Durant des années, le secteur de l’artisanat a souffert d’être le parent pauvre de l’économie, le cadet des soucis des décideurs. Pourtant outre sa dimension économique, sa richesse culturelle et identitaire, il est d’une importance incommensurable. Le plan de sauvetage lancé au mois de septembre 2018 a permis de porter un regard croisé sur les besoins du secteur. Pour les artisans, les réformes tardent toujours à voir le jour, du moins avancent lentement.

Contrairement à d’autres pays de la Méditerranée à l’instar du Maroc ou encore la Turquie, l’artisanat tunisien n’a pas su s’acclimater au chamboulement culturel, sociétal et économique induit par la révolution industrielle. Il peine toujours à trouver la place qu’il devrait occuper dans le développement économique du pays, notamment dans cette conjoncture socioéconomique spécifique par laquelle la Tunisie passe, couplée à un contexte de mondialisation favorisant naturellement l’émergence de modèles économiques durables. Des initiatives ont été engagées au début des années 2000 pour le sauvetage et la relance du secteur, elles sont toutefois restées sans suite.

Un important héritage culturel à découvrir

« L’artisanat à l’horizon 2016 » était l’une des initiatives les plus importantes sur laquelle les autorités de tutelles ont tablé pour donner un nouveau souffle à l’artisanat tunisien. L’étude, qui a été élaborée en 2002, a dressé un état des lieux de l’ensemble des problématiques du secteur et a permis de tracer les contours d’une stratégie de sauvetage qui n’a jamais été mise en œuvre. Ce qui a enlisé davantage le secteur, surtout avec la baisse drastique de l’activité touristique, cœur battant de l’artisanat tunisien.

En réponse aux cris de détresse des artisans qui ont mis en garde à maintes reprises contre un total effondrement du secteur, des mesures de sauvetage sur les court et moyen termes ont été conclues lors du Conseil ministériel restreint du 15 février 2016, et ce, en concertation avec les diverses parties prenantes, en l’occurrence l’Office national de l’artisanat (ONA) et la Fédération nationale de l’artisanat (Fena) relevant de l’Utica. A la lumière des décisions entérinées, un plan national pour la relance de l’artisanat pour la période 2018-2022 a été lancé au mois de février 2018. La stratégie de transformation du secteur s’articule autour de trois principales problématiques auxquelles le secteur est confronté, à savoir l’approvisionnement en matières premières, la formation et l’apprentissage et enfin la commercialisation, que ce soit au niveau du marché national ou à l’international. Décliné en des objectifs concrets, le plan de relance doit aboutir au doublement du taux d’exportation des produits de l’artisanat ainsi qu’à l’augmentation de la part de sa contribution au PIB national d’environ deux points.

Pour l’apôtre de l’artisanat tunisien Salah Amamou, l’application de la stratégie traîne toujours, du moins avance peu. Pour l’ONA, la refonte du secteur va bon train, à l’exception de l’axe relatif à la formation et au renouvellement du corps des métiers qui végétait depuis son rattachement — il y a trois ans — au ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle.

Injecter du sang neuf : clé de voûte pour le salut du secteur

A vrai dire, la formation constitue la pierre angulaire de l’artisanat. Selon la loi organisant le secteur, « l’artisanat est défini comme étant toutes activités de production, de transformation ou de réparation essentiellement manuelles et qui répondent à des besoins utilitaires, fonctionnels ou de décoration portant un aspect artistique et culturel inspiré de l’identité et du patrimoine national ». Cette définition confère une dimension culturelle à la fois identitaire et patrimoniale à l’activité artisanale. Ainsi, outre le savoir-faire ancestral, la création et l’innovation dans le secteur nécessitent un background culturel relatif à l’histoire du pays, aux spécificités climatiques et environnementales des régions, aux us et coutumes… «A mon sens, la valorisation culturelle du patrimoine national est une valeur ajoutée incommensurable et inestimable. En parlant de l’artisanat, on a toujours tendance à faire valoir les dimensions sociale et économique du secteur oubliant sa dimension culturelle, toutefois, cruciale dans l’enracinement de l’identité tunisienne », clame Salah Amamou, président du Fena.

Cependant, il est important de rappeler que des initiatives ont été lancées récemment, en partenariat avec la société civile dans l’objectif d’enrichir le background culturel des artisans mais également de préserver et valoriser le patrimoine artisanal et la réserve historique de l’Onat. Il s’agit d’un espace de bibliographie, de documentation, de ressources et d’échanges doté d’un équipement scanner/tracer qui a été inauguré au mois de mai dernier.     

Pour garantir sa pérennité, l’artisanat a continuellement besoin d’un renouvellement des ressources humaines, de renforcement des capacités des artisans, notamment en matière de gestion et d’innovation par le biais de la formation continue mais avant tout d’une formation initiale permettant  aux artisans novices d’intégrer le marché du travail. Et c’est là que le bât blesse. En effet, la formation de la main-d’œuvre du secteur est assurée via l’un des trois parcours possibles, à savoir l’enseignement supérieur, en l’occurrence les écoles des beaux-arts, l’Agence tunisienne de la formation professionnelle (Atfp) et l’apprentissage. En termes de chiffres, cette dernière voie constitue la principale source alimentant le marché de l’emploi du secteur en assurant la formation de plus de 90% de l’ensemble des artisans qualifiés. Seulement 3% sont des diplômés universitaires dans des spécialités de beaux-arts. Paradoxalement, cette minorité représente 75% du total des détenteurs des entreprises structurées opérant dans le secteur. En effet, une étude réalisée en 2017 dressant un état des lieux de l’artisanat tunisien a révélé que « le secteur emploie une main-d’œuvre à majorité féminine (83% des emplois) parfois illettrée ou n’ayant bénéficié que de quelques années de formation de base ». Ces chiffres ne font que refléter une réalité paradoxale qui fige l’artisanat tunisien dans une structure obsolète nécessitant une transformation vers un modèle de formation professionnelle qui sied aux aspirations du secteur en termes d’innovation, de savoir-faire mais également de gestion et d’entrepreneuriat. Pour l’ONA, le rattachement de la formation professionnelle aux métiers de l’artisanat au ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle (décidé en 2016) n’a fait qu’empirer la situation, accusant une régression du nombre des nouveaux artisans. Cet avis est partagé par le président du Fena, Salah Amamou, qui considère que la formation professionnelle assurée par l’Atfp n’est pas adaptée aux exigences du secteur. « Depuis la suspension du mécanisme d’intégration professionnelle appelé dispositif 14, il n’existe plus de mécanismes de formation clairement identifiés. Nous suggérons sa réinstauration puisqu’il constitue le parcours le plus adapté tant aux apprentis qu’aux artisans formateurs et d’une manière générale, il sied aux besoins du secteur», explique-t-il. Actuellement, l’ONA s’attelle à revoir les possibilités de placer la formation professionnelle et l’apprentissage sous sa tutelle.

Pour l’orfèvrerie, un des métiers les plus minés de l’artisanat tunisien, il a été décidé, à l’issue du Conseil ministériel du 15 février 2016, d’ouvrir un concours pour l’obtention du poinçon de maître pour les bijoux en or et en platine. Le ministère table sur ce concours national qui n’a pas été organisé depuis 2001, pour injecter un sang neuf dans le secteur de l’or désormais en pénurie de main-d’œuvre.

L’artisanat : un modèle de développement durable

Mais ce que déplorent les artisans, c’est la stigmatisation dont ils souffrent. Se sentant marginalisés et convaincus que les autorités ne font que reléguer leurs préoccupations au dernier plan, ils affirment que tous les maux du secteur puisent leur origine dans une vision dégradante de l’artisanat, pourtant un secteur fortement prometteur. « L’implantation d’un poste d’emploi dans le secteur industriel nécessite la mobilisation de 35 mille dinars, alors que pour s’installer en tant qu’artisan ayant une entreprise structurée (très petite entreprise – TPE) ne coûte que 4 mille dinars. S’y ajoutent la simplicité et la facilité d’entreprendre dans ce secteur étant donné qu’il ne nécessite aucun aménagement de zones industrielles», souligne Salah Amamou. Autrement dit, d’un point de vue économique, la non-exploitation du fort potentiel de l’artisanat en matière de développement et d’employabilité accuse un énorme manque à gagner. Pourtant, les solutions pullulent et sont faciles à entreprendre, selon le président de la Fena.

Pour sortir l’artisanat des limbes, il est primordial de promouvoir l’exportation dans le secteur. L’absence d’une stratégie d’appui à l’export (une absence qui a duré des décennies) a annexé l’artisanat aux marchés touristiques, naturellement fluctuants, mais surtout qui ont connu une régression sans équivalent depuis 2011, plongeant ainsi des pans entiers de l’artisanat dans l’abîme et la banqueroute. Actuellement, des stratégies visant l’exploration des marchés asiatiques, africains et nord-américains ont été déployées dans le cadre du programme national de la relance de l’artisanat. A cet effet, des artisans ont pu bénéficier de plusieurs formations et de visites de terrain dans le cadre de projets de partenariat avec des ambassades de pays étrangers comme les Etats-Unis, visant à les initier aux spécificités des marchés extérieurs. Mais, il est clair qu’il y a encore du pain sur la planche pour qu’elles aboutissent aux résultats escomptés.

Contrecarrer les faux guides touristiques

Par ailleurs, il est à noter que le nouveau code d’investissement renferme des mesures incitatives favorisant l’entrepreneuriat dans le secteur et surtout facilitant l’accès et l’approvisionnement en matières premières. On cite principalement la suspension de la TVA sur toutes les opérations d’importation et d’acquisition locale d’équipements nécessaires à l’investissement dans le secteur de l’artisanat. D’autres initiatives ont été lancées, à cet effet, avec le concours de la société civile ainsi que le département de l’Agriculture permettant, d’une part, d’améliorer la visibilité et la communication sur les produits d’artisanat et, d’autre part, de faciliter l’accès à la matière première. Parmi ces initiatives, figure la cartographie électronique du répertoire des artisans, un projet entamé en 2018 en partenariat avec la fondation Rambourg, outre l’éventuel entérinant la consécration d’un pourcentage des produits agricoles hors appel d’offres au profit des artisans à l’instar du bois d’olivier. « Ce secteur est l’essence même du concept de l’économie sociale et solidaire. Mais il n’y a pas de volonté ferme pour le hisser à un niveau supérieur. L’ONA est une structure décentralisée. De facto, elle peut servir à la fois de centre d’apprentissage et de fournisseur de matières premières. Il y a certains acquis qu’il serait judicieux de préserver», affirme Amamou.

Entretemps, la saison touristique s’annonce de bon augure. Alors que les artisans aspirent à une saison estivale prometteuse les soulageant d’un souvenir sombre des années moroses écoulées, le démon des lobbys des voyagistes et des guides touristiques s’est réveillé. « Dès que nous avons eu les prémices d’une bonne saison estivale, ces lobbys se sont manifestés pour revendiquer illégalement des commissions sur les articles d’artisanat. Usant du chantage et du harcèlement, ils veulent faire la pluie et le beau temps dans les marchés et les souks, empoisonnant la vie aux artisans. Nous appelons les autorités à y faire face », déplore Salah Amamou. Par ailleurs, le secteur doit toujours faire face à l’informel pour survivre.

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