Quel est l’état des lieux des industries culturelles et créatives en Tunisie ? Un secteur souvent évoqué mais dont on connaît peu ou presque rien de son poids, de ses chiffres et de ses indicateurs, a finalement révélé quelques données relatives aux activités culturelles, le profilage de ses acteurs et de ses filières ainsi qu’aux pratiques de consommation.

C’est dans cet esprit qu’une conférence-débat intitulée «Quel soutien aux industries culturelles et créatives en Tunisie ? » a été organisée mardi 29 mars 2022 au Palais du Baron d’Erlanger, durant laquelle les grands axes de la « Feuille de route pour le développement des industries culturelles et créatives (ICC) en Tunisie », proposée au ministère des Affaires culturelles par le cabinet Matine Consulting, ont été dévoilés. Cette étude qui fait partie des 13 missions de l’Initiative Services Publics de Tfanen – Tunisie Créative, menée en étroite collaboration avec le ministère des Affaires culturelles, avec pour objectif la modernisation des politiques culturelles en Tunisie, a révélé des données inédites sur le poids, l’emploi et la place des différentes filières culturelles dans l’économie nationale.

M. Wissem Ghorbel, l’un des experts ayant mené cette recherche, a indiqué que cette recherche quoi qu’elle capitalise sur les travaux précédents, «reste préliminaire et doit être débattue et continue».

Il a expliqué que la feuille de route proposée pour le développement des industries culturelles et créatives en Tunisie était basée sur des données récentes sur l’importance du secteur, le taux d’emploi dans chaque spécialisation, et la position du secteur informel dans les différentes filières des industries créatives en Tunisie.

Il a rappelé que l’étude a été lancée en se fixant comme premier objectif, la compréhension de la réalité des différentes filières du secteur culturel par un diagnostic qui permettrait de définir les contours des branches culturelles à travers des statistiques précises telles que la détermination du nombre d’entreprises actives dans le secteur culturel et la portée de l’emploi formel et informel ainsi que de mesurer l’étendue de leur contribution à l’économie nationale. De telles données permettraient de reconnaître le secteur et de l’ancrer au niveau des stratégies nationales, a-t-il ajouté.

On apprend ainsi que le chiffres d’affaires culturel en Tunisie est de l’ordre de 1,5 milliard TND, ce qui représente 0,7% du PIB mais que le tiers de ce CA est réalisé dans l’informel.

Aussi, la recherche a recensé 14 000 entreprises opérant dans les ICC, qui génèrent 70 000 emplois, soit 1,6% de la population active, notant toutefois que 40.000 emplois sont dans l’informel, soit 56%. La filière la plus génératrice de revenus serait la filière « Design et autres services créatifs », contribuant à hauteur de 39% de la taille de marché des ICC.

Cette forte contribution s’expliquerait par le poids de la sous-filière «publicité» représentant 2/3 de la taille du marché de la filière, selon les auteurs de l’étude.La musique est la deuxième filière la plus génératrice de revenus avec près de 200 millions de dinars de chiffre d’affaires. Une forte contribution qui s’expliquerait par le chiffre d’affaires informel qui s’élèverait à 150 millions de dinars provenant essentiellement des évènements familiaux et professionnels non déclarés, notent les experts.

Cependant, parmi les filières les moins génératrices de revenus en Tunisie, mais qui est proposée comme faisant partie des ICC, figure les « jeux vidéo » qui contribueraient à hauteur de 20 millions de dinars annuellement. « Ce faible revenu témoigne de l’absence d’un véritable marché des jeux vidéo en Tunisie, dû essentiellement à l’indigence des mécanismes de financement, l’inadéquation du cadre institutionnel ainsi que l’absence d’outils de monétisation », soulignent les auteurs de l’étude.

Cependant, la recherche affirme que le potentiel de développement des industries culturelles, reste énorme moyennant des réformes qui concernent le volet législatif et tout ce qui peut encourager de nouvelles formes de consommation culturelle.

Il a aussi été recommandé de revoir le système d’aide à la production et le régime des subventions tout en facilitant l’investissement et le financement dans le secteur de façon à attirer plus de créateurs vers le système formel et de générer ainsi de nouvelles formes de croissance, d’autres revenus et plus d’emploi.

La recherche affirme que la responsabilité de ces changements n’incombe pas seulement au ministère des Affaires culturelles mais revient aussi à d’autres départements tels que le ministère du Tourisme, de la Femme, de l’Economie et de l’Education, dont l’apport demeure encore insignifiant.

Une feuille de route

Abordant les axes de la feuille de route proposée par l’étude, l’expert a révélé cinq actions prioritaires. Il s’agit de l’adoption d’une nomenclature propre aux industries culturelles et créatives (ICC), l’instauration d’un «Créative Act», le lancement d’une grande campagne de sensibilisation à la propriété artistique & littéraire et aux droits d’auteur, la révision des lois et décrets régissant le secteur des ICC et l’évaluation de la gestion actuelle des subventions.

Il a aussi indiqué que cette étude a permis d’identifier onze grandes filières culturelles comportant chacune des sous-filières spécialisées à l’instar de l’architecture, du patrimoine, des arts visuels, des arts scéniques, de la musique, de l’édition, du cinéma, de l’audiovisuel, du design et des services créatifs, des jeux vidéo et interactivité, des festivals et événements culturels et créatifs.

Il est à noter que la vision de la feuille de route qui aspire à faire des ICC un vecteur de développement et de relance économique, est structurée sur quatre niveaux allant du général au spécifique. Elle vise à déclencher cinq effets, à savoir un cadre institutionnel modernisé et favorisant le développement du secteur (lois et décrets, cahiers des charges, organes de gouvernance, statut du créateur, règles de gestion publique), plus de quarante activités pour y parvenir (ex : adopter la nomenclature des ICC par les organes officiels de l’État ou encore adopter le projet relatif au statut de l’artiste) et proposer 18 produits et 108 actions. Ces activités seront échelonnées sur trois horizons temporels avec des activités prévues pour le très court terme (2.022), d’autres au cours d’un Plan triennal (2023-2025) et le reste pour le long terme (2030).

À terme, ces actions devraient permettre un accès à un financement plus fluide et aisé pour les créateurs et porteurs de projet ICC, l’évaluation de la gestion actuelle des subventions, une infrastructure physique et digitale mise à niveau permettant d’exploiter le potentiel des ICC, des métiers de la culture adaptés aux exigences actuelles et futures du marché du travail, le développement des métiers de jeux vidéo qui sont inexistants en Tunisie et d’assurer une scène culturelle dynamique favorisant l’exposition aux produits culturels. Dr Sami Tlili, conseiller au cabinet de la ministre des Affaires culturelles, a mis en exergue les axes de réformes prioritaires entrepris par le MAC pour redonner au secteur une nouvelle dynamique en phase des mutations qui s’opèrent dans le paysage culturel national et international et qui s’inscrivent dans le cadre de la vision gouvernementale qui cadre avec les résultats de cette recherche.

Pour sa part, M. Vladimir Rojanski, attaché de coopération à la Délégation de l’Union européenne en Tunisie, a passé en revue les principaux indicateurs relatifs aux industries culturelles et créatives en Europe qui dépassent de loin les réalisations tunisiennes en la matière, soulignant au passage le potentiel de développement possible dans notre pays. «L’offre est riche en Tunisie et Tfanen a joué un grand rôle pour irriguer ce secteur à travers l’appui au secteur public», a-t-il souligné. Il n’empêche, il a indiqué que le pays a raté plusieurs occasions à cause de quelques entraves juridiques et a cité en exemple le projet de réaménagement des anciens abattoirs dont il s’est avéré que la moitié de la propriété ne revenait pas à l’Etat.

Il a d’autre part souligné que la Tunisie connaîtra le premier concours international d’architecture pour le réaménagement de la colline de Byrsa et le musée de Carthage selon des normes mondiales. Lequel projet figure dans l’agenda du programme «Tounes Wejhetna» et qui a consacré un budget de l’ordre de 6 millions d’euros à cette action.

Robert Ness, directeur du British Council, a abondé dans le même sillage, soulignant à cet effet que Tfanen a été possible grâce à l’ingéniosité de l’UE et à l’engagement du MAC et de ses partenaires de l’Eunic. «Ce programme arrive à sa fin, on a fait des choses et on continuera à supporter des projets qui sont générés par le futur programme U4youth axé sur le sport et la culture», a-t-il indiqué. Si les projets du programme Tfanen aspirent à résoudre quelques problèmes culturels conjoncturels, l’adhésion des acteurs publics demeure primordiale et ils sont appelés à redoubler d’efforts pour opérer des changements cruciaux tels que l’adoption du statut de l’artiste qui demeure la pierre angulaire du renouveau en Tunisie, a-t-il ajouté.

M. Damein Helly, team leader de Tfanen a salué le “travail inédit » de cette recherche et a affirmé que «l’objectif est d’amener des idées nouvelles dans les débats pour commencer un nouveau dialogue entre les acteurs culturels». Pour lui, «le ministère des Affaires culturelles a fait le choix du courage sur un nombre de problèmes complexes. Car on connaît certainement des difficultés mais on n’a pas la connaissance du détail par filière», a-t-il expliqué. Il a toutefois a indiqué que le ministère des Affaires culturelles demeure souverain dans ses choix pour adopter dans sa totalité les résultats de l’étude ou une partie d’entre elles.

Des préoccupations

Les débats ont porté notamment sur la faible consommation des produits culturels tunisiens et des moyens à même de les booster, une meilleure exploitation des espaces culturels, tels que le théâtre, le cinéma, les galeries d’art et les sites archéologiques et patrimoniaux. Des voix se sont élevées aussi pour réviser des lois obsolètes ainsi que pour protéger les droits des créateurs et pour favoriser la circulation des œuvres.

Les débats ont reflété un ensemble de préoccupations et ont été une occasion pour exprimer de nouvelles propositions pour dynamiser la scène culturelle dans le pays. Les interrogations des intervenants ont porté sur l’importance d’associer les artistes et les acteurs culturels à ces réformes et la mise en œuvre des recommandations et ont souligné l’importance d’accorder un intérêt particulier aux nouveaux modes de consommation culturelle pour être au diapason du temps.

De ce fait, les intervenants ont focalisé sur les aspects législatifs contraignants ainsi que sur la nécessité de se débarrasser de la bureaucratie, qui plombe l’émergence de véritables industries culturelles et créatives. Le défunt projet du billet unique pour le cinéma, introduit par l’ancienne ministre des Affaires culturelles Chiraz Laâtiri,  a aussi été évoqué comme un exemple raté pour plus de transparence et de mesure d’efficacité, un autre problème qui résulte des déboires de la non-continuité de l’Etat et qui aurait pu constituer une occasion pour relancer le secteur du cinéma avec de nouveaux mécanismes.

L’instauration d’une nouvelle mentalité de consommation culturelle, qui relègue les habitudes du gratuit au profit de la monétisation des contenus et institue de nouvelles pratiques a aussi figuré parmi les axes auxquels il faut s’attaquer, ont souligné les participants au débat.


Le secteur en chiffres

– 1,5 milliard de TND de chiffres d’affaires.

– 0,7% du PIB.

– 14.000 entreprises opérant dans les ICC.

– 70.000 emplois, soit 1,6% de la populatioQn active.

– 40.000 emplois sont dans l’informel, soit 56%.

– Le «design et autres services créatifs» est la filière la plus génératrice de revenus (39% de la taille de marché des ICC).

– La musique est le deuxième poste de revenus avec près de 200 millions de dinars de chiffre d’affaires.


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