Pour Ben Aïssa, l’ESS peut être une réflexion féconde pour tout remettre à plat et, surtout, orienter la boussole vers une articulation qui manque cruellement, laquelle articulation relie la rentabilité économique et la finalité sociale, sociétale et environnementale.             

Il se trouve que l’Economie sociale et solidaire (ESS) se conjugue parfaitement avec attractivité territoriale. Etant donné les valeurs qui sous-tendent son concept, l’ESS peut contribuer au renforcement de l’attractivité et, donc, l’attachement aux territoires. Mais faut-il encore disposer des outils et des mécanismes, notamment législatifs, pour permettre aux collectivités locales d’asseoir le concept et les valeurs de l’ESS à l’échelle locale.

Généralement assimilée à la capacité d’un territoire à attirer et à retenir les facteurs mobiles de production et/ou la population en s’appuyant sur des considérations sociales, urbaines, politiques, spatiales, économique, culturelles et environnementales, l’attractivité territoriale peut, en ce sens, jouer pleinement son rôle en tant que levier de développement local, inclusif et durable. Pour mieux élucider l’apport de l’ESS aux territoires, Lotfi Ben Aïssa, universitaire et expert en Economie sociale et solidaire, a articulé son intervention lors du forum sur “L’attractivité territoriale comme levier de développement”, qui s’est tenu récemment à Sousse, autour des rapports entre l’Economie sociale et solidaire et les territoires. Organisé par l’organisation internationale Cities Alliance, l’événement a constitué une opportunité de réflexion sur la problématique de l’attractivité territoriale et sur les modalités et les outils de sa promotion et sa mise en œuvre effective.

Il faut activer le texte référentiel relatif à l’ESS

L’expert a commencé son intervention en rappelant les fondements de l’ESS. Il a souligné qu’avec ses valeurs, sa finalité sociale conjuguée à la rentabilité économique, le secteur de l’ESS peut être un créneau attractif pour les jeunes et les femmes. Il a précisé que si la Tunisie dispose d’un texte référentiel sur l’ESS, son activation passe par la promulgation de plusieurs décrets et arrêtés ministériels. “Il faut que ce nouveau secteur, naissant, soit reconnu politiquement. Cette bataille est gagnée, puisqu’on dispose d’un texte référentiel sur l’ESS. Ce texte fondateur fournit à la fois des outils institutionnels, mais aussi des mécanismes de financement dédiés au secteur. C’est un préalable pour que ce secteur soit constitué à part entière, pour qu’il puisse jouer pleinement son rôle économique et, donc, pour qu’il soit attractif pour les jeunes auxquels on n’offre pas grand chose”, a-t-il noté. Il a ajouté que la loi relative à l’ESS rappelle les principes cardinaux de ce nouveau secteur, à savoir la primauté de l’homme sur le capital, la lucrativité limitée et la gouvernance démocratique. Ben Aïssa a fait savoir que l’ESS peut constituer une véritable alternative dans le contexte actuel où on est en train de mener une réflexion sur un nouveau modèle de développement. “Le modèle qui a prévalu depuis des décennies est aujourd’hui totalement essoufflé. On est à la recherche d’un modèle alternatif. L’ESS peut être une réflexion féconde pour tout remettre à plat et, surtout, orienter la boussole vers une articulation qui manque cruellement, laquelle articulation relie la rentabilité économique et la finalité sociale, sociétale et environnementale, à partir de ses valeurs. L’ESS peut proposer une alternative et même une grille d’évaluation des politiques publiques, mais également du comportement du secteur privé”, fait-il observer. 

Des exemples concrets

Le membre du conseil municipal de Tunis a souligné que, sur le plan législatif, le Code des collectivités locales fonde, grâce à l’article 109, un partenariat stratégique entre les collectivités locales et l’écosystème en devenir de l’ESS. Il a fait savoir que, dans ce contexte, la municipalité de Tunis essaie de mettre en œuvre les principes de l’ESS à travers un certain nombre d’initiatives, telles que la mise en place d’une éco-déchèterie, mais aussi d’une unité de traitement de déchets ménagers qui couvre le pôle territorial du Grand-Tunis.

Pour le premier projet (éco-déchèterie), Ben Aïssa a fait savoir qu’il s’agit d’un projet qui combine l’ESS à l’économie circulaire. Il consiste à créer une chaîne de valeur qui permet le tri initial passant par la collecte, puis le transfert et la commercialisation des déchets ménagers. Le projet va nécessiter l’implication d’un certain nombre de chiffonniers qui seront organisés sous forme de Groupement d’intérêt économique (GIE). La transformation va être prise en charge par des jeunes diplômés (chômeurs ou ayant des diplômes de formation professionnelle) qui seront organisés sous forme de coopératives fonctionnant selon les valeurs de l’ESS. Quant à l’unité de traitement des déchets ménagers, Ben Aïssa a précisé qu’il s’agit d’un projet d’envergure de quelques dizaines de milliards de dinars. Etant sur une dimension de pôle territorial, le projet fédère plusieurs acteurs privés et publics.

Pour mettre l’accent sur l’importance de l’ESS en tant que facteur d’attractivité des régions, l’expert a évoqué une expérience inédite menée par des femmes employées dans une unité industrielle de textile dans la région de Mahdia. Selon l’universitaire, l’entreprise en question n’a pas pu faire face à la crise liée au coronavirus et ses retombées, et a fait faillite. Les ouvrières ont alors refusé de rester les bras croisés et ont décidé d’investir leurs primes de licenciement pour les transformer en action afin de reprendre l’entreprise. Pour l’expert, il s’agit bien d’une expérience réussie qui a permis de transformer “l’usine capitaliste” en coopérative industrielle de production, mais surtout elle a permis de braquer les lumières sur le rôle de l’ESS en tant que levier de développement local.

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