dinars et plus le litre si les prévisions les plus pessimistes sont atteintes. Les deux tiers concernent les carburants routiers et un tiers la consommation industrielle, ce qui va avoir un impact sur le prix de l’électricité et, par conséquent, la compétitivité de nos entreprises. Toutefois, cet impact direct sera en partie compensé par une réduction de la consommation due au ralentissement de l’activité économique », note-t-on dans le document.

En réalité, la guerre en Ukraine n’a fait qu’accentuer et mettre à nu  une crise de l’énergie qui se profile à l’horizon et qu’on a essayé de résoudre, après 2010,  avec des rustines sans toucher aux racines. Plusieurs raisons ont, en effet, concouru à cette situation de forte dépendance aux importations énergétiques. Tout d’abord, il y a l’effondrement de la production nationale des hydrocarbures, dû au désengagement des investisseurs qui ont fui le pays depuis dix ans, en raison de l’instabilité politique.

Selon l’expert Mustapha Haddad, «l’effondrement de la production nationale d’hydrocarbures est la conséquence du mode de gouvernance publique et de l’instrumentalisation politique du secteur au cours des dix dernières années ». Ensuite, il y a le retard accusé, jusque-là, dans le programme de transition énergétique, censé renforcer la sécurité d’approvisionnement  en énergie primaire et l’indépendance énergétique. 

Maintenir  la dépendance énergétique du pays à un niveau soutenable

C’est dans ce cadre que l’Ites a publié une étude sur la sécurité énergétique de la Tunisie à l’horizon 2030. Réalisée par l’expert Mustapha Haddad , le document  esquisse les grands traits des plans d’actions à mettre en œuvre pour garantir la sécurité d’approvisionnement énergétique en Tunisie d’ici à 2030. L’auteur a mis l’accent sur le maintien de  la dépendance énergétique du pays à un niveau soutenable, en tant qu’objectif stratégique, parmi d’autres. L’expert a identifié, dans le cadre de cet objectif, sept orientations  stratégiques. Il s’agit de :   la mise en valeur des ressources nationales d’énergie; la diversification du mix énergétique et du mix électrique; la diversification des fournisseurs du gaz naturel importé; la mise en œuvre des principes de la bonne gouvernance par les institutions et les entreprises publiques; la relance des investissements privés; le rétablissement de la production nationale d’énergie et l’amélioration de l’efficacité énergétique. Une vingtaine de mesures et recommandations ont été élaborées à cet effet. Parmi lesquelles, on cite principalement: la généralisation de l’utilisation du chauffe-eau solaire, l’accélération de l’électrification du parc véhicule; la mise en œuvre du programme de développement des énergies renouvelables à partir de 2022 et l’amendement  de l’Article 13 de la Constitution de 2014 dans le sens d’une responsabilisation de l’exécutif. 

Au demeurant, il est clair que, dans ce contexte, l’accélération du développement des énergies renouvelables est bien plus qu’un choix, c’est une orientation stratégique pour la Tunisie. C’est d’ailleurs, ce qu’ a affirmé, récemment,  la cheffe du gouvernement Najla Bouden qui a annoncé que le gouvernement a décidé d’accélérer la réalisation de l’objectif national à l’horizon 2030 en matière de production d’électricité à partir des énergies renouvelables, soulignant que « cette transition énergétique va contribuer à améliorer la sécurité d’approvisionnement face à la volatilité des prix, mais aussi à faire face au déficit énergétique structurel qui a atteint des niveaux inquiétants ». 

Espérons que les projets solaires photovoltaïques de capacité 500 mégawatts, récemment approuvés, feront tache d’huile, la Tunisie va devoir redoubler d’efforts pour accélérer sa transition énergétique, mais, avant tout, pour faire face, dans l’immédiat, à l’urgence énergétique ravivée par la guerre en Ukraine. 

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