Hammadi Ben Sâad est connu pour ses portraits, des décennies qu’il peint sans relâche des personnages qu’il a enfantés et adoptés ;  les visages occupent  une  grande partie de ses œuvres, ils  sont creux, exsangues : de gros yeux comme un puits sans fond, des bouches béantes, noires, les visages traités de face ressemblant au personnage du célèbre tableau de Munch,  « Le cri », y a–t-on pensé ?

La production énorme qui court depuis des décennies, vue sous toutes les couleurs et les formes, a ouvert la voie à la critique et à l’opinion publique, laquelle (par facilité ?) a classé, figé définitivement  le style de l’artiste dans la catégorie de «peinture naïve», pourquoi pas  expressionniste ? Pourquoi pas dans la catégorie «  art brut »,  car le parcours  de l’artiste est riche de ces portraits aux allures innocentes et protéiformes,  mais ô combien expressifs. Il est vraisemblable qu’à une époque lointaine (aux débuts de la longue carrière de Ben Saâd)  quand  «la bonne société »  de privilégiés, qui perpétuait la doctrine de «  la beauté du monde » occupant la scène artistique, gardant jalousement ses intérêts, excluait systématiquement les jeunes nouveaux venus parmi lesquels Ben Sâad qui était marqué doublement  de  « naïf » et d’autodidacte, donc inacceptable  dans le cercle des artistes « qui comptent».

Naïf ?, L’étiquette lui est restée définitivement collée à la peau,  naïf, pourquoi pas, mais marginalisé parce qu’il l’est équivaut à un abus sinon à un ostracisme caractérisé. Rappelons, au passage,  que  Ben Sâad s’est inspiré des œuvres des enfants qu’il côtoyait et initiait au dessin et à la peinture pendant la longue période fertile au centre El Achouria dans la Médina de Tunis,  il  a fini naturellement  par  s’en imprégner, par dessiner comme eux, ce qui dénote une authenticité et renforce notre admiration, cette fidélité à un style est à son avantage, le moins qu’on puisse dire c’est que  ce travail, cette démarche est ardue à observer et surtout à garder ou à sauvegarder. Dans ce sens, Picasso a témoigné sur le sujet. A un amateur qui lui reprochait de dessiner comme un enfant, il répondit « …il m’a fallu toute une vie

pour apprendre à dessiner comme un enfant, le problème est de savoir comment rester  un artiste en grandissant ». De l’enfance Ben Sâad s’en nourrit sans jamais s’arrêter, il  a creusé son sillon, mûri en expérience, changé par moments de style,  avancé  en âge — comme on ne peut s’inventer entièrement, il reste toujours quelque chose en soi — Hammadi est resté tout à la fois enfant, artiste et créateur, il a rencontré du succès, mais jamais son œuvre n’a été embaumée dans la naphtaline; vigoureuse, solide et mystérieuse, elle captive le regard de l’amateur comme du critique; l’actuelle et fascinante exposition qui se déroule à la galerie «La Boîte »,  à La Charguia, intitulée «  Le voyage de l’âme »  le prouve. Qu’y découvre-t-on ?

Des œuvres judicieusement accrochées,  dont le style est reconnaissable à mille lieues, il ne semble pas qu’il existe dans la production antérieure de Ben Sâad un format aussi allongé, imaginez six tableaux d’entre 15 ont 3m 80 de long et un septième de 4m 30.

Grands formats imposants, des figures  exhumées d’on ne sait quelle ère préhistorique, sans objets autour,  une composition  d’une rigueur austère, peinture sur papier mâché, des  personnages  difformes, sans âge, corps imposants, noirs sans reliefs, lisses, sans vêtement,  sans apparat, des yeux ou un seul  œil cyclopéens sans fond, sans regard, sans expression, sans chair,  sans aspects autre que l’étonnement, bref sans charge psychologique.  Troublantes,  ces figures ne ressemblent à aucune autre,  des doigts de pieds en forme de nageoires qui remontent des abysses, couleurs du fond  en eaux limpides de piscine ou d’encre bleue claire, des doigts de mains fins et rallongés. Un personnage de profil mi-homme mi-oiseau préhistorique, des gammes de bleu, cet homme courbé  est en position de coureur à pied, concentré, l’œil grand ouvert.  Un autre personnage, homme sirène, le corps mi- homme, mi-poisson, Il rampe ?, Non, son  corps en noir est en position de nage libre, le fond du tableau est lisse sans traits ni relief. Une autre œuvre, le même personnage dans  la même position, il n’est plus traité en noir, mais de plusieurs traits bleu  clair, il est en mouvement, têtes ovales, deux yeux ronds, il regarde le spectateur avec étonnement. Tous les tableaux mystérieux pour les uns, fantastiques pour les autres, éclatants de vérité révèlent le secret du «Voyage de l’âme»,  une âme torturée, jamais apaisée. Cette exposition qui se poursuit jusqu’au 3 juin, nous montre des œuvres lourdes de sens qui nous éloignent de  la beauté admise  «du monde réel ».

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