Le monopole du secteur agricole, qui est le plus grand consommateur des ressources en eau en Tunisie, ne doit pas perdurer au vu de la raréfaction de l’eau. D’où l’importance d’initiatives et d’orientations plus réfléchies

Le mardi 22 mars 2022 a vu la célébration de la Journée mondiale de l’eau, et ce, depuis 1993 par les Nations-unies (NU) qui met l’accent sur l’importance de l’eau douce. «La Journée mondiale de l’eau célèbre l’eau et sensibilise à la situation des 2,2 milliards de personnes qui vivent sans accès à de l’eau salubre. Il s’agit de prendre des mesures pour lutter contre la crise mondiale de l’eau», lit-on sur la page onusienne dédiée à l’événement.

En Tunisie, la raréfaction de l’eau et le gaspillage de cette précieuse ressource naturelle sont un secret de polichinelle. Plusieurs organismes ont célébré cette Journée pour apporter une pierre à l’édifice d’orientations et politiques nouvelles en matière d’eau face à cette crise qui perdure. Un mini-débat sur la problématique de l’eau en Tunisie a eu lieu au cours d’un séminaire intitulé : «Rencontres de la Journée mondiale de l’eau». Organisé par l’Ong Nomad 08 et l’Observatoire National de l’Eau, lundi 21 mars 2022 à l’hôtel Africa Tunis, ce webinaire a vu la participation de quatre intervenants du réseau d’activistes. Ils ont apporté chacun leur lecture de la situation actuelle en matière de gestion de l’eau avant de faire des critiques sur l’absence de stratégie planifiée et de vision globale dans les politiques futures de l’eau.

En marge de son intervention, M. Houcine Rhili, expert en eau et développement durable, en faveur d’un «Plan d’action pour le droit à l’eau», résume ses attentes et ses craintes : «L’eau n’est pas un problème technique, c’est un problème structurel en relation avec une richesse qui détermine réellement nos potentialités de développement et de la vie. L’eau, c’est la vie».

Par conséquent, ce spécialiste en développement et gestion de l’eau estime que,  d’une manière générale, que depuis l’Indépendance et durant les 66 ans jusqu’à aujourd’hui, «l’exploitation des ressources en eau a, dès le début, revêtu une dimension commerciale sans avoir réfléchi à préserver et protéger cette richesse nationale à moyen et à long terme». Il préconise que cette ressource soit utilisée dans des secteurs à haute valeur ajoutée pour mieux valoriser cette richesse. Il stigmatise le gaspillage de l’eau «dans un pays où l’eau est rare sur le plan géographique». Et d’ajouter, «qu’iI est nécessaire de mettre en place des stratégies et des politiques qui tiennent compte de la raréfaction de ressources en eau et de la nécessité de les protéger. Le Code des Eaux de 1975 est basé sur l’existence de ressources hydriques sans tenir compte des changements climatiques et du tarissement de ces ressources».

La situation actuelle de rareté de l’eau, de stress hydrique est due à la surexploitation et à la commercialisation des ressources en eau. «Il y a une surexploitation des ressources, le changement climatique ayant aggravé la situation surtout des nappes phréatiques. La stratégie de mobilisation des eaux de surface a échoué vu qu’on a construit beaucoup de barrages, sans estimer les pertes des eaux d’évaporation». En Tunisie, la capacité de l’ensemble des barrages s’élève à 36 milliards de mètres cubes par an ces dernières années alors que nos capacités de mobilisation de l’eau ne dépassent pas les 2,1 milliards de mètres cubes par an. L’expert de préciser à ce sujet : «Nous avons la possibilité de mobiliser au minimum 3 à 4 milliards de m3 par an mais avec des techniques de mobilisation innovantes et non pas les techniques classiques des barrages».

Pour des techniques plus innovantes

Il estime qu’il aurait mieux valu réaliser, dans le temps, des barrages souterrains avec des normes et techniques souterraines que de grands barrages aux coûts énormes. Avant de poursuivre son raisonnement implacable sur le manque à gagner dans l’extraction de l’eau et le gaspillage qui en découle. D’après son raisonnement, la mobilisation d’un m3 d’eau dans un barrage coûte plus d’ 1,3 dinar, or, une mobilisation des eaux à travers les barrages souterrains peut être réalisée grâce à des techniques innovantes qui aident l’eau à s’infiltrer rapidement  et à recharger les nappes «avec 70% des eaux superficielles dans les nappes et zéro évaporation». D’où l’intérêt de mettre en place des techniques nouvelles.

M. Omar Bayouli, expert indépendant, a présenté une réflexion intitulée «Quel est l’avenir de l’eau en Tunisie ?». Il présente une lecture critique des stratégies étatiques dans le secteur de l’eau et prévient qu’on court à la catastrophe si on reste dans cet immobilisme institutionnel. Il évoqué la nécessité de présenter une nouvelle vision de la gestion des ressources en eau à l’horizon 2050. Il y a lieu de faire une nouvelle évaluation et d’assurer un suivi de la gestion de l’eau en Tunisie. Pour terminer, M. Hassan El Moury, maître de conférences en sociologie et expert international en développement et environnement, a appelé à l’élaboration d’une carte nationale de la production agricole pour déterminer les priorités dans le recours et la rationalisation de l’eau.

Les intervenants sont unanimes et se sont accordés sur la nécessité d’organiser un débat national sur la bonne gouvernance des ressources en eau.  Malgré tout, la pluviométrie du mois de mars 2022 augure d’un meilleur niveau des eaux de barrages comme l’indique un bulletin météorologique de bonne source, avec des réservoirs qui se sont remplis. Ainsi, le réservoir du barrage de Nebhana est passé de 2 à 8.5 millions de m3, celui d’Al Haâwareb de 0 à 11 millions de m3 et Sidi Saad s’établit à 33 millions de m3. Malgré tout, M.Rhili estime qu’il peut y avoir une année faste qui cède la place à de nouvelles années critiques à l’avenir soit une année sur trois de pluie et qu’il faut rester dans l’anticipation en permanence.

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